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Le Livre érotique (sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy)

Publié le 24 juin 2011 par Eric Bonnargent
Histoire du cul 
Éric Bonnargent

Le Livre érotique (sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy)

Photographie : Edouard Levé

Le Livre érotique n’est pas un livre érotique, mais un livre qui retrace l’histoire éditoriale du genre, essentiellement depuis 1945. Passionnant, cet ouvrage l’est à plus d’un titre et il le doit surtout à sa forme. Plutôt que de présenter une énième thèse sur l’érotisme, Olivier Bessard-Banquy cède la parole aux principaux acteurs de l’édition érotique. On y retrouve des écrivains (Esparbec, l’auteur du Pornographe et ses modèles, et Sarane Alexandrian, l’auteur de l'Histoire de la littérature érotique), des éditeurs (Jean-Jacques Pauvert, Claude Tchou, Claude Bard et le fils de Régine Deforges, Franck Spengler), un libraire (Alexandre Dupouy, patron des Larmes d’Éros à Paris) et un avocat spécialisé (Émmanuel Pierrat). Éric Losfeld étant décédé en 1979, c’est Florian Vigneron et sa fille, Joëlle, qui rendent compte de son travail. Notons que Sarane Alexandrian et Claude Tchou sont décédés avant la sortie de ce livre et que le lecteur trouvera là leurs derniers témoignages.Ces différentes interventions permettent au lecteur de mieux comprendre à quel point l’érotisme occupe une place particulière dans l’édition française. Les réactions qu’il suscite sont révélatrices de l’esprit d’une époque, de ses préjugés moraux. L’histoire de la littérature érotique est donc aussi une histoire de la censure ; les écrivains et les éditeurs ayant eu à en souffrir de diverses façons au cours des siècles.Avant la Révolution, la littérature érotique pouvait mener au bûcher. Claude Le Petit, l’auteur du Bordel des muses, fut ainsi brûlé vif en 1662 à l’âge de vingt-quatre ans. Si la censure a connu une longue période d’accalmie lors de la Révolution et de l’Empire, elle a ressurgit violemment peu après et a été particulièrement virulente sous le Second Empire. En 1857, par exemple, Les Fleurs du mal sont condamnées pour « outrage à la morale publique et religieuse ». Sous la présidence de Jules Grévy est promulguée une loi sur la liberté de la presse (1881) : l’érotisme est libéré et jusqu’à la seconde guerre mondiale, il va connaître en France son âge d’or. Pierre Louÿs, Guillaume Apollinaire publient les chefs-d’œuvre du genre et des écrivains étrangers, comme Henry Miller, viennent en France pour publier ce qui ne peut l’être dans leurs pays.Le retour de la morale s’effectue après-guerre avec le vote de la loi de censure de 1949. Jusqu’en 1974, les interdictions et les sanctions se multiplient. Comme le dit Olivier Bessard-Banquy, « l’esprit français devait être en quelque sorte protégé de l’érotisme ou de la pornographie. » La levée des arrêtés d’interdiction se fait peu à peu, même si le processus est long. Éden, Éden, Éden de Guyotat, interdit dès sa publication en 1970, ne sera libéré qu’en 1982. De 1949 à 1974, publier de la littérature érotique était, si j’ose dire, un véritable sacerdoce. Le travail des éditeurs était alors aussi difficile que celui de leurs devanciers du XVIIIe siècle. Ils se battaient au nom de la liberté d’expression. Joëlle Losfeld rappelle que son père ne se considérait ni comme un provocateur ni comme un érotomane, que son but était « de convaincre les gens que l’écriture érotique relevait bien de la littérature ». Ce combat, certains éditeurs le conduisirent jusqu’à la ruine, comme Jean-Jacques Pauvert contraint de vendre sa maison après avoir subi trente-cinq interdictions et comme Régine Deforges qui, rien qu’en 1969, eut vingt titres interdits. L’érotisme était scandaleux. Sarane Alexandrian rappelle qu’après-guerre, il fallait être chercheur ou éditeur et avoir la caution d’une personnalité pour consulter les livres rangés dans l’Enfer de la Bibliothèque nationale de France. Pourtant, avant d’être érotique, la littérature érotique est d’abord de la littérature…On pourrait croire qu’aujourd’hui les choses vont bien mieux. La censure d’État n’existe plus, elle est si obsolète, si peu dans l’air du temps que le seul haut-responsable politique à avoir voulu la réactiver, Nicolas Sarkozy à propos de Rose Bonbon, a dû y renoncer sous la pression de ses conseillers. C’est finalement la Fondation pour l’enfance d’Anne-Aymone Giscard d’Estaing, une proche du président, qui a porté plainte contre le roman de Nicolas Jones-Gorlin. Cet incident dont parle ailleurs (ici) Émmanuel Pierrat est révélateur.Ce qui a changé, c’est qu’à la censure officielle se sont substitués les procès privés. Il y a eu une privatisation de la censure qui a, en réalité, été encouragée par l’État avec le vote, en 1993, de l’amendement Jolibois qui a remplacé l’« outrage aux bonnes mœurs » par l’ambigu « message à caractère pornographique, violent ou attentatoire à la dignité humaine ». Désormais, les particuliers ont à leur disposition les outils juridiques nécessaires pour faire régner la crainte. Franck Spengler explique ainsi que « le législateur a donné la possibilité à n’importe lequel d’entre nous d’être le censeur des autres ». Les tracas juridiques