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Readymade et objets fantômes

Publié le 23 septembre 2007 par Gregory71

Le readymade était le fruit d’une société industrielle produisant des objets standardisés. On se souvient de Duchamp fasciné avec Brancusi et Fernand Léger pendant le salon d’aéronautique de 1912 et disant: “la peinture est morte. Qui pourra faire mieux que cette hélice ? Dis-moi tu en serais capable, toi ?”. Avec le readymade il s’agissait d’introduire une singularité (souvent ayant trait à la sexualité) dans le régime de la standardisation.

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Depuis la situation a changé. Il ne s’agit plus d’un monde industriel, en tout cas plus seulement, mais d’un monde de technologies langagières. Nous passons du readymade au todo quant à une pratique qui se réapproprie un possible (un programme par exemple).

Mais il faut ajouter au todo une autre modalité, celle des objets fantômes. En effet, le langage informatique ne fait pas disparaître les objets standardisés de l’industrie. Tout au plus les fait-il évoluer. Il y a encore ces objets, et de plus en plus, mais le rythme de leur consommation est si rapide qu’ils sont immédiatement obsolètes. A peine consommés, ils sont oubliés. Cet oubli des objets industriels est significative car si on y réfléchit bien c’est une forme auratique au sens où au-delà de l’oubli ces choses sont. En ce sens elles pourraient nous regarder, lever le regard vers nous comme le signalait Benjamin. Les objets deviennent fantômes parce que l’effacement fait partie de leur modalité de subsistance, parce que nous savons qu’il y a en Chine des décharges immenses d’objets informatiques.

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Parce que nous qui sommes la première génération à l’affectivité technologique grâce au Minitel, nos souvenirs d’enfance sont attachés à des objets disparus qui sont devenus inutilisables. Le techno-vintage est cette passion fétichisée pour les objets fantômes. Les objets technologiques ne passent pas simplement de mode comme les objets industriels. A la limite un de ceux-là peut être encore utilisés, une vieille machine à coudre par exemple, mais l’objet technologique lui devient hors d’usage. Sa génération est passée. Un ordinateur vieux de 20 ans est simplement inutilisable, les programmes font défauts, les protocoles changent. Comment de pas lier alors le changement de génération technologique au changement de génération des êtres humains, les deux étant concrètement liés?

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Il faut à présent mettre en oeuvre ce caractère spectral des technologies. Montrer que leur disparition est constitutive de leur mode d’être. Que l’effacement fait parti de l’obsoléscence immédiate et que cette dernière qui remplace un objet par un autre, indéfiniment, règle tout aussi bien notre façon de consommer, que nos désirs, que notre manière de gagner de l’argent, de subsister. En achetant un objet technologique nous anticipons d’avance son obsoléscence et que nous devrons en acheter un autre et un autre et un autre.

La spectralité technologique met à blanc les objets. A peine là, ils disparaissent dans une blancheur opaque et rugueuse. Ils s’intègrent progressivement dans les murs comme s’enfonçant dans un sable mouvant. Que voyons-nous d’eux lorsque nous les jettons? Qu’avions-nous vu en les achetant? En les utilisant? Qu’est-ce que le mode d’existence des objets technologiques? Quelle est notre vie entourée de ces objets rendus si rapidement inutilisables?

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Il faudrait imaginer un objet quelconque attaché à un souvenir d’enfance quelconque, par exemple un lecteur de bandes audio qui servait auparavant à lire des programmes sur un Commodore 64 ou un CPC 464, dont la forme est encore présente, disons la silhouette, et qui a perdu ses couleurs, ses détails, qui s’efface déjà dans ce qui subsiste de lui. On peut aussi imaginer des fils entassés, accumulés, emmêlés, car s’ils se ressemblent, si depuis des décennies ils sont identiques, ils connectent entre eux des instruments qui disparaissent rapidement.

Imaginer que les objets deviennent fantômes et portent la trace de ceux, sans doute morts, de ceux qui les ont conçus, imaginés, construits, vendus, achetés, utilisés, jetés. Car que ce sont ces objets si ce n’est la trace de ces vies passées, de ces vies qui sont en train de passer, de ces vies qui passeront? La trace de tous, de chacun, de personne. La trace de ce qui nous anonymise.


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