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La crise de la dette, une escroquerie parentale

Publié le 07 avril 2012 par Copeau @Contrepoints

La génération issue du baby-boom a profité de tous les avantages d’un système dépensant bien plus qu’il ne gagnait et protégeant les acquis des personnes à l’intérieur de celui-ci. La jeunesse a servi de variable d’ajustement : chômage de masse, travailleurs pauvres, baisse du niveau de vie.

Par Adnan Bel Khatir(*), depuis Bruxelles, Belgique.

La crise de la dette, une escroquerie parentale
Notre pays, ainsi que la plupart des pays de l’OCDE, sont plongés depuis bientôt plus d’un an dans une crise des dettes souveraines que l’on impute, à tort, à la crise financière qui a trouvé sa source dans la faillite retentissante de Lehmann Brother en septembre 2008.

Or, la crise financière, due à une prise de risque disproportionnée et inconsidérée du secteur bancaire sur les marchés, n’a pourtant été que l’élément déclencheur de la crise des dettes souveraines. Des dettes qui, rappelons-le, étaient déjà à un niveau insoutenable il y a 10 ans.  Et ceci, notamment parce que depuis plus de 30 ans, nous dépensons plus que ce que le pays gagne. Résultat : la dette de l’Etat fédéral est passée de 48 milliards d’euros en 1980 à 363 milliards d’euros en 20111 et dans, cette même période, les pouvoirs publics ont payé aux créanciers plus de 541 milliards d’euros 2 .

Ce rappel brutal à la réalité (entre autres par les agences de notation) du fait que nous vivions à crédit depuis plus de 30 ans pousse actuellement les États à ajuster une série de politiques afin de répondre à des impératifs de flexibilité du marché du travail, de compétitivité et de réduction de la dépense publique (Qui se situe, pour rappel, à plus de 52 % de ce que nous produisons chaque année 3)

Tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ayant compris l’urgence de la situation, mettent actuellement en œuvre des réformes difficiles, mais nécessaires afin de garantir la pérennité de leur modèle social.

Mais, la dette, elle, reste. Pour notre pays, celle-ci représente pas moins de 96% du  PIB 4. La question à 363 milliards est : qui doit payer ? Les épargnants par l’inflation ? Les fonctionnaires par la rigueur ? Les contribuables par l’impôt ? Les créanciers par le défaut ? Voire le reste du monde par le FMI ? Les réponses actuelles sont un subtil dosage de chacune de ces solutions variant en fonction des pays concernés.

Mais, reste encore la question des responsabilités. Et c’est là que nous nous trouvons devant un véritable enfumage orchestré par la classe politique et les medias qui consiste à faire croire que cette crise de la dette publique est  le fruit du libéralisme, de la mondialisation, des marchés, de l’euro, voire des banques. Pour rappel, le sauvetage de Fortis, Dexia, KBC et de l’assureur Ethias  pour 20,64 milliards d’euros représente moins de 6% de la dette publique totale (dont une bonne part de prises de participations qui réduisent la dette nette à moins de 4% 5)

Pourtant, les vrais coupables sont là, sous nos yeux : nos parents. Ces êtres qui nous sont si chers (sans mauvais jeu de mots) mais dont la génération laissera en héritage à l’Europe près de 12.280 milliards d’euros sur les épaules de ses enfants 6.

Cette génération issue du baby-boom, les soixante-huitards, a profité de tous les avantages d’un système dépensant bien plus qu’il ne gagnait et protégeant les acquis des personnes à l’intérieur de celui-ci. Entre temps, la jeunesse a servi de variable d’ajustement : chômage de masse, apparition de travailleurs pauvres, baisse du niveau de vie et horizon de carrière bouché.

A droite, mais encore plus à gauche, l’enjeu a été de favoriser à l’excès les droits acquis plutôt que de garantir ceux de demain. Une génération entière, sous couvert d’intérêt général,  a fait bloc pour préserver son mode de vie. Depuis plus de 10 ans, la première information sur les sites Internet des syndicats concernent les retraites, et ceux des banques exaltent les bons placements à taux garantis. Les structures de défense du consommateur se focalisent sur les besoins et demandes de leur public ultra-majoritaire : les plus de 45 ans.

