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Rediffusion : heureux comme un laïc en France

Publié le 25 juillet 2011 par Delits

Interrogés en novembre 2009 dans un sondage TNS-Sofres / La Croix sur ce qui rapproche le plus les gens entre eux, seuls 6% des Français répondaient la religion, bien derrière le milieu social (41%), le lieu de résidence (31%) ou la culture (33%). Paradoxe apparent, on n’a pourtant jamais autant parlé de la place des religions dans la société française, et plus particulièrement de cette fameuse « laïcité » évoquée par tous et qui recouvre pourtant des significations très disparates. De son apparition très récente dans le vocable du FN version Marine Le Pen à son usage très « Troisième République » chez Jean-Luc Mélenchon au débat éponyme lancé par l’UMP, la laïcité semble être devenue une poule au oeufs d’or pour politiques en manque d’arguments de campagne. A quoi peut donc bien correspondre en 2011 le concept de laïcité pour les Français ?

Un principe consensuel

Alors que l’on pourrait à première vue penser que la laïcité reste un principe clivant justifiant ainsi son utilisation politique intense, les différentes études réalisés sur cette problématique ces dernières années nous suggèrent plutôt le contraire. 75% des Français déclaraient ainsi en février 2005 que la laïcité était un élément essentiel (23%) ou très important (52%) de l’identité des Français, seuls les plus jeunes (59% chez les 18-24 ans) et les ouvriers (63%) étant un peu moins convaincus en proportion (CSA / CNAL). Fait remarquable, cette perception est peu clivée politiquement, les sympathisants de droite (80%) et les sympathisants de gauche (76%) étant peu ou prou d’accord, seuls les sympathisants des Verts (66%) ou de l’extrême-gauche (60%) se montrant un peu moins unanimes.

Autre élément d’analyse, cette même laïcité arrivait en mars 2008 en deuxième position des grands principes républicains plébiscités par les Français dans un sondage IFOP / La Croix avec 30%, derrière le suffrage universel (41%) mais bien devant la liberté syndicale (12%), la liberté d’association (9%) ou la libre constitution des partis politiques (8%). Il est à noter que cette notion est davantage plébiscitée  par les « sans religion » (38%) que par les catholiques pratiquants (19%) et pour les habitants de l’agglomération parisienne (40%) que pour les communes rurales (24%), deux distinctions qui se recoupent d’ailleurs en partie. Il semble donc que la laïcité soit profondément ancrée dans l’imaginaire républicain des Français.

Une loi de 1905 indépassable

Plus important peut être qu’un simple principe, la fameuse loi de 1905 de séparation des églises et de l’État qui régit aujourd’hui l’application de la laïcité en France est, elle aussi, largement défendue. Bien que régulièrement dénoncée par divers parties de l’échiquier politique comme désuète et inadaptée aux problèmes contemporains, elle reste pour les Français un point de référence. 71% d’entre eux déclaraient ainsi en mars 2008 dans le sondage IFOP cité plus haut que l’on devait garder cette loi telle qu’elle est, moins d’un quart (21%) pensant qu’elle devait être réformée sur certains points 7% qu’elle devait être supprimée. Une loi à laquelle sont notamment très attachés les sympathisants du PS (80%) ou les 25-34 ans (79%).

Pourquoi ce quasi consensus ? Cette défense de la laïcité est en réalité très liée à l’histoire française. D’abord parce que les guerres cathares et le massacre de la Saint-Barthélémy ont marqué au fer rouge l’imaginaire collectif français. Ensuite parce que le souvenir de la lutte du clergé catholique contre les débuts de la Troisième République ont fini de persuader la majorité des citoyens français que la religion devait rester confinée à la sphère privée. Cette histoire n’est pas qu’un lointain souvenir puisque, toujours en mars 2008, 87% des Français pensaient que « les religions peuvent créer des tensions au sein de la société française » et 77% que « la religion relève de la vie privée et les autorités religieuses ne devraient pas prendre position publiquement sur les grands enjeux de société ». Le signe que la loi de 1905 reste la garante d’une certaine tranquillité publique, un équilibre qu’il serait dangereux de bousculer.

Laïcité n’est pas hostilité

Il ne faudrait pas pour autant penser que les Français sont majoritairement anti-religieux. Laïcité n’est ainsi pas synonyme de lutte contre la religion. Si l’on estime certes aujourd’hui à plus d’un quart les sans religion (28%*) et que seuls 7% des catholiques auto-proclamés vont à la messe au moins une fois par mois (chiffres IFOP, Le catholicisme en France en 2010), la conception française de la laïcité n’en reste pas moins respectueuse de la foi des uns et des autres. A la question épineuse de la critique des religions, seuls 5% déclaraient ainsi en septembre 2006 dans un sondage CSA / La Vie que l’on peut « critiquer les religions sans se soucier de respecter les convictions des croyants », une petite majorité (48%) pensant qu’on peut le faire mais à condition de « respecter les convictions des croyants » et une part presqu’équivalente estimant elle qu’il « ne faut pas critiquer les religions ». Le signe que la plupart des Français ne sont pas les « bouffeurs de curés » que l’on se plait parfois à décrire pour flatter la caricature.

