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"Avenue des géants" de Marc Dugain

Publié le 06 août 2012 par Francisrichard @francisrichard

L'été est une saison propice à la lecture de thrillers. Pour peu qu'il fasse beau. Les meurtres, comme la misère, ne sont-ils pas moins tristes au soleil? 

Dans Avenue des géants, Marc Dugain a romancé la vie d'un criminel qui croupit toujours dans une prison américaine et dont il a appris l'existence en regardant une émission de la chaîne Planète.

Le héros de ce roman, Al Kenner, a à peine seize ans au tout début de cette histoire, mais c'est déjà un géant, puisqu'il mesure 2,20 m et que bientôt son poids sera de 130 kg.

Al nous raconte à la première personne son histoire peu banale. En effet le 22 novembre 1963, jour de l'assassinat de John Kennedy, il tue ses grands-parents paternels à l'aide d'une Winchester, elle parce qu'il le doit, lui parce qu'il ne veut pas qu'il en ait de la peine.

Après ce double meurtre il fait la route à moto avec de l'argent volé aux défunts, mais au bout de peu de temps son envie d'avaler des kilomètres s'éteint et il se rend aux forces de police. Jugé atteint d'une schizophrénie paranoïde il est interné en asile psychiatrique, suit une thérapie, est autorisé à faire des études, sort au bout de cinq ans, avec la recommandation de n'habiter que temporairement chez sa mère.

Sa vie semble avoir pris un cours normal. Il fait des petits boulots, pompiste dans une station-service ou travailleur sur des chantiers routiers. En fin de récit il obtient que sa conditionnelle soit levée, que son casier redevienne vierge. Il doit même se marier avec la fille du patron de la Criminelle de Santa Cruz, qui, en raison de ses connaissances en psychologie, en fait un auxiliaire de police.  

Ce récit d'une rédemption est toutefois entrecoupé d'entretiens professionnels - relatés cette fois à la troisième personne - qu'il a en prison plusieurs décennies plus tard avec Susan, une adepte de la contre-culture des années 1960, qu'il a connue à l'époque, et qui a toujours le béguin pour lui, sans qu'il n'y ait de sa part à lui la moindre réciprocité. Qu'a-t-il donc fait pour se retrouver derrière les barreaux, se demande le lecteur?

Al a un QI supérieur à celui d'Enstein. Il a une mémoire d'éléphant. Mais il manque de persévérance, sans doute en raison de ses facilités et souffre d'une cruelle infirmité. En effet il n'éprouve aucun désir physique en présence des femmes, reste sans érection à leurs caresses, et ne trouve son plaisir qu'en solitaire grâce à un fantasme de décapitation. Il n'est pas pour autant un homosexuel refoulé, puisque seules "les petites bourgoises lisses et propres" l'excitent, d'autant plus qu'elles lui sont interdites.

Lors de ses entretiens à l'hôpital, Leitner, le psy qui lui est désigné, touche du doigt ce qui tourmente Al, mais un accident coûte la vie au docteur et interrompt le processus de découverte de la vérité psychique de son patient. Certes, tout au long, de sa narration Al fait son auto-analyse et livre au lecteur des indices, mais il faut attendre les vingt-cinq dernières pages pour avoir la clé de ce qui le meut, et arriver au dénouement.

Le livre de Marc Dugain doit son titre symbolique au nom d'une avenue que jalonnent des arbres immenses, où Al a un accident de moto lors d'une virée nocturne. Cet accident, sans que le lecteur ne s'en doute, est un point d'inflexion important dans sa nouvelle vie, parce que, blessé au pied et au bras, il doit retourner cohabiter avec sa mère.

Le grand mérite de Marc Dugain est de ménager le suspense jusqu'au bout et d'avoir suffisamment d'empathie pour son personnage pour nous faire parcourir avec lui tous les méandres intimes de son esprit dérangé. Ce qui ne l'empêche pas, bien que le sujet soit terrifiant à bien des égards, de pratiquer un humour noir de circonstance, qui est somme toute bienvenu.

Francis Richard 

Avenue des géants, Marc Dugain, 368 pages, Gallimard ici 


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