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A propos d'un chapitre de Vendange, de Miguel Torga

Publié le 04 février 2008 par Untel
Le chapitre XIX de Vendange (1945) concentre, par une simple scène de bal, plusieurs des thèmes principaux du roman. Le roman décrit deux semaines de vendanges dans la vallée du Douro, occasion de la cohabitation des ruraux des montagnes et des exploitants de Porto. Les corps des ouvriers sont un enjeu : ils doivent suer pour apporter aux riches plus de richesse. Ils sont la matière exploitée par le patronat. De l'autre côté, les corps disparaissent presque derrière les calculs et les conventions. Le roman parle donc de l'exploitation des hommes, mais surtout des rapports de deux humanités qui ne partagent même plus la possession d'une même chair (la portée du roman n'est pas seulement, alors, politique).
Dans ce chapitre le patron de l'exploitation organise un bal pour divertir la famille d'un de ses concurrents, dont il aimerait bien récupérer l'entreprise. Les ouvriers ont été convoqués, après leur journée de labeur, et le spectacle est mis en scène par le contremaître (un ancien de leurs), Seara.
"Même activement organisée par le contremâitre, la gaieté dans la cour naissait avec peine. Quelques couples plus complaisants se mettaient en cercle et les musiciens, sans conviction, jouaient péniblement de leurs instruments.
- Allez! Ne perdons pas de temps. Bougez-vous un peu! On dirait des cadavres! Laura, voyons si tu animes un peu tout ça!
Seara semblait vouloir se racheter aux yeux de son patron. Il courait en tous sens pour inciter les timides, allait à la cabane chercher les retardataires, montrant à tort et à travers ses dents chevauchantes, désespéré au fond de constater qu'il pouvait congédier quelqu'un quand il lui plairait, mais n'avait pas l'autorité de l'obliger à danser. Lopez [le patron] avait manifesté tant d'intérêt pour le bal, qu'il avait pris ses désirs pour des ordres. Or vendanger tant de hottes par jour, faire tant de tonneaux de vin courant et tant de vin fin, était une chose ; commander à l'équipe d'être gaie en était une autre.
(...)
-Allez, Gustavo! Et toi, Gloria! Montrez ce que vous savez faire à ces messieurs et dames.
A force de servilité [Seara] ne voyait pas que c'étaient précisément les regards de ces messieurs et dames qui ankylosaient les jambes des danseurs. Même d'une manière confuse, ils ressentaient la dégradation de servir de simple divertissement aux patrons. Plier l'échine, ça oui ils pliaient l'échine, parce que le pain l'emportait sur tout, même sur les pires hontes. Chanter et danser ne faisait pas partie de cette urgence impérieuse - puisque c'étaient des choses superflues, que le plaisir seul réclamait en certaines occasions. (...)
-Donne-leur davantage de vin, Seara! Du bon...
Il voulait à tout pris les vaincre, les réduire à des pantins soumis à sa volonté. Et il recourait à la seule arme à sa disposition, la plus traitresse et répugnante de toutes celles dont il usait. Ivres, ils feraient tout ce qu'il voudrait, tourneraient jusqu'à s'écrouler, heureux dans la servitude.
(...)
Délivrés de la présence humiliante de spectateurs d'une autre condition, oubliant les amertumes quotidiennes, les vendangeurs avaient abandonné leur tristesse contrainte, et s'étaient entièrement livrés à la musique. Dès qu'ils s'étaient vus seuls, ils étaient entrés dans la danse. Et de virevolte en virevolte, de chanson en chanson, bientôt ils volaient sur les ailes d'un ravissement ludique qui les transfiguraient."
Et pendant ce temps les bourgeois parlent affaires, ou se perdent en hypocrisies, leur volonté de domination se s'arrêtant pas à l'autre classe, l'absence de corps lui retirant ses limites naturelles, si on peut dire ça comme ça.
Vendange, chez José Corti, (excellente) traduction de Claire Cayron

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