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Manège (#13 Silhouettes)

Publié le 15 juillet 2012 par Yiannis

Manège Paul Munhoven   Photo Paul Munhoven

Entre eux, les mots n’existent plus. 

Les mots sont devenus impuissants à décrire la situation dans laquelle ils se trouvent désormais.

Lui, demande à nouveau à boire ; elle, allume une cigarette. Ils voudraient fuir ce silence, avec des mots, n’importe lesquels, ceux des autres, si communs, comme à la télé, mais fuir. Ce qu’il y avait à dire, ils l’ont dit… mal, c’est vrai, mais que dire de plus ?

Voilà qu’ils se sont tus. A présent, il faut à tout prix décentrer le décor, la discussion d’eux-mêmes, faire comme si de rien n’était, ne plus penser.

C’est étrange. L’homme ne perd pas une miette de l’agitation qui les entoure, eux, si discrets, ponctuant à voix basse chacune de leurs phrases, tandis que, tout autour, les consommateurs semblent comme aspirés dans un tourbillon d’excitation, d’excentricité, d’alcool et de musique…

La soirée commence à peine. Voilà que maintenant tout les sépare. Un gouffre de non-dits s’est installé… Il ne faut pas se quitter là-dessus… Mimer un avenir commun, essayer d’instaurer une complicité factice, une dernière fois, une dernière fois....

Pourtant… Il n’y a rien à quoi ils puissent se raccrocher ici : ni la musique, ni l’alcool, ni la foule des fêtards… Rien !

Elle regarde par la vitre les passants emmitouflés dans leurs manteaux ; lui, assis de côté, suit d’un air faussement intéressé les informations sur le poste de télé. Il attend le moment propice pour fuir, mal à l’aise, redoutant cet instant… Sans doute l’a-t-il toujours redouté. Il n’a jamais su quoi dire dans ce genre de circonstances, ni comment s’y prendre…

Faut-il lui donner un dernier baiser ?

C’est elle qui brise le silence.

Enfin elle a trouvé ! Elle a trouvé ce sujet de discussion qui les rapprocherait à nouveau, qui créerait une intimité.

D’une voix ingénue elle dit :

-   Tiens, regarde. Il neige !

L’homme se retourne et aperçoit des milliers de flocons, comme de petits grains de beauté sur le visage de la nuit, envahir le ciel. Il s’engouffre dans ce détail : la neige… Tout le monde aime la neige ! c’est beau la neige ! c’est des souvenirs d’enfant, la neige ! La neige ! C’est l’occasion de faire renaître les mots à nouveau, sans risque… La neige, c’est ne plus parler d’eux, c’est regarder et se taire, partager quelque chose, un même sentiment d’émerveillement… Une dernière fois ! La neige…

C’est leur dernière chance.

Il la laisse poursuivre, il sent qu’elle a besoin de parler, de parler d’elle, de se dévoiler, peut-être pour lui montrer celle qu’il perd en la quittant :

-   Tu sais, quand j’étais petite…

Et elle parle de son enfance, de ces matins où elle s’éveillait et que dehors tous les immeubles étaient recouverts d’un bonnet blanc, des après-midi de luge avec son père, des soirées passées au coin du feu à faire sécher ses mitaines et ses petites chaussettes de laine.

Mais, plus elle parle, plus les mots, les souvenirs, malgré lui, l’agacent. Il la regarde, elle, si quelconque, et il n’en est que plus irrité.

Il songe… Pourquoi faut-il toujours que les gens, inlassablement, ne vivent que de clichés ! Toujours les mêmes anecdotes sur tout et en particulier sur la neige. La neige c’est beau… Mais n’est-ce pas pour la seule raison qu’elle est rare… Et, qu’a-t-on fait de la neige ? On l’a socialisée dans des stations de ski ! Même la neige qui n’était qu’un simple plaisir des yeux est devenue utile, pétrole blanc, produit de consommation… Apprivoisée ! Moi, j’en ai bouffé de la neige. Les voitures bloquées ! Les heures à attendre le bus… les retards à l’école… les vêtements humides, les chaussures pleines de flotte pendant les leçons. Pire ! les pannes de courant, les nuits passées dans la grange après l’effondrement du toit… Et ces dimanches à déneiger le chemin de terre devant la ferme. La neige ! Une attraction urbaine !