se sont multipliés. La collection Fiction & cie du Seuil a eu de nombreux problèmes en 1999 pour avoir illustré Adorations perpétuelles de Jacques Henric de l’Origine du monde de Gustave Courbet (1866)… La censure est devenue sournoise et d’autant plus dangereuse que les ligues de vertu (dont la plupart sont proches de l’extrême droite) sont moins logiques et donc plus imprévisibles. Non seulement cela contraint les éditeurs à avoir des avocats-conseil, mais cela les oblige insidieusement à l’autocensure. Tous ceux auxquels est donnée ici la parole affirment que Lolita de Nabokov serait aujourd’hui impubliable, tout comme Paysage de fantaisie de Tony Duvert qui obtint pourtant le prix Médicis en 1973. La pédophilie est si taboue que le mot ameute les associations de protection de l’enfance. Il ne faut cependant pas confondre littérature et réalité : Nabokov n’était pas pédophile et si Tony Duvert le revendiquait, cela n’était pas un problème littéraire. Ce qui renforce la pression judiciaire est incontestablement la moralisation de la société. Alexandre Dupout affirme que des revues comme Hara Kiri sont aujourd’hui tout bonnement inimaginables car « l’érotisme est devenu bien-pensant, cool, décontracté. » L’intérêt littéraire d’une œuvre qui se confronte aux tabous ne peut plus être perçu. Ce revirement moral, font remarquer certains intervenants, a atteint les intellectuels et la presse. Alors qu’autrefois elle prenait la défense des livres censurés, elle est aujourd’hui si bien-pensante qu’elle prend presque systématiquement parti pour l’interdiction. La presse s’est téléramamisée. Emmanuel Pierrat le dit de manière un peu abrupte :« La société évolue, elle a une façon d’appréhender ce qu’est un livre érotique ou ce qu’il y a d’érotique dans un livre qui est différente aujourd’hui parce qu’on est désormais dans une société d’illettrés. »Les conséquences sont importantes : la littérature érotique a disparu de la grande distribution. Les Relais H et autre Carrefours ne vendent plus de livres érotiques, ce qui met en difficulté les éditeurs. Claude Bart affirme ainsi que les tirages sont passés de 30 000 à… 3000 en dix ans seulement ! Le paradoxe est que le sexe fait vendre… Les grands éditeurs refusent d’avoir des collections érotiques qui nuiraient à leur image, mais publient des romans sulfureux (Le Vie sexuelle de Catherine M. fut un succès) et des romans contenant des scènes hard. L’édition érotique est prise entre deux feux, celui de la morale et celui de l’édition traditionnelle.Un autre facteur qui marginalise la littérature érotique est la marchandisation de la pornographie. Même s’il n’en est pas question dans La Littérature érotique, le flâneur parisien remarquera que certains bouquinistes ont oublié leur métier et remplissent leurs boîtes de revues et de DVD pornographiques alors qu’il n’y a pas si longtemps encore ils étaient les principaux pourvoyeurs de textes interdits. L’érotisme n’est donc plus un genre explosif. Le lectorat vicieux s’est détourné de la littérature pour se tourner vers une pornographie aseptisée qui suffit à ses besoins. Les lecteurs sont ainsi moins nombreux, mais, au moins, ce sont de vrais amateurs.Les intervenants font pour la plupart remarquer que l’une des originalités de ce nouveau lectorat est d’être de plus en plus constitué de femmes, des femmes qui se mettent à écrire de la littérature érotique et même de la littérature pornographique.La littérature pornographique se distingue de la pornographie visuelle, celle des revues et des films, par l’importance accordée aux personnages. Une bonne littérature pornographique ne met pas en scène des étalons, des machines de guerre sans état d’âme, au contraire, déclare Esparbec, « il faut que les personnages soient tordus ou fêlés, que quelque chose en eux cloche. C’est par cette fêlure que le sexe devient intéressant, c’est ce qui est cassé dans le sexe qui le rend passionnant. » De plus, la femme n’est pas considérée comme un objet. Le pornographe doit aimer les femmes, « toute la femme, dit Esparbec, rien que la femme. » Si la pornographie aime les femmes, qu’est-ce qui la distingue de l’érotisme ? Peut-être est-ce une affaire d’écriture. Esparbec affirme qu’une bonne littérature pornographique ne s’embarrasse pas de style car son objectif est de faire bander :« Dire le sexe. Ne pas s’embarrasser de mots, de périphrases, de métaphores, ne pas chercher à faire de la littérature. L’auteur toutefois qui m’a le plus influencé reste Dashiel Hammett – un sujet, un verbe, un complément, jamais d’adverbe inutile. »La pornographie n’est pas plus sale que l’érotisme. Le sexe reste le sexe. À ce sujet, le dernier mot revient à Éric Losfeld qui déclarait :« La pornographie, c’est l’érotisme des autres. »On peut ne pas être d’accord avec les différentes thèses présentées dans Le Livre érotique. Il n’empêche qu’il s’agit là d’un livre passionnant qui nous en apprend autant sur la littérature érotique que sur notre monde. À lire.Le Livre érotique (sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy)Le Livre érotique. Sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy. Presses universitaires de Bordeaux. 20 €

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