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Une Soirée de La Plume par F.-A. Cazals.

Par Bruno Leclercq

Une Soirée de La Plume par F.-A. Cazals.
Frédéric-Auguste Cazals : Le Jardin des Ronces. Poèmes et chansons du pays latin. Précédés d'un poème d'Albert Mérat et d'une préface de Rachilde. 1899. Avec privilège d'Ubu Roy. La Plume, 1902, in-8, XVI-182 pp. Dessins in et hors texte. Avec un inédit de Paul Verlaine, un poème de Gustave Le Rouge et un poème d'Ivanof.
Une soirée de la Plume
(Air : La Tour Saint-Jacques. - Darcier.)
A Louis et Henri Maillard
I
Tous les sam'dis, au Soleil d'or,
C'est les « Soirées de la Plume » ;
A l'heure où le bourgeois s'endort
L'on rit, l'on boit, l'on fume,
Sur les neuf heur's le président,
Grimpant sur son estrade,
Donn' la parole en zézayant
A « not' cer camarade ! »
Dreling, dreling, dreling, dreling...
Deschamps [I] branl' sa sonnette.
Chacun s'dit alors : « C'est certain,
C'est l'ouverture du meeting,
Du meeting de la Chansonnette. »
II
Yann-Nibor [II] voulant nous bercer,
Tout le mond' se balance...
La princesse, sans se presser,
Y va d' sa p'tit' romance.
Lemercier [III] a des airs cochons
Tout plein son escarcelle :
Il nous exhibe ses Nichons
D'une voix de crécelle.
Dreling, dreling, dreling, dreling...
Il a l'oreille d'Yvette [IV] ;
Chacun, en lui serrant la main,
Dit alors : « C'est vous, l'Benjamin,
Le Benjamin de la divette ! »
III
Bailliot [V] survenant illico
Nous en pousse une raide,
Si, que devant le piano
S'installe Arthur Bernède [VI] .
Alors apparaît Montoja [VII],
Celui qui ténorise,
Et tout's les femm's disent, déjà,
Que sa chanson les grise !
Dreling, dreling, dreling, dreling...
La princesse l'embrasse !
Montoja se dit : « Quel chopin ! »
Bernèd' jou' la « March' de Chopin »
Et les amoureux quitt'nt la place...
IV
Le grand Mougel [VIII] ayant raillé
L'Illustre Compagnie,
Trimouillat [IX], trial très mouillé,
Bégai', plein d'ironie.
Degron [X], poète siamois,
Du piano s'approche,
Et nous respirons l'air des Bois...
Deschamps sonn' de la cloche !
Dreling, dreling, dreling, dreling :
C'est F.A.C. [XI] Qui chante...
Et chacun se dit : « Quel orgueil !
Il se met le carreau dans l'oeil
Et se croit très mil huit cent trente !
V
Quelques-uns, qui font le « Chat noir »
Et se faisaient attendre,
Arriv'nt, mais n'ont pas l' temps d' s'asseoir
Car on veut les entendre :
Jacques Ferny [XII], beaucoup plus spi-
rituel que Roqu'laure ,
Sait, avec art, tirer parti
Des chroniqu's de Roch'for... re [XIII]
Dreling, dreling, dreling, dreling...
Marcel Legay [XIV] s'enflamme ;
Et, tendre ou fougueux, son refrain
Fait un bruit d' grelots, ou d' tocsin,
Et d' l'effet au coeur de ma femme !
VI
De l'Anarchi' des compagnons
Contre les bourgeois tonnent ;
De la Bretagne des Bretons,
Comm' Durocher [XV], bretonnent,
Dubus [XVI] décoch' des compliments
Aux dam's qui nous écoutent,
D'autres expriment leurs sentiments
Sur ceux qui nous dé...routent !
Dreling, dreling, dreling, dreling...
D'abord mossieur Brun'tière [XVII],
Le sar Joséphin Péladan [XVIII]
Et Bérenger [XIX] qui tourne un an
Tout autour d'une pissotière !
VII
Albert Mérat [XX] dit : « C'est gentil,
Mais ça manqu' de poètes !
Votre « cher maître » que fait-il ?
Et vos jeunes esthètes ?
L'écol' romane est bien ici,
Mais jamais ell' ne donne,
Et les symbolos que voici
Ne sont compris d'personne ! »
Dreling, dreling, dreling, dreling...
Hé ! Voilà Jean Carrère [XXI] !
Signoret [XXII] l' suit et l' Saint-Graal
Trinque avec Frédéric Mistral...
Redonnel [XXIII] en brise son verre ! (1)
VIII
Ma femm' me dit : « Allons-nous-en,
Je me sens un peu lasse. »
Nous filons, quand chemin faisant,
Près la gar' Montparnasse,
Nous voyons poindre Canqueteau [XXIV]
Qui jamais ne s'enrhume ;
Il venait de faire un gâteau
De sa voix... Pour La Plume !!!
.....................................................
Dreling, dreling, dreling, dreling...
Eteignons la bougie !
Mais amour chante son refrain,
Et Lise, jusques au matin,
Rêve aux grelots de la Folie !
1893
(1) Ta rime seule, F.-A. Cazals,
Ici me montre atrabilaire ;
Car lorsqu'on brinde pour Mistral
Je lève, haut, très haut mon verre.
P. R.