Malgré ça, il la laisse poursuivre… Pourquoi lui cracher tout ça maintenant ? Ça n’a plus d’importance… Ce n’est pas de sa faute à elle. Et puis, elle dégage quelque chose d’attendrissant. Au fond, on dirait que ses souvenirs ressemblent étrangement à des cartes postales d’une autre époque. Elle s’attache à décrire minutieusement, avec ses mots maladroits, un petit carrousel sous la neige, la première fois qu’elle a vu tomber des flocons et qu’elle s’était écriée :

-   Maman, pleut fleurs…

Au fond, ce qu’elle aime, c’est la voir tomber, sentir sur sa main moite disparaître un flocon minuscule, venu d’on ne sait où, d’en haut, de loin, et elle trouve ça triste que ces millions de pétales blancs fassent une course folle pour s’en venir mourir sur l’asphalte ou dans les cheveux des passants. L’homme, à son tour, a envie de dire quelque chose de rassurant, de raisonné, quelque chose d’un peu poétique, sans doute pour exorciser son passé de paysan… Toujours, depuis la Fac, il a fui ses origines, se servant du langage comme d’un faire valoir :

-   Tu sais, je crois que les actes que nous accomplissons dans nos vies sont semblables à ces flocons de neige, on a l’impression qu’ils disparaissent, parce qu’ils ne sont plus visibles, mais en réalité, la somme de tous ces actes, à notre insu, laisse dans nos vies, comme les pas dans la neige, une empreinte.

La femme ne comprend pas, elle ne cherche pas à comprendre… Pourquoi philosopher toujours ? C’est triste. L’homme se montre différent pour lui plaire, ne se doutant pas qu’au fond ce qu’elle aime chez lui ce sont ses origines modestes.

Elle replonge dans ses pensées.

La neige. C’est vrai que c’est un peu enfantin comme spectacle, mais que peut-elle y faire, elle, si ce spectacle, à l’instar de la grande musique pour certains, la touche jusqu’à l’émouvoir. « Qu’importe la cause de nos émotions, songe-telle, seule l’émotion compte ». Elle veut le lui dire, elle n’en fait rien. Lui, continue à jouer avec son briquet… La neige n’a pas suffi à relancer la discussion, trop de choses ont été dites ou pas assez… On dirait que les mots que tous deux ont sur le coeur, pareils à ces flocons sur le sol, s’en viennent mourir aux bords de leurs lèvres.

Pourtant, l’homme recommence à parler comme un livre :

-   En vérité, je crois que la neige porte en elle, comme un objet qui nous est cher, une multitude de souvenirs. Ces souvenirs, se manifestent soudain, montent en nous, apportant dans leurs bagages toute une ribambelle d’émotions à la fois nostalgiques et rassurantes. Si le spectacle nous émeut, c’est que nous avons déjà vu la représentation. Voir tomber la neige, c’est écouter une ancienne chanson venue du fin fond de l’enfance frapper à l’improviste à la porte des souvenirs. Et c’est cela qui fait son épaisseur. Un homme n’ayant jamais vu tomber la neige sera sans doute étonné, mais il ne partagera pas avec elle un passé commun. La neige, pour ceux qui l’on déjà croisée, est une étrangère qui égrène, de ça de là, un air qui leur est familier puisque joué sur la portée de leur histoire personnelle.

La femme écoute chacune de ses paroles avec douceur. Mais le silence, impérieusement, reprend ses droits. Si la neige a permis quelques instants une illusoire discussion, elle n’était pas de taille face aux sentiments épars qui les rongent de l’intérieur, si bien que tous deux ne peuvent qu’écouter, déconcertés, l’orchestre de leur cœur.

Ils sont là, immobiles, les lèvres cadenassées, n’osant donner à cette scène l’ultime réplique.

Et ils ne se doutent encore de rien…

Peu importe leur vie future, leur destin et leur avenir, peu importe que l’homme courre à perdre haleine vers une autre histoire, que la femme sanglote des heures dans sa chambre… Peu importe qu’ils se remettent ensemble, ce qu’ils bâtiront par la suite et tout le reste…

Désormais, le moindre petit flocon de neige portera l’empreinte du souvenir confus de cette soirée de décembre où ils se sont quittés.


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