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En quête de l’indicible : l’album d’Augustine

Publié le 13 mars 2008 par Paristoujoursparis


Un jour, à Paris, j’ai trouvé dans une brocante un album de photographies de petit format, à l’italienne.

Quelques photos d’enfants du début du siècle s’étaient échappées de l’album et je m’étais baissé pour les remettre en place. Par curiosité, j’ai feuilleté ce recueil de carton gris, et ce que j’y découvris, pour une raison inexplicable, me chavira un peu. D’un bout à l’autre, chronologiquement, il racontait la vie d’une femme toute simple. Cela commençait tout naturellement par l’enfance, puis continuait par le mariage, la naissance des enfants puis, bizarrement, le mari disparaissait de ces images. A la fin, une photo, non collée, représentait cette même femme sur son lit de mort.

J’achetais l’album sans hésiter, pour une somme modique.

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Au café

A partir de ce moment, une idée obsdédante finit par m’envahir : retrouver la trace de cette inconnue, l’identifier coûte que coûte. Mais l’album ne portait aucune légende. Comment faire? J’examinais les photos à la loupe et quelques indices se détachèrent de l’ensemble : là le nom d’un village, ici le style très banlieusard et répétitif d’une grande maison qui semblait avoir été très importante pour elle. Je détachais ensuite chaque photo avec l’espoir d’y trouver une inscription. Quelques dates y étaient notées, des prénoms, un nom tronqué écrit d’une plume maladroite. La seule image qui m’apportait plusieurs informations montrait cette dame très âgée en compagnie de son fils vêtu d’un uniforme de lieutenant de l’armée de l’air. Une date, un âge y figuraient. C’était bien mince. Je me renseignais sur le grade de cet homme et sur le placard de décorations qui garnissait son uniforme. Il avait fait l’Indo, c’était un officier. J’étais bien avancé…

Par dépit, un soir, je m’amusais à dessiner le plan du « pavillon de banlieue ». Je griffonais quelques indices : un croisement de rues, un grand parc, le dessin caractéristique d’un balcon des années trente.

Des mois passèrent.Un matin, je décidais de faire agrandir plusieurs clichés pour mieux voir quelques détails. L’album m’échappa des mains. Zut! Et la magie, le hasard diront certains, s’accomplit : une photo s’échappa de l’album pour tomber sur le tapis où elle se retourna. Je la ramassais, elle portait une inscription que je n’avais pas vu jusqu’alors : « Livry-Gargan, le 13 avril 1953. Photo prise par maman X. ». D’un coup, j’avais un nom, un lieu! Quelques jours passèrent puis, avec mon épouse, nous partîmes à l’aventure, en région parisienne.

Je ne connaissais pas Livry-Gargan. Au syndicat d’initiative, je montrais mon album à quelques anciens. Une dame m’affirma avoir vu mon inconnue quand elle faisait les marchés avec ses parents. Mais son nom ne lui disait rien. La jeune femme du syndicat m’envoya alors vers un lieu situé à l’autre bout de la ville. Elle croyait y reconnaitre la fameuse maison. Arrivés sur les lieu, nous ne pûmes que constater qu’elle avait fait fausse route.

En repartant, comme nous longions le mur du cimetière de la ville, je stoppais la voiture. Une idée, assez banale, venait de me traverser l’’esprit : il était vraisemblable que mon inconnue reposait ici. Le conservateur nous accueillit avec un grand sourire, en m’indiquant que nous étions dans la partie la plus ancienne du cimetière. Pendant qu’il cherchait le nom tant ressassé cent fois dans ma tête, mon coeur battait plus vite…

Oui! Madame X est bien enterrée ici! D’un coup de fil, le conservateur indiqua à son collègue que nous venions le voir. Quelques pas nous séparaient du nouveau cimetière. Je n’en menais pas large…

L’homme, jeune et affable, nous accueillit le mieux du monde : pour lui nous étions venu renouveler une concession! Il fallut le détromper. Interloqué par notre démarche peu ordinaire, ce monsieur sortit le dossier de sépulture. Celui-ci portait une adresse ancienne. Peut-être celle de « notre » maison? Je copiais ces indications hâtivement, puis, guidé par cette homme, décidément très serviable, j’allais voir la dernière demeure de celle qui n’étais plus une inconnue.

J’étais un peu ému de me recueillir ainsi sur la tombe d’une femme du temps passé que je ne connaissais pas, ou pas vraiment, ou d’une certaine manière, trop peut-être…

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Augustine en famille

En traversant Livry-Gargan dans l’autre sens, mon coeur battait à nouveau. Approchions-nous du but? Un virage, puis un second, un croisement puis un autre, et nous voici dans cette rue. La maison existe-t-elle encore?

Je m’arrête devant une grille dont je connais la forme par coeur : je l’ai dessinée. La maison, fraîchement repeinte, se dresse devant nous. Un chien aboie furieusement, une fenêtre s’ouvre au premier étage : - La paix Médor! Je crie : monsieur X.? L’homme me répond : non, je lui ai acheté la maison…

- J’ai des photos de chez vous, avec moi…

- Je descends!

L’homme n’a pas hésité une seconde. Il arrive souriant. Je lui montre l’album. Il est surprit, interloqué,nous ouvre la grille et enfin, nous pénétrons dans ce jardin tant scruté, tant analysé…en noir et blanc. Les arceaux de fer sont toujours là et l’énorme potiche est à sa place.

Nous parlons avec cet homme sympathique qui nous révèle que le fils de cette dame vit toujours en province, très vieux. Il nous dit aussi que la maison avait été vidée par les brocanteurs, juste avant que j’achète mon album…

La boucle est bouclée, mais dois-je rencontrer le fils?

Avant de nous laisser partir, notre hôte nous dit : n’abandonnez pas maintenant, continuez vos recherches!

Je suis revenu chez moi plus léger, comme délivré. Allez donc savoir pourquoi! Pourquoi aussi tout ce temps passé à la poursuite d’une personne que je ne connaîtrais jamais? Mystère…

Cet album est aujourd'hui dans ma bibliothèque, et il porte le nom de sa propriétaire, une certaine Augustine X dont il ne reste aujourd'hui que quelques photos jaunies pour raconter sa biographie de femme ordinaire, de la vie à la mort, comme un résumé.


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