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XI - La tension monte d’un cran

Publié le 25 septembre 2007 par Marwan

Les fausses politesses qu’on s’échange au bureau pour paraître cool ne dupent que les serveuses du restaurant à midi : ce pourquoi nous sommes tous là, ce à quoi nous dévouons nos meilleures années, nos cellules grises et le temps volé de nos familles n’est rien d’autre qu’un pillage organisé, une course à l’argent dans un casino de taille mondiale, où les voisins de table ne savent même pas à quoi on joue. Le plus impressionnant, c’est à quel point on arrivait à se duper nous même en faisant comme si ce que nous faisions trouvait ses conséquences dans un monde virtuel… Aissa, Jean Daniel, Alex, Yasser, Paolo, sont des gens formidables qui sont devenus pour moi des amis très proches, mais l’entreprise à laquelle nous participions à l’époque, chacun à notre échelle, était, et est toujours, un gouffre d’injustice. Le degré d’aliénation dont nous étions victimes avait atteint un tel stade qu’on était même fier de nous par moments.

Des fois, Jean Daniel n’en pouvait plus et passait me voir à mon poste pour qu’on descende prendre l’air et qu’on parle un peu d’autre chose. D’autres fois c’était moi qui craquais. Le même dégoût du job, de l’entreprise, de l’esprit qui y règne de manière générale. Jean Daniel avait plus d’expérience que moi et aussi un poste plus important. Ca se voyait aussi parce qu’il avait les yeux plus rouges que moi en sortant du boulot. Le fait qu’on trouve un peu d’humanité les uns auprès des autres faisait qu’on arrivait plus ou moins à tenir le coup.

Il y avait les gentils (ça c’était nous), et puis les méchants (un peu comme les Misfits dans Gem qui répétaient tout le temps « on est les misfits, on est les meilleurs, on est les misfits !!»). Dans l’équipe des méchants, il y avait que des mecs avec des noms de gangsters : Hank le responsable du trading, Greg son soufifre, Gordon le responsable des sales, deux mecs qui s’appelaient Francis dont l’un prétendait avoir tout fait et écoutait Diams. L’autre se faisait surnommer Francky Four Fingers.

Hank était aussi riche qu’il était radin, sachant que depuis il a du devenir 5 fois plus riche donc proportionnellement plus radin, et d’autant moins sympathique qu’il était de moins en moins pauvre. Il avait même demandé à Jean Daniel de transporter des meubles dans son déménagement pour lui éviter de payer de sa poche le transport. Greg était toujours d’accord avec Hank (son responsable) et toujours en désaccord lattent avec Alex (pas son responsable). Greg aimait tellement la Société Particulière que le jour ou sa femme a accouché, il nous a vite envoyé une photo ou il avait fait mettre à sa fille à peine née un t-shirt aux couleurs rouge et noire de l’entreprise avec le beau logo de la société. Elle était née gagnante, semblait indiquer le sous-titre. Francis était le premier de la classe, au propre comme au figuré : polytechnique puis une grande école d’ingénieur suivi d’un DEA de probabilités, a fait très bonne impression dans la salle de marché à Paris avant d’être envoyé à Tokyo quelques semaines avant Jean Daniel et moi. Il a voyagé partout et n’en a tiré que des souvenirs de cartes postales. Il a essayé tous les sports et aime avoir un avis sur tout, qui finit souvent, comme pour Benjamin à Paris (cf épisodes précédent), par un ode à Nicolas Sarkozy ou Alan Greenspan, ancien directeur de la banque centrale américaine. Quant à Francky Four Fingers, il a une vie assez erratique et une vision des femmes japonaises proche du rasoir jetable, il représente la Société Particulière à lui tout seul. C’est clair qu’à côté d’eux on passait pour des ploucs de la campagne…

L’espace d’un instant, remettez vous dans le cadre : vous êtes assis dans un fauteuil au milieu de la salle de marché: horloge lumineuse, bruit strident des téléphones et collègues de bureau juxtaposés les uns à côté des autres comme le sont nos écrans, une main sur la souris et l’autre sur une dose de caféine.

