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L'île et une nuit, de Daniel Maximin

Par Liss
Cela n’arrive pas souvent que je rencontre d’abord physiquement un auteur avant de faire sa connaissance dans son texte. Je me méfie des rencontres physiques en général, elles peuvent faire l’objet de méprises, elles peuvent fausser le dialogue et même l’empêcher ! Tandis que dans le texte, on se parle franchement, qu’on s’apprécie ou qu’on ne se reconnaisse pas de connivence, l’auteur et le lecteur se disent mutuellement ce qu’ils pensent, dans une ambiance de bonne camaraderie.
Mais il y a des rencontres physiques qui préfigurent le plaisir de la rencontre virtuelle à venir. Après avoir passé quelques instants, de bien courts instants il faut le dire, aux côtés de Daniel Maximin au salon du livre de Paris, le mois dernier, j’avais hâte d’entamer une ‘‘vraie’’ – oui, la vérité pour moi est dans le texte – conversation avec lui. Je me suis donc laissée inviter sur son île. Même si c’était un soir de cyclone, je n’ai pas eu peur, j’y suis allée, et j’ai eu raison. J’ai dû vivre avec les habitants le déchaînement des éléments, affronter l’ « Œil du cyclone » ou plutôt se dérober à lui ! C’est à ne pas se laisser écraser par la fatalité que nous invite Daniel Maximin dans L’île et une nuit.
L'île et une nuit, de Daniel Maximin
La mort n’est pas forcément au bout de la catastrophe, il faut penser à la vie, à la survie. La Guadeloupe, retirée des continents, en pleine mer des Caraïbes, n’est pas simplement ce lieu où il fait bon séjourner à cause d’une météo estivale toute l’année, elle est aussi le lieu aux « quatre pieds bien enracinés : de Cyclone, de Séisme, de Déluge et d’Eruption » (p. 133) Ce sont quatre bêtes qui se réveillent quand elles veulent et se jettent sur les îles des Caraïbes pour les dévorer, et le Cyclone est peut-être la plus impitoyable d’entre elles. Elle qui, après son passage, laisse toute l’île « dévastée, roussie, avec une famine d’espoir et une épidémie de détresse à l’horizon pour les survivants calfeutrés sous leurs décombres, parmi les fers tordus, les poutres rompues, les toits arrachés, et les armoires déchiquetées, tombeaux d’enfants écrasés sous leur protection. » (p. 130)
C’est que les habitants ne se donnent pas comme ça en holocauste au Cyclone, ils essaient de se préparer, de se barricader, ouvertures clouées pour plus de sûreté, même l’imagination « ne doit pas quitter l’intérieur de la maison. Surtout ne pas délirer. Mais rêver de l’intérieur. Laisser couler la bonne peur en nous, celle sans plaintes ni soupirs, une peur avec un vrai sujet : une petite fin du monde à endurer sans forcément mourir. » (p. 25)
Le rêve, les souvenirs, la conversation, même imaginée, la musique, même imaginée, sont ce qui reste à chacun pour pouvoir affronter les longues heures que dureront le cyclone. Le lecteur vit chacune des sept heures du cyclone avec Marie-Gabriel, le personnage principal. Depuis plusieurs décennies le cyclone a régulièrement plongé l’île dans un désastre apocalyptique. Elle est menacée d’être engloutie dans un trou :
« Au milieu de votre maison : le trou. Au milieu de votre mémoire : le trou. Au milieu du cœur de votre vie : un trou de la taille d’un cratère refroidi. Et vivre vous sera tous les jours un effort immense pour demeurer en pleine mémoire sur le fin rebord du gouffre. » (p. 39)
C’est en effet au prix d’une immense volonté que les survivants se relèvent et rebâtissent leur île. C’est pourquoi ils méritent toute l’admiration et les encouragements de l’auteur. L’île surtout appelle un chant d’amour, car « tout ce qui s’arrache à la mort mérite d’être chanté » (p. 92). Ce livre est un hymne adressé à l’île natale. L’auteur répand « le long tracé de ses pages d’écriture » (p. 163) pour tenir à jamais sa Guadeloupe hors du gouffre de l’oubli, l’imprimer dans nos mémoires.
C’est un hymne tout plein de poésie et de musique. J’ai été sensible à la musique des mots de Daniel Maximin. Son roman est un roman-poème, dans lequel on entend l’écho de ses autres œuvres, comme L’Isolé Soleil. On peut y débusquer aussi la présence d’autres auteurs, comme Sony Labou Tansi, à la page 162 : « Les yeux du volcan n’auront pas su te prolonger d’une vie et demie ».
Petit à petit, j’avance dans ma découverte de la Littérature des îles, et chaque pas que je fais est un pas de danse.
Daniel Maximin, L’île et une nuit, Editions du Seuil, collection points, 1995, 178 pages, 6 €.

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