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Bonnes à tout faire dans le monde arabe (1/2) : un marché mondialisé

Publié le 26 novembre 2007 par Gonzo

Le quotidien Le Monde a publié récemment un article sur les traitement réservé aux employées de maison au Liban. Un traitement qui, trop souvent, prend la forme d'un véritable "esclavage moderne", et pas seulement au Liban mais dans toute la région.
Si le sujet n'est pas totalement tabou dans les journaux arabes, il est tout de même le plus souvent relégué dans les pages "société" de la presse à sensation. En revanche, il suffit de parcourir la Toile, et les forums en particulier, pour comprendre que le sujet, brûlant, fait partie des questions qui agitent singulièrement les sociétés de la région. En général, on se préoccupe surtout des conséquences pour les enfants ou encore pour l'équilibre "sentimental" de la famille d'un phénomène de plus en plus répandu.
Pourtant, on observe également une lente prise de conscience. Ainsi, à l'occasion de la fin du ramadan, une agence saoudienne (celle de Qaswara al-Khatib, dont on a déjà parlé ici) a financé, avec d'autres donateurs, la réalisation de trois clips destinés à inciter les téléspectateurs et employeurs de domestiques - la quasi-totalité de la société saoudienne en fait - à user de plus de clémence vis-à-vis de leurs employées, sur le thème du précepte coranique : "Celui qui n'est pas clément avec les autres, Dieu ne sera pas clément avec lui". Il est prévu que le clip soit diffusé sur la MBC et la LBC, deux très grosses chaînes satellitaires privées.
Aujourd'hui, l'emploi de domestiques étrangères, en provenance d'Asie (Philippines, Indonésie, Sri Lanka, Thaïlande...) ou d'Afrique (Ethiopie, Erythrée...) n'est plus limité à quelques pays riches et à leurs classes aisées. C'est le cas de la Syrie par exemple, où on n'en trouvait pratiquement pas il y a encore 4 ou 5 ans et où l'on considère maintenant, y compris dans les familles très "ordinaires" voire modestes, qu'il faut s'offrir ce type de service (voir cet article en arabe). Avec les conséquences que l'on peut imaginer dans des sociétés peu ou mal préparées à ces réalités nouvelles, ne serait-ce que sur le plan légal. Toujours dans le cas de la Syrie, traditionnellement exportatrice de main-d'oeuvre peu qualifiée, il a fallu adapter la législation à la nouvelle situation. En novembre 2006, une législation pourtant récente - elle avait été adoptée en 2001 - sur l'emploi de personnel étranger a modifié le cadre légal des "bureaux" spécialisés dans l'importation de ce type de personnel (voir cet article en arabe dans la publication économique syrienne Al-Iqtissadiya).
Dans nombre de pays, il est devenu difficile, avec les progrès de l'éducation, de trouver du "personnel autochtone" : plus instruites, les bonnes deviennent exigeantes, voire rebelles ! Les étrangères, corvéables à merci, sont venues à point nommé pour remplacer les petites paysannes adolescentes et analphabètes, louées par leurs familles, faute de meilleure solution, pour un salaire de misère...
Mais il s'agit aussi d'une véritable mode, que contribuent à propager, indéniablement, les conceptions locales du paraître social (التباهي) et le plaisir, trop humain, de se faire servir, 24 heures sur 24, pour souvent moins de 100 dollars par mois. Une mode favorisée par une mondialisation qui abolit les frontières pour les marchandises et les services tant il est clair qu'il s'agit d'un commerce de "commodités" et non de personnes : d'ailleurs, les "zones de réception" pour domestiques dont parle Dominique Torrès dans l'article du Monde existent dans la plupart des aéroports de la région.
La "traite des bonnes" - comme on a pu parler de "traite des noirs" - est un commerce lucratif. Gérer un "parc" d'employées de maison est un business qui rapporte gros quand on sait que l'importation de la "tête" représente, selon les pays, un investissement qui ne dépasse guère les deux mille dollars entre billet d'avion, taxes et inévitable petite corruption pour graisser les rouages de la machine importatrice. Les journaux publient sans problème les annonces que passent les centaines de bureaux spécialisés, offrant aux éventuels clients, parmi d'autres précisions..., de choisir, parmi une gamme de nationalités plus ou moins chères, selon la réputation, la "bonne" dont ils souhaitent acquérir les services.
Car il y a bien marché, capable par moment d'imposer sa propre logique. Il arrive ainsi que les besoins se développent au-delà des capacités de l'offre, avec pour conséquence de faire monter les prix inconsidérément ! Dans les pays du Golfe, ramadan est ainsi synonyme de pénurie : un vrai scandale ! A en croire les journaux, c'est presque à prix d'or qu'on s'arrache alors les rares employées disponibles (et même les chauffeurs dans les pays du Golfe). Un article du quotidien saoudien Al-Watan s'offusquait ainsi, en 2005, de voir qu'il fallait parfois payer jusqu'à 1700 rials par mois pour une Indonésienne (un peu plus de 450 dollars) ! Heureusement, l'Ethiopienne restait un peu plus abordable (1000 rials) pour ne rien dire de la Somalienne, disponible pour 800 seulement !
On en arriverait presque à plaindre les pauvres employeurs contraints de passer par tous les caprices de celles qui acceptent de travailler chez eux... Il va de soi que la réalité quotidienne est assez différente et que ce sont bien les femmes de maison, souvent privées de passeport et plus généralement de tout droit, qui sont, littéralement, "bonnes à tout faire", y compris dans le domaine sexuel.
(la suite la semaine prochaine)
Ajout (26/11/07) : un lien pour consulter le rapport de l'organisation Human Rights Watch sur l'exploitation de domestiques sri-lankaises au Moyen-Orient, sous le titre : Sri Lankan Domestic Workers Face Abuse (en anglais)Culture & Politique arabes

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