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Sam Harris et le « nouvel athéisme »

Publié le 24 mars 2012 par Copeau

La plupart des croyants adhèrent à une version libérale de la religion même s’ils prétendent parfois le contraire. La croyance en Dieu contient bien plus de bon sens que ce que les « nouveaux athées », tel que Sam Harris, ne comprennent.

Par Fabrice Descamps.

Sam Harris et le « nouvel athéisme »

Sam Harris

Le publiciste américain Sam Harris est avec Daniel Dennett et Richard Dawkins le plus connu de ceux que le monde anglo-saxon nomme les « nouveaux athées ». Sa réflexion est très stimulante – et bien plus honnête que celle de notre « athéologue » national Michel Onfray. Aussi est-il fort dommage que ses ouvrages – The End Of Faith, Letter To A Christian Nation et The Moral Landscape – ne soient pas traduits en français.

Sam Harris y attaque vaillamment la croyance en Dieu. En voici un exemple qui m’a beaucoup amusé :

C’est par un simple accident de l’histoire qu’on considère comme normal dans notre société de croire que le Créateur de l’univers peut entendre nos prières alors qu’on verrait comme une preuve de maladie mentale la croyance dans le fait qu’il communiquerait en code morse avec nous en faisant exprès tomber la pluie contre la fenêtre de notre chambre.

Une grande partie de son argumentaire se déploie autour de ce genre d’images que je trouve fort drôles.

Sam Harris et le « nouvel athéisme »

Or l’exemple invoqué par M. Harris prouve, non pas que les croyants sont idiots, mais tout au contraire qu’ils sont bien plus futés que Sam Harris ne le suggère et qu’il ne faut en tout cas pas prendre le langage religieux au pied de la lettre. Il prouve que la plupart des croyants adhèrent à une version libérale de la religion même s’ils prétendent parfois le contraire. Il prouve que l’immense majorité des croyants est parfaitement saine d’esprit et que la croyance en Dieu contient bien plus de bon sens que les « nouveaux athées » ne le comprennent.

Dieu ne nous parle pas en morse en faisant tomber à intervalles réguliers la pluie sur la vitre de notre chambre. De même ne nous parle-t-il pas comme Sam Harris fait mine de le croire. En fait, Dieu ne nous « parle » pas. Mais notre esprit contient une partie rationnelle. Cette partie rationnelle nous permet de découvrir les valeurs morales qui devraient guider nos vies. Or, comme la plupart des gens pense que les valeurs morales sont objectives, ils savent aussi que ces valeurs sont donc indépendantes de notre esprit, même si notre esprit est l’instrument qui nous a permis de les découvrir. Si notre esprit découvre en lui des valeurs morales qui sont néanmoins indépendantes de lui, alors la manière la plus simple, la plus directe de présenter ce fait est d’affirmer qu’elles lui viennent d’une entité extérieure à lui et qui les lui a suggérées. Car comment expliquer ou justifier autrement une telle étrangeté si l’on n’a jamais fait de philosophie ni entendu parler du réalisme moral ? Comment l’esprit, siège de notre subjectivité la plus intime, peut-il être en même temps notre seul canal d’accès à l’objectivité et à l’universalité morales ?

Placés devant ce casse-tête, nos aïeux ont préféré inférer l’existence d’un dieu, autrement dit d’un esprit extérieur au leur et qui leur inspirait ces valeurs morales objectives. Car qu’est-ce qui est le plus important pour le bien-être de notre société, expliquer comment un tel « miracle » est possible ou bien affirmer avec la plus grande conviction que nos valeurs morales sont bien objectives ?

Je pense ainsi qu’il est objectivement mal de tuer son prochain. Si le sceptique me demande comment il se fait que j’en sois aussi sûr, je ne pourrai spontanément rien lui répondre d’autre que « j’en ai l’intime conviction ». Il aura alors beau jeu de me répondre que mon « intime conviction » n’est pas un argument très convaincant. Or si mon intime conviction m’a été inspirée par un être que tous révèrent ou craignent, j’aurai plus de chances d’échapper aux questions dérangeantes du sceptique. La croyance en Dieu est donc une réponse pragmatique au défi sceptique. Elle nous a permis pendant des siècles de vivre dans des sociétés où les sophistes et les cyniques ne remettaient pas en cause les règles morales toutes les cinq minutes.

Quand un croyant affirme que Dieu lui « parle », il ne faut donc pas prendre son langage au pied de la lettre puisque, pour reprendre l’exemple amusant de Sam Harris, même un croyant obtus ne pense pas que Dieu lui « parle » à la façon dont il lui parlerait en morse en faisant tomber savamment des gouttes de pluie sur une vitre. Quand un croyant, même conservateur, affirme que la Bible est un livre « révélé », cela ne signifie pas non plus que chaque phrase du livre fut dictée mot à mot aux prophètes par Dieu. Cela signifie simplement que les valeurs morales qui y sont consignées prétendent à l’objectivité. La preuve : ni les juifs ni les protestants les plus fondamentalistes ne pensent plus qu’il faille lapider une femme adultère, conformément à ce que commande pourtant le Deutéronome. Tous en revanche révèrent le commandement d’aimer son prochain. Or ce commandement est incompatible avec la lapidation de la femme adultère. Les croyants sont donc aussi rationnels que les athées. Ils savent distinguer un commandement moral rationnel d’un commandement stupide. Mais ils tiennent cependant à rappeler qu’ils croient en l’objectivité du commandement d’aimer son prochain en affirmant que ce commandement fut inspiré à Jésus par un esprit extérieur au sien.

Le croyant conservateur peut donc continuer de prétendre croire en un Dieu personnel car c’est là le meilleur moyen d’éviter tout débat inutile et ingrat avec le sceptique. Mais ce Dieu-là ne lui parle pas autrement qu’il ne me parle : notre conscience morale et notre raison sont les seules oreilles que nous lui tendions. Et il nous a opportunément murmuré que la lapidation de la femme adultère était incompatible avec l’amour du prochain. Ce Dieu est décidément fort raisonnable.

Si, comme l’affirme Harris, la croyance en un Dieu qui nous permet de découvrir des valeurs morales indépendantes de nos esprits était un « simple accident de l’histoire », on se demande bien pourquoi cet accident s’est reproduit dans tous les endroits où les hommes ont voulu graver dans le marbre un code moral qu’ils pensaient objectivement fondé.

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