Nous avons vu précédemment que les marchés financiers sont comme un grand supermarché où on peut acheter de tout, des matières premières au capital des entreprises, en passant par les devises et les dettes des pays. On dit souvent que la finance est un jeu à somme nulle, mais ce n’est pas vraiment exact, car les actifs que l’on achète et que l’on vend sont présents dans le marché pour un laps de temps limité et doivent tôt ou tard être restitués à l’économie réelle, en subissant à cet instant un réajustement qui dépend de facteurs économiques dits fondamentaux.

Prenons un exemple : une tonne pommes de terre, produite puis emballée le premier janvier. Jusqu’ici, sa valeur économique est déterminée par des facteurs réels : le nombre de litres d’eau nécessaire durant la croissance des pommes de terre, le temps qu’a passé l’agriculteur dans son champ, etc… Si l’agriculteur choisi à ce moment là de vendre sa production à un groupe d’agro alimentaire pour un prix modique, le même groupe peut ensuite revendre sur les marchés de matières premières la tonne de pomme de terre produite en Moldavie où dans les champs du sud de l’Espagne, où s’étendent à perte de vue les serres qui nous alimentent tous en légumes-images (je les appelle comme ça car ils n’ont de légume que leur apparence brillante et immaculée).

Voici donc notre pomme de terre cotée sur les marchés financiers, changeant de propriétaire plusieurs fois dans la même journée en attendant le jour où elle doit être livrée pour consommation. Elle apparaît et disparaît des écrans comme une ligne dans une liste de possessions temporaires. Jusque là, son prix dépendait toujours en partie de son coût de production et de la place de la pomme de terre dans l’alimentation du pays, mais aussi (et souvent surtout) d’une économie spéculative, dans laquelle un tas de personnes l’ont achetée juste parce qu’ils pensaient que son prix allait augmenter, sans qu’ils aiment particulièrement le hachis parmentier, ni les frites ou les aloo paratha (ce sont ces délicieux nans fourrés de pommes de terre écrasée et d’épices que l’on saupoudre d’une petite cuillère de ghee et de coriandre avant de servir). Le dernier acheteur (le consommateur en l’occurrence) doit assumer la différence entre le prix de production de la pomme de terre, disons 10 centimes le kilo pour être très large, et le prix final au marché (ou plus souvent au supermarché) qui tourne autour d’un euro, qui incorpore la marge des grossistes et du supermarché, mais également une grande part de marge spéculative. L’effet spéculatif est encore plus fort sur des marchés comme le blé ou le pétrole, où des considérations stratégiques entrent en jeu. Il est donc inexact de parler de jeu à somme nulle dans ce cas car les actifs ont significativement augmenté de prix entre le moment qui précède leur entrée et leur sortie du marché financier.

Concentrons nous maintenant uniquement sur la partie de la vie des produits financiers où ils sont achetés et vendus « en bourse ». Durant cette période, on peut considérer que l’on est en vase clos, entre personnes habilitées à traiter sur un marché donné : parmi ces intervenants autorisés, on trouve bien entendu des banques d’investissement avec des salles de marché, mais également de plus petits organismes financiers, des banques centrales, des coopératives et même des particuliers, par l’intermédiaire de courtiers en bourse. Tous ces intervenants achètent et vendent sur le marché, mais chacun a une raison propre de le faire.

Schématiquement, la banque d’investissement spécule avec son argent, mais peut aussi réaliser une transaction pour le compte d’un client institutionnel. La banque centrale, quant à elle, traite sur le marché pour des raisons de régulation et pour le maintien de l’équilibre de sa monnaie et de sa dette. Le particulier joue ses économies comme il jouerait au tiercé, à part que c’est plus chic de feuilleter les Echos ou le Financial Times que d’être au troquet du coin le nez dans Tiercé magazine, pendant que vos voisins de table commentent les pronostics de Omar Sharif ou de feu Guy Lux la veille après la météo…chacun son dada.

Dans la théorie de construction des prix, on fait souvent l’hypothèse que l’information (qui détermine les prix) est accessible à tous, or rien n’est plus faux en réalité, puisque si nous étions tous si bien payés, au fond, c’était pour apporter notre supplément de connaissance à la richesse et au succès de la banque. L’information financière n’est pas accessible à tous, puisqu’elle a un coût. Interpréter ensuite les informations financières pour en dériver la valeur des choses est une mécanique extrêmement complexe qui utilise certaines des connaissances mathématiques et statistiques les plus avancées, sans même parler de la capacité de calcul nécessaire (en termes de puissance informatique) pour calculer ces prix. On voit vite que la taille et le pouvoir financier des banques leur donne un avantage certain sur tous les autres intervenants, y compris les banques centrales, qui tentent tant bien que mal de rester des acteurs de leur propre économie en se servant de la monnaie et de leurs réserves comme instruments de régulation.