[I] Léon Deschamps (1864-1899) fondateur de La Plume. Voir : Les Gendelettres dans Les Commérages de Tybalt.

[II] Yann Nibor (1857-1947) Breton de Montmartre, il est le « chansonnier des matelots ».

[III] Eugène Lemercier (1862-1939). Léon Maillard dans La Lutte idéale. Les Soirs de la Plume (P. Sévin, 1892) : « Eugène Lemercier, une jolie voix, une jolie figure, un joli talent, une jolie malice rembourrée et soignée, un des plus sympathiques parmi les plus sympathiques : a pour lui, en outre, son aménité qui lui vaut des amis et Sa Vie en Chansons qui lui vaudra des rentes si son éditeur veut bien voir le joli volume qu'il a. » Yvette Guilbert chanta, de lui, « On dirait qu'c'est toi »

[IV] Yvette Guilbert (1865-1944). La diseuse fin-de-siècle.

[V] Marcel Bailliot : Léon Maillard (opus cité), écrit : « Voilà Marcel Bailliot, le zutiste, ayant cinquante refrains à son arc, chansons dans la manière blageuse, crânes, frisques et joviales, avec en dessous bien masquée, une jolie petite pointe sentimentale et attendrie ; a plus fait pour la gloire de Moréas que les bibliopoles du quai, Bailliot chante les Abricots, les Trottins, les Dos et s'appuie sur les Fanfares du coeur. »

[VI] Arthur Bernède (1871-1937) romancier populaire, auteur de romans d'aventures et d'histoires. Il vient à Paris en 1890, pour devenir chanteur lyrique, et le soir accompagne les chansonniers au piano. Léon Maillard (opus cité), écrit : «Bernède est devenu malade, et dans un accès de fièvre a donné les Contes à Nicette à un éditeur et le Bijou de Stéphana au théâtre de Cluny. »

[VII] Gabriel Montoja le « j » de son nom sera changé en « y » (1868-1914) Médecin et chansonnier, il fut l'une des gloires du Chat Noir.

[VIII] Henri Mougel figure dans la liste des collaborateurs annoncés dans la revue La Cravache (voir : Revues dans Les Commérages de Tybalt). Léon Maillard (opus cité) écrit : « Mougel secoue l'Académie comme un cerisier »

[IX] Pierre Trimouillat (1858-1929) Chansonnier et fonctionnaire à la préfecture de la Seine. Voir Les Gendelettres dans les Commérages de Tybalt.

