Magazine Journal intime

Accomodements d'hiver

Par Pierre-Léon Lalonde
Après avoir perdu une bonne heure dans le parking de ce centre d'achat, je redescends vers le centre-ville en compagnie de la cousine de ma dernière passagère. Le temps qu'elle prenne place, j'ai vérifié si mes manoeuvres pour dégager le taxi n'avaient pas trop abîmé les pneus. Celui de gauche n'est plus ce qu'il était, mais celui de droite me semble encore capable de faire la job. N'empêche que la tempête redouble d'intensité et je commence sérieusement à me demander si je vais être capable de passer au travers. Mais après avoir déposé la cousine à l'hôpital Notre-Dame, quelqu'un se précipite dans l'auto et finalement les clients vont continuer de se succéder comme ça toute la nuit.
Vers trois heures, je conduis un homme qui s'en va travailler à la gare Centrale. Quand je pénètre dans l'accès qui y mène sur de la Gauchetière, j'aperçois une foule de gens bien en file avec leurs valises qui attendent bien patiemment un taxi. Comme de raison, mon client n'a pas encore fini de me régler sa course que déjà on se presse vers mes portières. J'ouvre le coffre de l'intérieur et vais aider mes prochains passagers avec leurs valises. On en rentre deux immenses — encore une chance que ma pelle n'y soit pas — et l'on en met une troisième sur la banquette. Une femme s'assoit à mes côtés avec ses bagages à main.
Ils sont partis de Toronto depuis une dizaine d'heures. Le train devait arriver à 23 h. Quatre heures de retard ce n'est quand même pas si mal avec ce temps. La femme à côté de moi veut aller à Outremont, les deux autres à Côte-des-Neiges. Un quartier qui porte bien son nom en cette nuit. La femme qui est à côté de moi est juive, les deux autres arabes. Je me demande s'ils auraient partagé le même taxi en temps normal. Le plus sympa c'est quand l'homme derrière demande à la femme s'il peut l'aider avec sa valise quand elle descend du taxi. Un beau geste de solidarité humaine que je me dis en secouant pour la centième fois de la nuit mes essuies-encroûtés-de-glace.
Je repars avec le couple vers leur quartier enneigé. Van Horne, à droite sur Wilderton et je descends vers la gauche sur une rue Kent réduite à une voie. Je ne fais pas cent mètres que je tombe face à face avec un gros Navigator qui m'empêche d'aller plus loin. Il attend qu'un quidam ait fini de dégager sa voiture pour s'y stationner. Je m'approche lentement et le type à l'intérieur de l'immense 4X4 me fout ses « hautes » en plein visage. La classe. Je sors furieux du taxi et m'approche du véhicule. À son bord trois « gangstas » qui se la joue à fond les basses. Ils me regardent arriver en gloussant. Je ne me laisse pas impressionner et me dirige vers le chauffeur qui semble sortir d'un mauvais vidéo-clip. Il ne manque que deux trois filles en bikini pour que la scène soit parfaite.
— I can't back-up all this street yo! Me dit-il quand j'arrive à côté de lui.
Je viens de descendre une petite côte et je sais que je ne pourrai pas reculer non plus. Je lui dis qu'avec son 4X4 il a pas mal moins de chance de se prendre que moi s'il se tasse sur le côté. Il me sourit baveusement et va se reculer dans un petit banc de neige. En temps normal, j'aurais pu passer facilement dans l'espace qu'il me laisse. Mais l'auto est comme dans des rails formés par deux profondes ornières. Si je quitte ma voie pour contourner le Navigator je vais me prendre, je le sais et je n'ai pas envie de me retaper une autre séance d'avance, recule, ni de payer pour me faire sortir de là. Je ressors donc du taxi et regarde derrière celui-ci. Si je recule d'une trentaine de mètres, il y aurait une place dans une sortie de garage pour que le 4X4 s'y installe et que je puisse continuer sans m'embourber. Je retourne donc vers les blacks leur expliquer le plus calmement possible ma vision de la chose. Ça m'a tout pris pour reculer dans la petite pente, mais j'y suis arrivé. En recroisant le type du Navigator, je lui ai fait un signe de « peace » avec deux doigts. Pas mal plus adéquat qu'un signe avec un seul.
Finalement, le couple à mon bord n'habite pas au même endroit. Après avoir déposé madame sur Kent, on poursuit notre route. En m'approchant de la fin de la rue, un autre 4X4 y tourne. Je flashe mes hautes en accélérant un peu pour qu'il attende que j'en sorte. Il recule et je lui envoie la main pendant que mon client me félicite de ma conduite. Je lui renvoie la balle en lui parlant de la valise de la madame d'Outremont. On a pas vraiment le temps d'en discuter, car pendant que nous attendons à la lumière de Côte-Sainte-Catherine, y'a un homme qui semble désespéré qui agite la main dans notre direction. J'ouvre ma fenêtre et lui dis de monter. Mon client ne va plus très loin et je sais que ça ne l'embêtera pas de partager le taxi avec ce passager qui va me demander de le conduire à la place Bonaventure sur de la Gauchetière. Au même endroit où cette accommodante course a commencé.

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Pierre-Léon Lalonde 582 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte