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La "Nouvelle droite" américaine (1) : Les fondations (1930 – 1950)

Publié le 12 mars 2008 par Scopes
La mort de William F. Buckley Jr. mercredi 27 février ne semble pas avoir attiré l’attention des chroniqueurs français. Pas un article dans Le Monde ou dans Libération, pas un entrefilet dans Le Figaro ; même France Culture ne semble pas en avoir parlé. Etonnant, et regrettable : on ne peut pas comprendre la révolution conservatrice qui secoue les États-Unis depuis une vingtaine d’année sans étudier plus avant la vie chaotique de ce penseur iconoclaste et influent.
Ce sera l’objet d’un prochain billet : un retour historique s’impose en premier lieu, sans lequel les enjeux idéologiques actuels restent indéchiffrables pour un observateur européen.
Comment expliquer la popularité de Mike Huckabee dans le Sud et l’Ouest américain ? Pourquoi John McCain ne cesse-t-il de se poser comme LE candidat conservateur et de proclamer sa foi, son opposition à l’avortement et ses réserves concernant le mariage gay ?
Comment comprendre le vote conservateur d’une bonne partie de la classe moyenne, au détriment de ses intérêts « de classe », comme on disait il y a quelques années encore ? Et pourquoi, de l’autre côté de l’échiquier politique, Hillary Clinton et Barack Obama répètent à qui veut les entendre que non, vraiment, juré, ils ne sont pas des « libéraux » -- c’est à dire, de gauche, dans la terminologie politique américaine ?
C’est l’histoire de la New Right, une success story à l’américaine.
Les années 1920, ces années folles (roaring twenties) et spéculatives se sont terminées en catastrophe : le krach boursier de 1929, révélateur d’une crise structurelle plus profonde, plonge les États-Unis dans la dépression. Les promesses rassurantes du président d’alors, Edgar Hoover, n’y changent rien : le chômage sévit, les lignes s’allongent devant les instituts de charité, des bidonvilles apparaissent à l’ombre des gratte-ciel. Décrédibilisé, le parti républicain voit son règne politique (depuis la Guerre de Sécession avec deux exceptions, Grover Cleveland et Woodrow Wilson) s’achever. Interventionnisme étatique, keynésianisme et libéralisme politique s’imposent avec Franklin D. Roosevelt. La gauche a gagné la bataille des idées. La preuve: loin de défaire les acquis du New Deal, les républicains de retour au pouvoir après guerre (Eisenhower, 1952-1960) les maintiennent voire les renforcent (politique de déségrégation). Même en ces temps de Guerre Froide et de chasse aux sorcières communistes, le libéralisme n’a pas -- plus -- d’ennemis à droite.
Et pourtant, loin de New York, de Washington et de leurs penseurs progressistes, certains s’inquiètent. Les GIs, rentrés des champs de bataille d’Europe et d’Asie (où ils combattaient dans des unités ségréguées), constatent que de nombreux noirs ont profité de la guerre pour migrer vers les villes industrielles du Nord en mal de travailleurs (Détroit, Chicago, Boston…) et qu’il revendiquent désormais un place à part entière dans la société et dans la vie politique américaine. Quelques uns, anxieux, s’interrogent : ils ont combattu contre le fascisme à l’étranger, non pas pour un quelconque renversement des stratifications sociales à l’intérieur. D’autant que, au Nord, les Noirs ne se contentent plus de leur ghetto urbain : les plus riches cherchent à acquérir responsabilité et respectabilité en déménageant dans les quartiers résidentiels. Discrets mais aigris, les classes moyennes blanches accélèrent leur fuite vers les lointaines banlieues, à l’abri des violences urbaines. Dans l’Amérique de la prospérité, leur exode passe inaperçu.
En parallèle, « fils et les petits-fils d’esclaves » combattent désormais ouvertement la ségrégation, officialisée depuis 1896 (arrêt Plessis v. Ferguson) : Rosa Park refuse céder sa place à un blanc dans un autobus (1955) ; les « neufs de Little Rock » forcent leur entrée dans un lycée public réservé aux blancs avec l’aide de l’armée fédérale envoyée par D. Eisenhower (1957) ; Martin Luther King marche, revendique et proteste ; des étudiants venus du Nord descendent en autobus dans le Sud pour tester la ségrégation reçoivent un accueil mitigé (plusieurs morts) mais médiatique (1960)… Le climat politique et judiciaire a lui aussi basculé : la Cour Suprême emmenée par Earl Warren a rendu illégale la ségrégation dans les écoles (Brown v. Board of Education, 1954).
Les petits blancs et les tenants de l’ordre traditionnel commencent à s’inquiéter : le Vieux Sud -- leur monde -- s’effrite lentement et les dirigeants du parti démocrate -- leur parti -- ont eux aussi embrassé la cause déségrégationniste. Au Sud, un vide politique apparaît.
A suivre…
Scopes

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