Chez nos voisins d’outre-quiévrain, des hommes politiques comme Gilles Carrez, rapporteur de la commission des Finances de l’Assemblée Nationale, l’admettent avec lucidité : « Il faut bien reconnaître que la génération de mes parents, qui avait hérité d’une France désolée par la guerre, nous a remis les clés d’un pays prospère et faiblement endetté, alors que nous, les baby-boomers qui avons été gâtés, avons laissé à nos enfants une montagne de dettes » ou encore Jacques Attali : « Etrange génération que celle de Mai 68, qui a endetté ses enfants bien au-delà du raisonnable, qui a eu tous les pouvoirs dans sa vie active et veut maintenant tous les patrimoines dans sa retraite »7

Tout devra donc être remboursé. Notre pays dépense déjà  50 milliards d’euros par an8 pour rembourser sa dette (Plus de dix fois le budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles). Sans compter que la dette continue de s’autoalimenter par les charges d’intérêt payées sur cette dernière. C’est le fameux « effet boule de neige »9 engagé depuis le début des années 80. Nous sommes donc face à  un avenir qui s’annonce des plus difficiles.

Dès lors, les nouvelles générations devront forcément travailler plus pour rembourser les créanciers de l’Etat mais ce, à condition de trouver un emploi solide. On connaît la situation. En 2010, 23,5 % des moins de 25 ans sont au chômage. Et pour ceux qui travaillent, c’est bien souvent sous forme de CDD ou d’intérim.

Le marché de l’emploi est ainsi fermé aux nouveaux venus par cette génération qui est bénéficiaire du refus de la flexibilisation du marché de l’emploi. Un verrouillage qui a causé beaucoup plus de précarité que cet ultra-libéralisme que certains d’entre eux dénoncent. Cette génération de travailleurs a donné naissance aux fameux « insiders » : un concept né dans les années 80 et qui désigne ceux qui ont déjà un emploi, sont mieux défendus dans les sphères politiques et syndicales que les outsiders, ceux qui n’ont pas encore d’emploi, c’est-à-dire souvent les jeunes.

Coupables également : les syndicats. Quand la FGTB et la CSC défendent bec et ongles le statut de la fonction publique et le CDI sous sa forme actuelle, ils travaillent pour leurs adhérents, mais certainement pas pour les jeunes chômeurs qui essaient de se frayer un chemin. Le blocage est tel que certains se demandent sérieusement si cela valait la peine de faire des études.

Pour ceux qui ont la chance d’avoir un emploi, il reste encore un obstacle supplémentaire pour accéder au même « bonheur » que leurs aînés: se loger. Et là, l’inégalité se fait encore plus criante. A titre d’exemple, nous sommes passés en 15 ans (1997-2012) de moins de 100.000 euros à plus de 330.000 euros pour le prix moyen d’une maison à Schaerbeek. Les causes: la hausse de l’immobilier et la fin de l’inflation. Entre 1970 et la fin des années 80, cette dernière était si élevée que les taux réels étaient négatifs durant de nombreuses années. Ceux qui ont alors acheté leur bien durant cette période se sont fait aider par une forte inflation.

Nous sommes donc rentrés progressivement dans un système de rentiers dont les vaches à lait sont les jeunes, qui sont le plus souvent locataires ou emprunteurs au prix fort. Or, ces derniers ont intérêt à avoir de l’inflation qui « grignote » leurs dettes afin de les soulager et de dégager du revenu disponible. Leurs parents, qui sont pour 70% d’entre eux sans remboursement d’emprunt et possèdent souvent de l’épargne ont,  au contraire, intérêt à ce que l’inflation soit maîtrisée afin de ne pas voir la valeur de leur patrimoine érodée. Or, depuis Maastricht et l’Euro, l’Europe mène, à l’aide de sa Banque centrale, une politique clairement anti-inflationniste qui, dans les faits, favorise les plus âgés au détriment des plus jeunes.

Et même si la croissance devait revenir en force demain, les taux s’en trouveront automatiquement relevés pour prévenir une surchauffe de l’économie susceptible de doper l’inflation. Et il n’en est point à douter qu’avec les montagnes de cash injectées par la BCE ainsi qu’avec les trésoreries des entreprises qui s’accumulent, il y  a clairement une inflation sous-jacente qui guette à moyen terme. Ce qui laisse donc entrevoir une hausse des taux pour plusieurs années. L’accès des jeunes à la propriété et à des conditions non-asphyxiantes reste donc, plus que jamais, un chemin de croix.

Et quand bien même ces derniers compteraient sur la transmission du patrimoine par l’héritage, celui-ci est tout autant illusoire. Comme le rappelle Jacques Attali : « Telle est, bien qu’elle soit planétaire, l’une des conséquences les moins bien perçues de l’allongement de l’espérance de vie : l’héritage n’est plus un moyen de commencer dans la vie active. Tout juste est-il un moyen de compléter une retraite. S’il reste quelque chose.» 10

Les  chiffres le montrent : les baby-boomers concentrent entre leurs mains bien plus de richesses qu’auparavant. Les jeunes, quant à eux, ont le sentiment d’un « déclassement » par rapport à leurs parents qui ont profité de la vie bien au-delà de leur contribution productive.

