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Pierre Tectin, les plaintes se divisent

Publié le 10 janvier 2012 par Lironjeremy

Delacroix note : « la nature est un dictionnaire ; on y puise des mots ». Et qu’on y ajoute notre matériel n’y changera pas. Reste par dessus ce vaste lexique dont certains mots nous sont familiers, communs, d’autres inconnus ou oubliés, exotiques ou dévalués, la volonté d’écrire. Comme les idées naissent dans les phrases que l’on ose, les formes s’engendrent selon les associations que l’on essaie. Si chaque élément a « sa propre histoire, sa propre volonté », « toutes ces intentions se tissent et enclenchent d’autres récits à travers leur recomposition »*. Curieuse façon de l’art. Panofsky montre quelque part que les « problèmes » de l’art semblent toujours au cours de l’histoire avoir été résolus de biais : détours, transgressions, empiètements, convergences inattendues, embourbements et avancées soudaines. « Les signes vont et viennent dans un ordre aléatoire ou contrôlé », cherchant toujours, d’un bricolage l’autre, à répondre positivement à cette éternelle, impérieuse et insondable question : « est-ce que ça tient ? », « est-ce que ça fonctionne ? » ou ne faisant autre chose que répondre à leurs possibles. Et peut-être sommes-nous trop ignorants de tout, ou simplement que tout nous échappe nécessairement, pour que l’on parvienne à donner à ce que l’on fait un caractère tout à fait défini. Derain, dans une lettre témoignant à Vlaminck de sa découverte de l’expressivité des arts africains confie : « Nous sommes trop incertains de la marche des idées de notre temps pour vouloir un caractère défini. Il nous faut là nous soumettre à l’inconscience ». Les choses sont ainsi : elles flottent dans l’étendue des possibles, elles emportent avec elles nos jugements. Elles vacillent d’une réalité à l’autre sous le regard (mais le travail de l’artiste n’est-il jamais autre chose que la fabrique d’un regard ?). Elles sont selon le lieu et le temps qui les accueillent. Elles sont en cours. Et qu’elles s’équilibrent un instant, elles ne s’achèvent jamais absolument. Peut-être les œuvres que nous créons sont-elles condamnées à n’être qu’en deçà des élans dont on les charge, peut-être ne sont elles qu’échecs, ratés, déceptions. Condamnés, selon les mots de Beckett, à ne faire toujours que « rater, rater encore, rater mieux ».

« Les plaintes se divisent »,

écrit Pierre Tectin en introduction à son exposition, évoquant « le son lancinant exprimé par les objets décomposés » ou dans un état intermédiaire. Plaintes des objets qui disent la plainte de celui qui les enfante. Lutte des oeuvrs pour « tenir ». Kierkergaard compare le poète à un homme malheureux dont les soupirs paraissent à ceux qui les entendent une suave musique. Il repense à une vieille histoire : Phalaris, tyran d’Agrigente, faisait, dit-on, cuire ses victimes à petit feu dans un taureau d’airain dont les naseaux, munis de flutes, transformaient en sons harmonieux leurs gémissements. Les objets de Pierre Tectin vivent peut-être de cette vie là, de ce déséquilibre qu’ils portent ou des contradictions apparentes qui les animent : frustres et délicats, bruts et raffinés, pauvres, opaques et suscitant à s’y pencher, d’infini micro narrations, difficiles et beaux. Ils forment un théâtre (l’artiste dirait un catalogue) qui déclenche des possibilités, enchevêtre les idées, retrouve des chemins déjà empruntés, se retourne comme un gant sur lui-même, construit se déconstruisant d’autres regards encore. Fuites, ratés et glissements réintégrant dans leur pérennité comme dans leur précarité l’Histoire car, comme l’écrit Merleau-Ponty, si nulle forme n’achève la création des formes, ni même « nulle œuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère, éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les autres ». Ce qui change à chaque essai, c’est notre rapport complet aux formes. Autre plainte alors, celle mêlée de terreur et de fascination de celui qui prend mesure de ce que le monde s’étend à proportion de ce que l’on ose.
*les formules en italique sont extraites d’une conversation avec l’artiste en novembre 2011.

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