Les pays ont abandonné d’eux même les instruments de contrôle de leur économie sous couvert de suivre le « progrès économique mondial » et tiennent aujourd’hui hypocritement un discours d’impuissance devant la fuite vers des terres financièrement plus accueillantes de leurs emplois et de leurs capitaux, alors qu’ils en sont les premiers complices.

Si on admet l’idée que certains joueurs disposent de plus d’information que d’autres, on voit très vite comment ils peuvent tirer avantage de ce supplément de connaissance. C’est comme quand les jouets Starwars étaient à moitié prix à Tati et qu’on les achetait pour les revendre aux autres enfants de notre classe en primaire. Tout allait bien tant qu’ils ne disposaient pas de l’information, et en plus on passait pour des mecs sympas et dans le coup puisque on fournissait des jouets introuvables moins cher que ce qu’ils « devaient » coûter dans l’imaginaire des enfants bourgeois qu’on côtoyait dans la cour de récré. Dans notre cas, les produits sont un petit peu plus complexes que des Dark Vadors et des sabres lazers, mais la logique est la même.

Chaque euro gagné en bourse, chaque Porsche et chaque Maserati garée au parking de la Société Particulière, chaque cravate en soie étranglant le cou de visages stressés et remplis de dévotion devant chaque écran de trading de ce monde provient de ce supplément d’information. Chacun de ces euros est payé par quelqu’un de moins bien informé. Cela peut être un concurrent, qui se rattrapera peut être le lendemain (ou pas), mais cela peut également être un épargnant Argentin du bout du monde, à qui ses économies ne seront pas remboursées parce que la banque centrale argentine est en quasi situation de défaut sous les attaques spéculatives. Pendant cette période, les épargnants sont rassurés par les discours propagandistes et anesthésiants des dirigeants alors que les financiers du monde entier voient bien que la situation économique et la solvabilité de l’Argentine se dégradent.

Beaucoup de ménages américains qui ont perdu leur maison dans la crise des sub-primes, eux aussi, ne savaient pas qu’ils étaient condamnés à la perdre tôt ou tard, puisqu’ils étaient dans une situation de quasi-insolvabilité dès même le début de leur crédit. Les organismes qui leur ont concédé un prêt à intérêt usurier, par contre, le savaient, mais comptaient sur le fait qu’ils pourraient saisir les maisons et les revendre pour récupérer leur mise+une marge généreuse. Ce qu’ils ne savaient pas, car même eux ne savent pas grand-chose au fond, c’est qu’il y aurait un effet cascade dans la faillite des ménages et que le marché immobilier dégringolerait aussitôt, les empêchant de revendre les maisons saisies au prix espéré et leurs causant des pertes sévères. Les voilà eux aussi en faillite…

Et quand l’immobilier américain est en difficulté, c’est le monde entier qui semble trembler, victime d’angoisses de krash mondial et d’effondrement des marchés financiers, ces nouvelles idoles du culte capitaliste qui semblent dicter l’avenir de tous. Voilà donc que tous les analystes et experts ont sorti leurs cravates sombres et leur mine dépitée pour venir sonner l’alarme dans chaque écran télévisé de chaque foyer de notre bon monde civilisé afin de nous avertir du danger qui nous guette tous si les banques centrales n’interviennent pas au plus vite pour sauver “le marché”… Désolé de ne pas faire preuve de plus de sollicitude envers les traders de Wallstreet qui ont perdu leur job à cause de « la crise » et crient maintenant à l’infamie devant le spectacle de ces familles américaines assises sur leurs valises devant la porte de ce qui était leur maison encore quelques heures plutôt. Je suis forcé de relever qu’on ne les a jamais entendu se plaindre dans des situations d’injustices similaires où leur emploi n’était pas menacé, mais accordons leur le bénéfice du doute et gageons qu’on ne les reprendra plus à spéculer sur la faillite de leurs concitoyens endettés…jusqu’à ce qu’ils retrouvent un autre job en tout cas.


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