Au niveau du système de sécurité sociale, les cotisations ne suffisent plus : les excès du système sont tels que l’Etat doit trouver plus de 4 milliards d’euros chaque année au titre de financement alternatif de la sécurité sociale. Les baby-boomers auront joui des retraites à taux plein, des prépensions, des congés thématiques en tout genre sans oublier l’aberration de certains régimes de pensions privilégiés (De véritables systèmes de type « Madoff » qui ont eu la prétention de garantir une pension complète à des personnes n’ayant même pas cotisé plus de 35 ans. Et ceci sur les cotisations de ceux qui sont encore actifs)

Ceux qui pensaient se battre pour ce système social au nom de la solidarité se trouvent être finalement ceux –là même qui l’ont mis en danger d’éclatement par leurs perpétuelles surenchères. Naturellement, il n’y a jamais eu de moment de vérité durant les élections pour conscientiser les électeurs sachant que les campagnes était basées sur des promesses financées par de la dette. Maintenant que les idéologies n’ont plus d’argent, l’économie a repris ses droits et là, le constat que dressent la commission européenne et le FMI est d’autant plus frappant que les quatre problèmes structurels des pays européens qu’ils pointent du doigt sont des éléments qui ont profité presque exclusivement à la génération des baby-boomers, à savoir : Excès des dépenses publiques, excès du coût du travail, droit du travail trop rigide et cout excessif de l’Etat providence.

Il faut admettre qu’au niveau de l’offre politique de ces 30 dernières années, nous avons eu une gauche qui, à chaque élection, se demandait sans cesse comment elle allait taxer les riches plutôt qu’enrichir les pauvres (En oubliant au passage que le but du socialisme était de combattre la pauvreté et pas d’appauvrir les riches). Nous avons également eu une droite qui, elle, a privilégié les personnes en situation de rente et le gros patronat au détriment du mérite et de la concurrence réelle.

Au finale, nous héritons d’un système social illusoirement généreux qui est un frein à la responsabilisation de chacun et un système fiscal confiscatoire qui produit des découragements, des privilèges et des enrichissements sans causes.

L’acte d’accusation est trop sévère envers nos chers parents ? Ne négligeons pas le fait que beaucoup de parents sont généreux avec leurs enfants : hébergement prolongé, aide au loyer, donations, etc… Les parents sont souvent généreux, mais est-ce logique ? « Le système marche sur la tête » affirme le sociologue Hervé Le Bras « On voit des pensionnés qui aident au quotidien des actifs » En outre, tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents riches.

Il est à souligner également que cette génération a été celle qui a, plus que toute autre avant elle, dilapidé les ressources énergétiques et déréglé les équilibres de la nature. Loin d’arranger les choses à ce niveau-là, nous en sommes à devoir choisir de perdre l’un des seuls avantages comparatifs face au reste du monde qu’est l’énergie nucléaire.

Nos ainés resteront dans l’histoire moderne comme cette paradoxale génération caractérisée par l’abondance et la liberté incroyables qu’elle a reçues de ses parents mais aussi par la dette et les contraintes incroyables qu’elle a laissées à ses enfants et petits-enfants. Au dépend desquels ils auront bien vécus.

(*)Adnan Bel Khatir  est secrétaire politique des jeunes MR de Schaerbeek et animateur du blog  www.chocdesgenerations.be

  1. http://stats.oecd.org – Central Government Debt.
  2. La Belgique menacée par sa dette (Chapitre 11) par Olivier Bonfond in La dette ou la vie, coordonné par Eric Toussaint et Damien Millet, 17 juin 2011
  3. Dépenses totales des administrations publiques/ PIB, Eurostat : http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/table.do?tab=table&init=1&plugin=0&language=fr&pcode=tec00023
  4. Agence Belge de la Dette : http://debtagency.be/fr_data_public_finances.htm
  5. Cour des comptes – rapport du 22/12/2010 : « Impact de la crise financière et des mesures d’aide sur la gestion de la dette publique et sur l’évolution des finances publiques »
  6. Dette totale de l’Europe des 27 - http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_PUBLIC/2-26042011-AP/EN/2-26042011-AP-EN.PDF
  7. « Trois Générations » – l’Express 9 novembre 2011
  8. Agence de la Dette – Besoins de financement de la dette pour l’année 2011 : http://debtagency.be/fr_data_financing_requirements.htm
  9. Bureau du plan – L’effet « boule de neige », Professeur Henri Bogaert http://www.plan.be/admin/uploaded/201012081327360.sp100604_01.pdf
  10. « Trois Générations » – l’Express, 9 novembre 2011

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