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Notre besoin de consolation

Publié le 02 février 2008 par Philippe Thomas

Poésie du Samedi n° 100 !!!

Je l’ai enfin trouvé ce texte tant désiré pour une digne centième chronique poétique ! Un texte en prose, une fois n’est pas coutume, mais quel rythme ! Un texte d’un type qui n’était pas spécialement poète, mais plutôt connu comme journaliste et romancier, le suédois Stig Dagerman. Un texte porté par un souffle puissant, un testament philosophique inspiré. C’est en fait une redécouverte (merci Catherine et Mathieu !) à travers l’interprétation qu’en donne le groupe Les Têtes raides dans son dernier album. La voix du récitant et une rythmique sobre mais efficace s’y mettent idéalement au service de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier que j’avais découvert jadis grâce à l’édition donnée chez Actes Sud en 1981 (épuisée, je crois). J’en cite seulement deux extraits qui se situent au début de l’œuvre, assez courte certes, mais que j’invite donc à découvrir en entier ici ou dans l’excellente interprétation des Têtes raides.

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Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.
En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.
Qu’ai-je alors entre mes bras ?
Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.
Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir — aime-les tous ! Je suis ton talent — fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance — seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude — méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort — alors tranche !
Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : d’un côté par les bouches avides de la gourmandise, de l’autre par l’amertume de l’avarice qui se nourrit d’elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n’est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d’une excuse : le pardon. L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours.
Mais l’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mot d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c’est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu’il y parvient.
Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l’éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n’est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure — et quelle misérable consolation, qui n’enrichit que les Suisses ! (…)

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n’aie pas peur des lois ! Mais qu’est-ce que ce bon conseil si ce n’est une consolation pour le fait que la liberté n’existe pas — et quelle impitoyable consolation pour celui qui s’avise que l’être humain doit mettre des millions d’années à devenir un lézard !
Pour finir, je peux m’apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !
Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.
 (…)
Stig Dagerman (Älvkarleby, 1923 –  Danderyd, 1954 ), Notre besoin de consolation est impossible à rassasier,  traduction de Philippe Bouquet, Actes Sud 1981. Edition originale en suédois de 1952.

Stig Dagerman est connu en France depuis ses romans parus chez Denoël ( Le serpent, L’enfant brûlé…). Il se maria pendant la guerre à une réfugiée allemande pour permettre à celle-ci de rester en Suède. Dans les années 46-47, il est envoyé en reportage dans l’Allemagne ruinée par le nazisme et les bombardements. Sans doute n’en est-il pas revenu indemne. Politiquement, Dagerman est anarchiste et philosophiquement, il se rattache au courant existentialiste. Sa réflexion sur l’absurde, sur le sentiment d’injustice fondamentale à propos de la condition humaine, est proche de celle d’Albert Camus.

Le besoin de consolation peut se lire comme un cri mais aussi comme un cheminement pour trouver du sens à la présence au monde de l’individu « jeté dans le monde ». Pour Stig Dagerman, le tourment existentiel avait commencé tôt, redoublé qu’il fut par une mère qui le rejeta alors qu’il n’était qu’un enfant. Après quelques années d’écriture et de création intenses, où il toucha aussi au théâtre et au cinéma, Stig Dagerman mit un terme précoce à son parcours, laissant sa quête de liberté définitivement inaboutie en se suicidant au gaz. Il avait tout juste 31 ans et avait écrit peu auparavant ce Besoin de consolation qui résonne ainsi comme son testament philosophique.

Pour découvrir les différentes facettes de son œuvre, la meilleure référence est le numéro spécial de la revue Plein Chant (n° 31-32, août-octobre 1986), encore disponible aux éditons Plein Chant, 16120 Bassac.


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