La laïcité est d’ailleurs elle même avant tout vécue comme une ouverture à toutes les religions plus que comme un rempart contre toutes. 54% des Français estimaient ainsi en janvier 2008 dans un sondage IFOP / Valeurs Actuelles que la laïcité était avant tout  » la possibilité laissée à chaque citoyen de pratiquer sa religion », bien avant « l’interdiction de manifester son appartenance religieuse dans les services publics » (22%), « l’absence de participation de l’État de l’édification des lieux de culte » (12%) ou « le refus de tout communautarisme » (12%). Une culture de tolérance donc, apaisée des luttes parfois violentes qui ont accompagné sa fondation en 1905.

Une crispation croissante à l’égard de l’Islam

Si consensus il y a sur le bien fondé du principe de laïcité, c’est de moins en moins le cas sur sa situation aujourd’hui. On voit ainsi apparaitre depuis quelques années de nombreux débats plus ou moins « voilés » sur la place de l’Islam en France, et une crispation croissante de certains Français vis-à-vis d’une religion qui n’existait pas sur le sol national quand la loi de 1905 a été gravée dans le marbre. 58% des Français estimaient ainsi pour le centième anniversaire de cette loi (sondage CSA / CNAL cité plus haut) que la laïcité est aujourd’hui en danger en France, 40% pensant l’inverse. Une opinion par ailleurs assez diffuse dans la population, tous les groupes sociaux étant à peu près également clivés sur le sujet, même si les catholiques semblent moins inquiets (50%) que les sans-religion (62%).

Coïncidence ou pas, 53% des Français déclaraient en septembre 2006 dans le sondage CSA / La Vie cité plus haut que les tensions entre l’Islam et le Christianisme allaient augmenter dans les années à venir, 12% les voyant diminuer et 28% ne pas changer. Un risque de résurgence des guerres de religion que redoutent particulièrement les plus diplômés (62%), les plus vieux (61% des 65-74 ans) et les sympathisants UMP (67%). Les musulmans, principaux concernés par cette perspective, sont pourtant eux bien moins inquiets : un tiers d’entre eux (32%) voient les tensions diminuer, 28% les voient rester les mêmes et seulement 23% augmenter, 17% refusant de s’exprimer sur la question.

D’une manière plus générale les Musulmans français ne semblent pas rejeter, bien au contraire, le principe de  laïcité : en août 2008, 75% d’entre eux se disaient ainsi favorables au principe de séparation de l’Etat et des religions (CSA / Le Monde des religions). Tout semble donc indiquer une défiance croissante vis-à-vis d’un Islam accusé d’incompatibilité avec la laïcité alors que la pratique de l’Islam en France a elle peu à voir avec celle de certains pays musulmans qui effraient une partie de l’opinion française. Elle ne semble en tout cas pas incompatible avec l’identité française, seuls 22% des Musulmans se considérant « d’abord comme musulman » dans le même sondage quand 60% se voient « autant comme Français que comme musulman » et 14% « d’abord comme Français ».

Réformer la laïcité ?

Que faire dans ce cas du cadre de la laïcité ? Les Français privilégient, on l’a vu plus haut, le statu quo à toute réforme, même partielle. Ainsi certains ajustements, qui pourraient assurer l’équité de traitement entre les religions, sont fermement rejetés. Le financement public de construction de nouveaux lieux de culte est une mauvaise chose pour 57% d’entre eux alors que 78% des Musulmans y seraient eux favorables (CSA / CNAL et CSA / La Vie). C’est encore plus évident sur une éventuelle retouche à notre calendrier chrétien : 64% pensent que ce serait une mauvaise chose de laisser aux autres religions la possibilité de choisir d’autres jours fériés quand 63% des Musulmans y sont favorables.

On aurait par ailleurs tort de penser que cette méfiance vis-à-vis de toute retouche à la loi de 1905 est uniquement dirigée contre l’Islam. Les nombreuses déclarations de Nicolas Sarkozy en appelant à une nouvelle laïcité positive, mettant mieux en valeur les religions dans le pacte social, n’ont jamais convaincu la majorité des Français. Ceux-ci étaient par exemple très partagés dans le sondage IFOP / La Croix de mars 2008 sur « les racines chrétiennes de la France ». 49% estimaient ainsi que le Président avait eu raison de le souligner dans ses discours alors que 49% pensaient qu’il avait eu tort. Un clivage essentiellement politique et religieux : 72% des sympathisants de droite et 66% des catholiques l’avaient approuvé alors que 63% des sympathisants de gauche et des sans religion le désapprouvaient. Autre élément de langage comparable, « le rôle civilisateur des religions » avait été majoritairement désapprouvé (56% contre 42%).

Au delà même du cadre franco-français, une majorité de Français était également hostile à une référence à l’héritage chrétien de l’Europe dans la Constitution de 2005 : 51% étaient satisfaits qu’elle n’ait pas été inscrite quand 35% le regrettaient et 14% ne se prononçaient pas (CSA / CNAL, février 2005). Les catholiques étaient d’ailleurs eux-mêmes satisfaits à 52% de cette absence de référence. La preuve que la loi de 1905, même si elle n’est peut-être qu’un plus petit dénominateur commun, semble toujours satisfaire une large majorité des Français. A un tel point que Marine Le Pen, appartenant pourtant à un parti qui a longtemps lutté pour imposer une conception strictement catholique de l’identité française, se sent aujourd’hui obligée de se faire laïque pour espérer percer politiquement. L’hommage du vice à la vertu ?

* contre 64% de catholiques et 8% d’autres religions (essentiellement musulmans, protestants et juifs)


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