[X] Henri Degron (1871-1906) Poète et critique, collaborateur de La Plume, il fonde la revue Les Ibis avec Tristan Klingsor. Voir Les Féeries Intérieures.

[XI] Frédéric-Auguste Cazals (1865-1941) Dessinateur, chansonnier, proche de Verlaine et auteur de cette chanson.

[XII] Jacques Ferny (1863- ) Léon Maillard (opus cité) parle d'« un chansonnier ironiste, implacable, enfant de La Plume que le Chat Noir ne prit que tardivement »

[XIII] Henry Rochefort (1831-1913) journaliste, il le fondateur de La Lanterne, républicain, polémiste, il est déporté à Nouméa après la Commune. Revenu à Paris après l'armistice de 1880, il devient Boulangiste et antidreyfusard.

[XIV] Marcel Legay (1851-1915) Il fut des Hydropathes et du Chat-Noir.

[XV] Léon Durocher (1862-1918) « Breton de Montmartre » et chansonnier, il aura en 1900 son propre cabaret, Le Moulin à Sel. Léon Maillard (opus cité) rappelle sa voix harmonieuse et l'étendue de son répertoire de la chanson d'inspiration bretonne aux poèmes lyriques en passant par des chansons humoristiques et érotiques.

[XVI] Edouard Dubus (1863 -1895) voir Livrenblog : Quand les violons sont partis : Préface de Thailade. Quand les violons sont partis par Willy. Stanislas de Guaïta, Edouard Dubus, Adolphe Retté et l'opium.

[XVII] Ferdinand Brunetière (1849-1906) Critique littéraire, il est élu à l'Académie Française le 8 juin 1893.

[XVIII] Le Sar Joséphin, n'est plus à présenter, on le retrouve dans Livrenblog ici, et un peu partout.

[XIX] René Bérenger (1830-1915) sénateur, il fut surnommé « le Pére la Pudeur » pour avoir fait poursuivre tant les livres que les spectacles « offensant la moralité publique ».

[XX] Albert Mérat (1840-1909) Poète parnassien.

[XXI] Jean Carrère (1868-1932) Il publie un recueil de ses premières oeuvres, Premières poésies. Ce qui renaît toujours. Poésies nouvelles à la Bibliothèque de La Plume en 1893

[XXII] Emmanuel Signoret (1872-1900) fonde la revue le Saint-Graal en janvier 1890. Ses oeuvres complètes furent préfacée par André Gide.

[XXIII] Paul Redonnel (1860-?), fut collaborateur auprès de nombreuses revues littéraires La Plume, dont il fut secrétaire de rédaction,ChimèreLa Cigale d'or La France d'OcLes Partisans, il fut co-directeur avec Paul Ferniot de La Maison d'Art. Son goût pour l'ésotérisme lui fait diriger avec Jollivet-Castellot et Paul Ferniot le recueil Les Sciences Maudites, chez cet éditeur et collaborer à la revue le Voile d'Isis

[XXIV] Joseph Canqueteau, chansonnier et employé à la préfecture de la Seine, Canqueteau collectionnait les affiches et dirigea le numéro spécial de La Plume, l'Affiche illustrée (15 novembre 1893). Il publia un recueil de ses chansons à l'Annexe de la Bibliothèque de La Plume (Chansons, 1893, préface d'Aurélien Scholl). Il collabore à la Plume à partir du 15 mars 1892. Léon Maillard (opus cité) : « Le roi de la fête, l'idole de Scholl, l'épouvantail de Grosclaude, Joseph Canqueteau ; - une voix se promenant sur des octaves, telle la feue reine Cléopâtre, des poignées de diamants à la hauteur de la glotte, soigne sa production incessante ; une faconde sans rivale dans une forme châtiée. A de l'esprit comme quatre, mais est... gracieux autant que Deschamps, quand le barométre est en baisse. L'Incendie du Chabanais appartient désormais au répertoire. Inspecte l'actualité sans s'accorder de répit. »



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