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"En retard au paradis" de Paul Grossrieder et Brigitte Perrin

Publié le 05 mai 2011 par Francisrichard @francisrichard
en retard au paradisLes éditions Xenia ici dirigées par Slobodan Despot, fêtaient samedi dernier leurs cinq années d'existence au Salon du Livre de Genève. Un apéritif était servi aux visiteurs, comme il l'avait déjà été au Salon du Livre de Paris, le jour de mes 60 ans. Un des auteurs-maison était là, à Genève, Brigitte Perrin, journaliste, qui, il y a un peu plus d'un an maintenant, a dialogué avec Paul Grossrieder autour du génie helvétique. Ces dialogues ont fourni la matière d'un livre très instructif, En retard au paradis, comme le montrent les citations qui suivent.
Rien de ce qui est helvétique ne m'étant étranger et la co-auteur étant une blonde jeune femme, ma foi fort sympathique et fort savante, quoique volontiers modeste, je n'ai pas résisté longtemps à l'envie de me plonger dans ce livre.
Tandis que, la Suissesse Brigitte Perrin réside désormais en France depuis 10 ans et s'y plaît, le Français que je suis réside en Suisse depuis 10 ans et s'y plaît tout autant. Nos chemins se sont donc croisés inopinément, puisque nos destinations étaient bien opposées. Si Brigitte Perrin est journaliste à la Télévision suisse romande, et politologue, Paul Grossrieder a été dominicain, diplomate, puis directeur du Comité international de la Croix-Rouge et vit aujourd'hui retraité à Charmey, en Gruyère, après une vie bien remplie.
Ces deux Suisses qu'une génération sépare - exactement trente ans - abordent dans ce livre quelques grands thèmes qui n'ont rien à voir avec les images d'Epinal de vaches paissant dans de verts pâturages ou de chocolat incomparable, fabriqué par Lindt ou Nestlé.
L'action humanitaire est une des caractéristiques helvétiques. Comme il y a beaucoup à faire dans ce domaine on ne sera pas surpris que Paul Grossrieder s'afflige que la Suisse ne consacre que 0.44% de son PIB à l'aide au développement, oubliant que ce genre d'aide publique n'est pas très morale puisqu'elle n'a rien à voir avec la générosité, mais tout à voir avec la charité forcée. Il ne faut pas oublier que les Suisses restent par ailleurs fort généreux, à titre privé, en dépit de la pression fiscale qu'ils subissent. 
On peut, de toute façon, s'interroger sur le bien-fondé d'une telle aide, qui permet de se donner bonne conscience, alors que dans le même temps d'aucuns s'affligent, comme Brigitte Perrin, que des produits en provenance de pays émergents viennent remplacer des produits suisses; alors que dans le même temps l'on empêche, par des mesures protectionnistes, des produits agricoles de l'hémisphère sud d'être vendus ici. Il faut savoir si l'on veut vraiment que ces pays se développent, sans leur faire l'aumône... Paul Grossrieder regrette que le concept de neutralité ait été contesté ces dernières années et considéré comme incompatible avec les intérêts suisses : "Le terme évoque facilement un comportement un peu terne et pas très courageux [...]. Pourtant, la neutralité est aussi le catalyseur de la médiation diplomatique." Brigitte Perrin ne pense pas que la Suisse, avec sa neutralité active dans les Balkans, soutenue par Paul Grossrieder, "ait la moindre crédibilité en dehors du cadre strict de l'ONU". Paul Grossrieder n'aime pas le premier parti de Suisse, l'UDC : "[Il] ne veut pas du tout le bien des paysans et du petit peuple comme il veut le faire croire, mais bel et bien un pouvoir accru des grandes puissances économiques." Il emploie même l'adjectif qui tue à propos de ses positions économiques. Selon lui elles seraient "ultra-libérales"... Quand il parle du secret bancaire, l'ancien directeur du CICR est plus signifiant, parce que moins excessif : "En général, les attaques qui visent à le supprimer sont machiavéliques. Ce ne sont nullement des préoccupations morales de transparence qui motivent ces attaques, mais un intérêt matériel et financier." Sur le réchauffement climatique il commence mal : "Le consensus scientifique rend le réchauffement climatique et ses conséquences difficilement contestables." Il continue plutôt bien : "Les perspectives ne sont pas roses, mais elles ne signifient pas un changement brutal et immédiat. N'oublions pas qu'il s'agit de moyen et de long terme, 2030, 2050, 2100. Durant cette période, bien des imprévus peuvent survenir, et l'espèce humaine s'adaptera comme le passé l'a démontré."   Sur l'écologie il fait montre de bon sens :   "C'est nous qui donnons du sens à la nature et non l'inverse. On ne va pas sacrifier les êtres humains au bénéfice de l'écologie."   Brigitte Perrin n'est pas d'accord avec le choix du tout et de la partie :   "Je ne crois pas qu'il faille choisir entre détruire la nature et détruire l'être humain."
Paul Grossrieder a raison :
"Le goût du travail bien fait, de la qualité, est typique de la mentalité suisse. Cela implique une volonté d'investir ou de s'investir pour y parvenir."
Les deux co-auteurs estiment que c'est incompatible avec "les méthodes cassantes" et "les stratégies de rupture" venues d'outre-Atlantique...
  Brigitte s'insurge contre un monde où règnent des milliers de normes. Paul Grossrieder renchérit :
"Je partage entièrement votre critique du calibrage auquel on nous contraint. Cela correspond à une sorte d'infantilisation de la société. Chaque individu est implicitement considéré comme un perturbateur potentiel. On met au rebut la responsabilisation des individus. On préfère fabriquer des sortes de robots prévisibles, imperméables à toute déviance."

Paul Grossrieder s'éloigne de la religion, devient agnostique et lui substitue la philosophie :

"L'incarnation me parlait beaucoup plus que l'hypothétique résurrection, car elle met la confiance en l'homme au coeur des convictions chrétiennes."

En début d'ouvrage n'a-t-il pas dit :

"Ce dont nous avons hérité c'est d'une Suisse des Lumières (XVIIIe siècle) qui n'est pas rattachable à celle de la fin du XIIIe siècle [allusion au serment du Grütli du 1er août 1291]. Les Lumières et Kant ont fait espérer la construction d'une société universelle pacifique, aux dimensions de l'humanité."

Par charité chrétienne je me garderai de citer ce qu'il dit de Benoît XVI à qui il reproche d'avoir écrit que "la raison sans la foi ne peut pas atteindre sa complétude"...

Brigitte Perrin fait l'éloge des orthodoxes :

"Dans leur majorité, les orthodoxes ont conservé le sens de la beauté de la vie et de la création."

Comment se structurer ? Paul Grossrieder répond :

"J'ai toujours été ennemi de l'ascèse, du sacrifice, même si on m'a beaucoup inculqué cette culture. Je prônerais plutôt une culture de la mesure [valeur typiquement suisse] , de l'équilibre, contraire aux cultures de l'excès." 

Les deux auteurs finissent par parler de la ponctualité proverbiale des Suisses, qui n'est pas un vain mot. Ce n'est pas un hasard si les montres sont une spécialité helvétique...
  Le livre ne tire-t-il pas également son titre d'une sentence que le grand-père de Paul Grossrieder lui répétait parce qu'il était lent et souvent en retard :

"Dépêche-toi, sinon tu arriveras trop tard au Paradis"

J'en connais d'autres...

Francis Richard

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