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Par Argoul

Non, Monsieur le Président de la Société Générale, Jérôme K. n’a été ni un « trader fou », ni un « terroriste » - il fut un vrai trader, un bon, risqué mais méthodique. Il n’a agit ni sur un coup de tête, ni par cupidité, il a seulement été pris dans un système, celui d’une banque particulièrement élitiste, dans une salle des marchés réservée habituellement à la caste des Grands écolâtres, et aux contrôles frileux et laxistes pour ces stars du métier.

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En témoigne le choc de deux textes : le procès-verbal d’interrogatoire de Jérôme K., publié dans Le Monde du 31 janvier 2008 (p.20) et le livre de Thami Kabbaj, « Psychologie des grands traders » (Eyrolles, 2007) Thami Kabbaj a été des années trader ; il est aussi agrégé d’économie et de gestion. En tant que praticien qui réfléchit sur son travail, il a une vue plus réaliste des choses que les grands mots « politiques » prononcées un peu légèrement à destination du médiatique. Dans son livre, Kabbaj montre que le trading est avant tout affaire de psychologie et que c’est l’émotion qui est à l’origine du gain (quand elle est maîtrisée) comme de la « destruction » (quand elle ne l’est pas). A l’évidence, Jérôme K. a su maîtriser cet aspect émotionnel du métier. Il n’est absolument pas atteint du syndrome du « trader fou » (comme on dit « tueur fou »), bien décrit p.73. Ce n’est pas lui qui a « détruit » 5 milliards, puisque ses positions étaient encore gagnantes le vendredi 18 janvier dans la journée, dit-il. C’est bel et bien la banque qui a forcé la sortie, donc creusé sa perte. En revanche, c’est bien Jérôme K. qui a pris les risques inconsidérés.

Certes, selon Kabbaj, « un trader qui a enregistré une série de positions gagnantes va prendre des risques plus importants car il estime jouer avec de l’argent gagné facilement. » (p.32) Et Jérôme K. a eu le nez de gagner dès qu’il a commencé, en 2005. De gagner tellement, sur des positions dépassant les limites floues qui lui sont assignées, qu’il se croit obligé d’en dissimuler le montant. A cela trois raisons :

1/ il est tout jeune trader, après deux ans au middle-office et un an assistant trader, il a besoin d’être reconnu car ses diplômes ne sont pas aussi prestigieux que ceux de ses pairs ;

2/ s’il dépasse dès le début ses autorisations c’est que tout le monde autour de lui le fait, que cette pratique est acceptée tacitement de la hiérarchie pour faire du chiffre, et que le risque global est mal contrôlé malgré les alertes des contreparties et du back-office ;

3/ s’il a peur de déclarer ses gains, c’est que l’ambiance d’une salle des marchés est particulièrement féroce, une jungle où chacun est seul à lutter pour le meilleur et pour le pire, sans aucun esprit d’équipe.

Cet aspect est particulièrement fort chez ceux qui sont sortis des Grandes Ecoles, parce que le système élitiste français (contrairement à d’autres systèmes scolaires) leur a inculqué qu’ils étaient, depuis tout petit, les meilleurs. J’en ai parlé ailleurs : « l’enseignement supérieur français, une illusion d’excellence ? » La caste méprise les « sans-grades », les « besogneux », ceux qui sont arrivés par la bande. Et cet état d’esprit imbibe littéralement depuis trente ans au moins les corps de la Société Générale. Depuis l’Inspection (dont le concours pour y entrer est comparé à celui de l’ENA, avec « grand oral »), jusqu’aux activités de marché où seuls les « meilleurs » (ie les plus matheux, les plus diplômés, les plus agressifs) sont retenus lors des embauches.  Quand Jérôme K. déclare aux enquêteurs : « J’avais compris lors de mon premier entretien en 2005 que j’étais moins bien considéré que les autres au regard de mon cursus universitaire et de mon parcours professionnel et personnel », il formule un constat. Ce n’est pas l’esprit anglosaxon ultralibéral qui est en cause, mais bel et bien l’esprit français de caste, dont le mépris aristocratique a les conséquences en retour que l’on voit.

Quand « ça » gagne, on le laisse faire ; quand « ça » perd, on le lynche. En novembre 2007, il opère en intraday (dans la journée) sur l’indice allemand des actions DAX, sur sa console (avec sa propre autorisation) et sur celle de ses collègues (avec la leur en plus). Cela au vu et su de tous : on le laisse faire. Le risque est mesurable, important - on l’accepte. Finaud, son chef lui demande ses raisons économiques d’investissement. Mais pourquoi lui donner ? Pour qu’il les pique et ne l’en récompense pas ? Dans la jungle, quand vous avez une proie, vous n’allez pas la lâcher gentiment pour rien, non ? Quand une banque ne sait pas générer de l’intelligence collective, pourquoi s’étonne-t-elle que le chacun-pour-soi y règne ?

Pour compenser l’individualisme, le contrôle devrait alors se faire plus strict. Or, il n’en est rien. « Lorsque je suis positif, ma hiérarchie ferme les yeux sur les modalités et les volumes engagés ». C’est en effet le bonus de la table – donc de son chef – qui augmente. Un contrôle de bon sens devrait être celui des gains générés en fonction de la position engagée : il n’en est rien non plus. Quand on est diplômé d’une Grande Ecole, donc lieutenant de Dieu, on ne va pas s’abaisser à ce genre de considération. Mais est-ce que la formation Grandes Ecoles est utile dans le métier de trading ? Kabbaj répond clairement non, l’esprit cartésien « habitue notre esprit à rechercher des certitudes ou des faits scientifiques irréfutables. Or les marchés exigent des traders qu’ils embrassent totalement l’incertitude. » (p.88) Le processus prime sur les résultats, l’impulsivité doit être bannie. Par exemple, sortir en trois jours des 55 milliards d’exposition de Jérôme K. n’était peut-être pas la meilleure chose à faire pour les traders restant…

Citant Jesse Livermore, grand trader, Kabbaj écrit « Contrairement aux croyances, le trading est un métier à part entière, qui n’a rien à voir avec la chance ou les tuyaux et nécessite un long apprentissage. » p.178 Certes, Jérôme K. a fraudé le système en établissant de fausses contreparties. Mais le système l’a permis en ne lui fixant « aucune limite précise écrite, signée de ma main » et en lui donnant dès le début le sentiment qu’il avait les coudées franches. Dépassé par l’ampleur de ses premiers gains, comment les faire apparaître ? Là encore, le système méprisant de la caste qu’il côtoyait ne lui a pas donné le sentiment de pouvoir être aidé, contrôlé, reconnu.

L’affaire Jérôme K., ce n’est pas ‘American Psycho’, mais bien plutôt ‘Le Rouge et le Noir’, quand son vieux curé dit à Julien : « Vous pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le sous-préfet, le maire, l’homme considéré, et servir ses passions. » (1VIII) N’accusons pas toujours les autres ! Ce n’est pas l’ultralibéralisme qui est en cause, mais bel et bien l’esprit français de caste, qui sévit encore trop chez les élites.

En savoir plus :

  • Thami Kabbaj, Psychologie des grands traders, Eyrolles éditions d’Organisation, 2007, 291 pages
  • Le Monde du 31 janvier 2008, p.20, ” Pas vu pas pris, pris pendu “, (lien abonné
  • Le métier de trader, fiche CIDJ et une explication plus complète 
  • Initiation au trading sur un compte FOREX démo
  • Le blog d’un trader débutant   
  • Duoandco, un blog spécialiste décortique les opérations de Jérôme K.  

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