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Work in progress (1)

Par Livraire @livraire

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La question est venue d’elle-même au cours d’une discussion : qu’est-ce qui fait que les romans d’un écrivain finissent, dans certains cas, par s’appauvrir ? (La question ayant été posée de manière beaucoup plus abrupte et concernant un écrivain précis, sur lequel je serais bien en peine de disserter, n’ayant lu de lui que des entretiens à propos de la littérature. Ceci étant, la question était intéressante.) Quels processus agissant à un moment dans la création se mettent plus ou moins soudainement à faire défaut ?

On parle de littérature de l’indicible pour désigner la littérature autour de l’expérience concentrationnaire, mais j’ai tendance à penser que c’est toute la vie qui est indicible. Quand Kertész dit : « Même si je parle d’autre chose en apparence, je parle d’Auschwitz. Je suis le médium de l’esprit d’Auschwitz, Auschwitz parle par moi. » c’est quelque chose que bien des écrivains pourraient dire : leurs obsessions, conscientes ou non, ne les quitte jamais et finissent par dessiner à travers leur œuvre de grands motifs aux nuances si variées que l’esprit ne les distingue pas toujours. La puissance d’une expérience n’est pas obligatoirement lié à un degré intrinsèque d’intensité, mais dans la façon dont elle va résonner dans la vie pour finalement toucher quelqu’un, un peu comme ces nombreux ricochets d’un galet jeté sur la mer et dont les ondes de chocs seront perceptibles longtemps après qu’il ait coulé. Il ne s’agit pas de remettre en question le statut particulier de la littérature de l’indicible et encore moins de minimiser l’expérience concentrationnaire qu’elle s’attache à relater, mais bien de mettre en lumière l’alchimie inexplicable que constitue une vie humaine et sa trajectoire, que la littérature s’attache à retranscrire, quel qu’en soit le fragment prélevé et  la manière dont ce fragment sera retranscrit.

Le médium, c’est l’écrivain, une sorte de prophète halluciné qui ne cesse de hanter certains chemins connu de lui seul, le conteur qui s’attache à transmettre des voix parfois aussi improbables qu’impétueuses. (ce qui ne veut pas dire un ramassis de galimatias : L’Eau et les Rêves de Bachelard est sans doute pour moi un des meilleurs exemples  de  cette figure du « prophète halluciné ».) Je pense que l’on ne décide pas réellement d’écrire. Il se produit un jour une mutation qui engendre silencieusement un monstre et on découvre que le seul moyen de le calmer et de le nourrir de mots. Concrètement, ce monstre peut porter un nombre infini de nom : on peut dire qu’il est une conscience politique, un besoin d’habiter le monde, un sentiment géographique, un déracinement…

Ceci étant posé -maladroitement, certes- qu’est-ce qui fait qu’un jour, cette source se  tarit, que les écrits ne parlent plus et que tel ou tel ouvrage sera perçu comme creux, inepte ? Quelles ruptures mystérieuses dans le processus aboutissent à cette situation ?
Paradoxalement, à force de nourrir le monstre, à force de puiser inlassablement dans ses réserves on peut finir par l’épuiser : le terreau de création devient progressivement stérile. Le message et ses tentatives inlassables de transmission finit par se brouiller lui-même, l’essence première se dissout pour ne devenir qu’un verbiage creux et sans substance.
Quand le message est politique -mais d’une certaine façon, tous les messages ne sont-ils pas, de près ou de loin, politiques ? – une vision trop constante, ou au contraire trop dispersée, finit peut-être par l’appauvrir. Un déracinement brutal ou un enlisement gâte alors tout le reste, le pourrissant jusqu’à ce que le médium renouvelle sa voix, consciemment ou non. Si cette question est moins relative au fond qu’à la forme, on pourrait alors considérer qu’une volonté de trop bien faire momifie l’expression première, la langue s’enlise et le colosse ne bouge plus.

Les mouvements littéraires, les écoles de pensées seraient donc, à l’instant même de leur création, voués à mourir, que ce soit par un immobilisme sclérosant ou par une évolution qui finira par être tellement éloignée de l’impulsion de départ qu’elle n’aurait plus grand chose à voir avec elle.


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