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Le populisme de la classe ouvrière

Publié le 12 mai 2011 par Bernard Girard
Les sondages qui donnent Marine Le Pen en tête dans les intentions de vote dans la classe ouvrière étonnent et inquiètent, mais sont-ils si surprenants? Les meilleurs connaisseurs de la classe ouvrière le savent depuis longtemps, certains de ses membres ont toujours été sensibles aux sirènes populistes. En témoigne ce commentaire de Christian Lescureux, l'un des dirigeants de la Fédération communiste du Pas-de-Calais dans les années 60 que cite une jeune historienne, Marion Fontaine, qui l'a rencontré en 1998 pour la préparation d'une thèse sur la ville de Lens en plein pays minier : "Ils (les mineurs) demeuraient très souvent dépourvus d'une certaine culture politique. Ils étaient très sensibles à l'aspect spectaculaire des choses, très fragiles face aux discours populistes, facilement enclins à s'en remettre aux beaux parleurs, aux personnages dotés d'une certaine autorité charismatique?" (cité dans Sport, sociabilité et cultures politiques en territoire lensois, 1936-1955, Les Cahiers du centre de recherche historique, 2003).
Analyse que les observateurs ont reprises à l'occasion de scrutins ultérieurs. En 2002, Pascal Perrineau écrivait : "Le Pen fait un tabac chez les couches populaires. Un quart des ouvriers qui sont allés voter ont voté pour Jean- Marie Le Pen. C'est le premier électorat ouvrier, mieux que Chirac et Jospin. En revanche c'est dans la catégorie des cadres supérieurs et des professions libérales que Le Pen fait ses plus mauvais scores... (Ceux qui votent F.N.) sont des gens qui sont en bas de l'échelle des revenus mais aussi de l'échelle des savoirs. Plus le niveau de culture est élevé, plus on est à l'abri d'un vote Le Pen."
On remarquera la proximité des analyses : ce serait le manque de culture politique (le dirigeant communiste) ou de savoir (le politologue) qui expliqueraient la séduction que les leaders du FN exercent non pas sur toute la classe ouvrière mais sur 25 à 30% de celle-ci (un peu plus selon les derniers sondages). On notera également le glissement : le fasciste cède la place aux beaux parleurs, c'est-à-dire aux démagogues et aux populistes, et le parallélisme fait entre hiérarchie sociale et "correction politique" : les cadres supérieurs ne se laisseraient pas séduire par le charisme du leader populiste.
Cette explication est à première vue séduisante. Elle éclaire bien le glissement d'une partie de la classe ouvrière de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, d'un démagogue à l'autre, de Georges Marchais à Jean-Marie Le Pen. Elle me parait pourtant s'appuyer sur une base bien faible : le manque de culture politique ou de savoir de la classe ouvrière. Pourquoi ce même manque de savoir ou de culture en conduirait certains à se prononcer pour des partis populistes, d'autres pour des partis de gouvernement et d'autres encore à s'abstenir? Cette ignorance est-elle d'ailleurs avérée? Qui peut dire que les ouvriers sont moins bien informés que les cadres supérieurs de l'histoire des fascismes? Qui, du moins, l'a vérifié?
On gagnerait, je crois, à se pencher sur les raisons du succès des démagogues et à essayer de comprendre pourquoi certains penchent plutôt vers des démagogues d'extrême-gauche à la Mélenchon qui visent les possédants et d'autres vers des démagogues d'extrême-droite à la Le Pen qui ciblent les étrangers.
Dans ses analyses de la démagogie, dans le livre V de son traité de politique, Aristote insiste beaucoup sur les compétences rhétoriques des démagogues et sur leur capacité à exciter la haine du peuple contre les riches et les puissants. Les démagogues rencontrent leurs succés chez ceux qui en veulent aux riches, qui sont jaloux de leurs richesses ou qui leur reprochent de s'enrichir sur leur dos. Ils donnent à qui éprouve de la jalousie ou de la colère une justification, une bonne raison de haïr ceux qui sont mieux lotis, de les accuser de leurs malheurs. L'autorité que le démagogue tire de ses compétences et de sa capacité à réunir le peuple cautionne, légitime la jalousie de qui se sent menacé dans son statut, dégradé, mal traité. "Non seulement, dit-il en substance à ses auditeurs, vous n'êtes pas seul à penser ce que vous pensez, mais en plus vous avez raison de le penser." "Et, ajoute-t-il, avec moi les choses vont changer." Pourquoi changeront-elles? "Parce que j'irai au bout de mes promesses, je ne me laisserai arrêter par le premier obstacle."
Cette confiance qu'a le démagogue dans ses capacités à bousculer les obstacles est sans doute ce qui séduit le plus des électeurs qui ne sont pas ignorants mais en ont assez des promesses qui ne sont pas tenues et, plus encore, des projets qui n'aboutissent pas et sont en permanence remis en cause. En un sens, les électeurs n'en peuvent plus de cette hésitation permanente du politique dont témoigne plus que d'autres la présidence de Sarkozy qui passe son temps à défaire ce qu'elle a construit.
Le Pen, Mélenchon confortent leurs auditeurs dans le sentiment qu'ils ont bien raison d'en vouloir aux "affameurs du peuple", "aux destructeurs des services publics qui veulent tout privatiser" (version Mélenchon) ou au "étrangers qui prennent notre travail" (version Le Pen). Ils s'adressent à des populations différentes. Marine Le Pen séduit les ouvriers du secteur privé qui ont perdu leur emploi du fait des délocalisations, de la concurrence internationale et notamment de celle des  pays émergents qui se replient sur une France fermée aux autres. Mélenchon séduit les personnels du secteur public qui craignent son démantèlement. Mais l'un comme l'autre mettent en avant leur volonté de sauter les obstacles, de faire tomber les murailles. Quant à leurs électeurs, ils envoient aux candidats "sérieux" un double message de défiance : non seulement, on ne croit plus en vos solutions mais on ne croit même plus que vous soyez en mesure de mettre en oeuvre celles que vous proposez même lorsqu'elles paraissent pertinentes.
Vue sous cet angle, la stratégie de Nicolas Sarkozy qui consiste à coller au Front National pour lui voler ses électeurs parait vouée à l'échec : ce n'est pas seulement son programme qui les séduit chez Marine Le Pen mais aussi la capacité qu'ils lui prêtent de faire bouger les choses; Or, là-dessus, le bilan de Nicolas Sarkozy est on ne peut plus médiocre. Non seulement, il n'a pas mené à bien toutes les réformes promises, mais celles qu'il a conduites n'ont pas donné les résultats escomptés et, bien souvent, il est amené à revenir dessus ou à les désavouer. Le dernier épisode en date (les déclarations de Wauquiez sur le RSA) ne sont qu'une pierre de plus à jeter sur une présidence qui, malgré toutes les déclarations martiales, parait condamnée à l'immobilisme.


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