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Pujadas aveuglé par la vision journalistique de la réalité

Publié le 28 avril 2012 par Francoisjost

Pujadas aveuglé par la vision journalistique de la réalitéTrois jours après l'émission Des paroles et des actes, il apparaît clairement, notamment en raison des réactions qu'il a suscité, que les questions de David Pujadas à François Hollande étaient à la fois très typiques de l'image que les journalistes se font aujourd'hui de la réalité et de l'influence qu'ont sur eux les stratagèmes de campagne de Nicolas Sarkozy.

La réussite d'un stratagème, en communication politique, se mesure à sa capacité de "fixer l'agenda", c'est-à-dire à sa capacité de mettre dans l'espace publique ce qu'on appelle un peu légèrement des "problématiques". Depuis le premier tour, on le sait, Sarkozy, pour séduire les électeurs du Front National, s'aligne sur les mots d'ordre de Marine Le Pen et miment ses propositions. Pensant sans doute que l'irrespect à l'américaine du journaliste consiste à reprendre les arguments de l'adversaire de celui qu'il interroge, Pujadas a donc demandé à François Hollande s'il y avait "trop" d'immigration en France, ce à quoi celui-ci lui a répondu qu'il y avait d'un côté l'immigration légale, de l'autre l'illégale, et que la question ne se posait donc pas comme ça. Mais le présentateur du 20 heures, mécontent de cette réponse objective, relança le candidat:

"Pujadas : Mais là on parle de politique !

Hollande : Mais je ne vous parle pas de politique, je vous parle de droit !

Pujadas : Une conviction, un sentiment ?

Hollande : Je ne fais pas de conviction et de sentiment, je parle de droit !

Pujadas : Mais vous, au fond de vous, qu'en pensez-vous ?

Hollande : Je vous dis qu'on ne peut pas expulser un étranger en situation régulière."

Ce "vous, au fond de vous, qu'en pensez-vous ?" est très emblématique du deuxième point sur lequel je veux insister ici. Au-delà de l'intention de déstabiliser le candidat de la Gauche, cette question est un parfait symptôme de la façon dont les journalistes voient la réalité.

J'ai montré cet hiver, ici même, comment la mise en avant de la température "ressentie" cet hiver  était un signe parmi d'autres de cette évaluation de la réalité à l'aune de "l'homme, mesure de toute chose" . http://comprendrelatele.blog.lemonde.fr/2012/02/08/le-jt-de-france-2-se-lance-dans-le-feuilleton/Au cours des dernières décennies, le modèle journalistique de la réalité a en effet changé: jadis, on la jaugeait par des lois et des règles générales, par des chiffres, des quantifications, aujourd'hui on ramène tout à l'humain, phénomène qu'a amplifié et légitimé la télé-réalité.

Qu'un homme politique refuse d'entrer dans la sphère privée, celle du ressenti, du "sentiment", de la "conviction", est quasiment incompréhensible pour un journaliste d'aujourd'hui: on ne demande plus  dans les médias "que pensez-vous de...", mais "quel est votre sentiment sur...?" Qu'un candidat à la présidence de la république marque nettement que l'on ne dirige pas avec des "sentiments", des "émotions", mais avec des raisonnements, du droit, de la distance, est quasiment incompréhensible pour un journaliste.

Dès lors, la conséquence fâcheuse de cette incompréhension, est, bien entendu, que les éditorialistes, Pujadas en tête,  interprétent ce refus d'entrer dans la conception  de la réalité de l'autre, en fonction du discours du candidat adverse. Si Hollande n'a pas répondu, disent-ils, c'est parce qu'il "esquive".

Cette vision du monde, cette "idéologie", qui tente de s'imposer comme la seule possible, est bien à l'image des nostalgiques du quinquennat passé.


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