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Wikipédia : faut-il croire à "Envoyé spécial" ?

Publié le 08 novembre 2012 par Pierrotlechroniqueur

Les Wikipédiens francophones, ces derniers temps, n'avaient presque plus d'autre sujet de conversation : ce soir, la mythique émission de France 2, Envoyé spécial, consacrait une enquête à Wikipédia, intitulée "Faut-il croire en Wikipédia ?", avec rencontre de contributeurs, interview de Dieu tout-puissant, présentation du site et "investigations" (un bien grand mot tout de même, on va y revenir) sur les polémiques politiques et la fiabilité du contenu. Bref, "on" craignait le pire et, ma foi ... "on" a eu bien raison. Il faut dire, comme l'a souligné Rémi Mathis sur Twitter, que la télévision, aujourd'hui, exige du sensationnel. Et n'a pas toujours le temps d'être rigoureuse. Comment bien appréhender Wikipédia avec un reportage aussi court ? Décidément, les tentatives de communication se suivent et se ressemblent : quand un grand média audiovisuel réussira-t-il enfin l'exercice ?

Pourtant, certains médias sont capables de rigueur et d'exactitude lorsqu'ils parlent de Wikipédia — on se souvient par exemple de l'excellent et récent sujet de Micro hebdo — mais, de l'avis général, tel n'a pas été le cas ici. Inventaire non-exhaustif et subjectif des erreurs, des oublis et, pour être un minimum honnête, des points positifs.

Les erreurs (nombreuses et finalement classiques)

  • La première, comme d'habitude : l'instauration d'une hiérarchie fictive. Comme s'il était impossible qu'une entreprise de rédaction encyclopédique puisse fonctionner sans comité éditorial. Comme s'il était impossible que toute communauté fonctionne sans chef déterminé. Inconscients, mais si prégnants préjugés. Ainsi le pauvre Alexander Doria se voit-il coiffé de la casquette de "gendarme" parce qu'administrateur. Ainsi est-il (tout de même) précisé que "la communauté de contributeurs est sans dirigeants" ... mais pour aussitôt enchaîner par "mais pourtant" en présentant l'association Wikimédia France. Dont le rôle est très vaguement défini : "faire la promotion du projet". Rideau. Pas comme ça que la confusion WMfr/Wikipédia s'arrêtera ... Au moins a-t-on échappé à la présentation de Jimbo, interviewé, en commandant en chef de Wikipédia. Et pourtant, quand on voit à quel point son influence quasi-discrétionnaire se fait encore pressante sur certains points, il n'aurait pas été forcément inutile d'enquêter (c'est bien un travail journalistique) sur son rôle.
  • L'absence totale de compréhension des notions en jeu. Il y a bien un petit point sur les sources, mais pour opérer une généralisation abusive : "Toute contribution doit être sourcée". C'est faux : ce qui est évident n'a pas besoin de l'être ; et surtout toute source n'est pas forcément de la qualité requise. Dommage qu'il n'y ait pas de précision à ce sujet, même si le gros plan sur l'impressionnante bibliothèque de Jean-Jacques Georges a pu permettre au téléspectateur de se faire une idée du matériel à utiliser. Autre erreur sur les notions de base, l'habituelle confusion entre notoriété (pour pouvoir être admissible) et médiatisation : "Sans couverture médiatique, peu de chances de figurer sur Wikipédia". Rien de plus faux, et heureusement. Il faut dire aussi que ce commentaire émanait de François Asselineau, en guerre avec la communauté wikipédienne depuis que celle-ci a décidé qu'il n'était pas admissible. Au passage, la journaliste oublie d'ailleurs de préciser cet aspet "démocratique" (ou du moins consensuel) des choses : François Asselineau n'est pas censuré, mais les contributeurs ont constaté qu'il ne remplissait pas les critères d'admissibilité. Dis comme ça, c'est sûr, il devient plus difficile de faire croire au scandale ...
  • Troisième et considérable erreur : comme d'autres avant elle, la journaliste se sent obligée de "tester" Wikipédia. Autrement dit d'insérer volontairement des vandalismes (dont certains, bien sûr, n'avaient pas été repérés jusqu'à ce soir). De quoi susciter des vocations de vandales, mais France 2, on le sait, est coutumière du genre ... Au final, amis lecteurs soyez rassurés : les vandalismes n'existent plus. Kelkit12 a été bloquée pour avoir agrandi Paris ; Frédéric Dard a vu s'écrouler (grâce à une IP attentive, c'est à noter) sa prétendue Maison des ferrailleurs (mais l'auteur, Jigsaw33, attend toujours son blocage) ; Quilette ne pourra plus inventer des jobs d'été à Barack Obama ; et enfin Raphie7 est invitée à manger ses choux chinois ailleurs.

Les lacunes

Elles sont difficiles à dénombrer (et il faut bien reconnaître qu'il était impossible au sujet d'être exhaustif). Néanmoins, des éléments fondamentaux me semblent avoir été occultés :

  • Que les Principes fondateurs n'aient même pas été présentés. L'indispensable et court vade mecum pour expliquer Wikipédia, et surtout pour expliquer ce qu'on peut faire sur Wikipédia. Rien sur la neutralité de point de vue (bien que les articles des personnalités politiques aient été abordés, mais uniquement sous l'angle de l'autopromotion, et des divers exploits des ministères ou de Levallois-Perret pour lisser ministres et couple Balkany), rien sur l'aspect libre de Wikipédia (si ce n'est un court extrait d'une conférence de Jimbo qui parle des licences), rien sur la nature encyclopédique de Wikipédia (et encore moins un court exposé des divergences philosophiques fondamentales entre les contributeurs-mêmes de l'encyclopédie).
  • Rien non plus sur les autres projets (on voit pourtant JÄNNICK Jeremy expliquer qu'il prend beaucoup de photographies, mais le nom de Wikimedia Commons, à moins que je l'aie raté, n'est même pas mentionné). Ni sur la Wikimedia Foundation d'ailleurs, malgré la présence de Jimbo.
  • Pas grand chose également sur le vandalisme et la manière dont les Wikipédiens le combattent (et avec même une confusion entre RC et liste de suivi).
  • Pas davantage d'éléments sur les grands débats qui agitent la communauté : l'éventuelle politisation de Wikipédia, le droit d'auteur, etc.
  • Et enfin, le plus grave, aucune indication technique sur comment s'inscrire et comment contribuer. La base, ce qu'il faut sans cesse rabacher puisque nombreux encore sont ceux qui ne savent même pas qu'ils peuvent modifier Wikipédia. Au moins ont-ils du assimiler ce principe, il faudra s'en contenter ...

Les (rares) points positifs

Rien de bien transcendant, mais évoquons-les tout de même (histoire aussi, pour Tonton Pierrot, de ne pas encore passer pour le grognon de service) :

  • Que l'aspect purement bénévole du travail des contributeurs ait été mis en valeur. Le téléspectateur a pu se rendre compte que le Wikipédien prend sur son temps libre pour améliorer gratuitement, sans aucun autre bénéfice que la satisfaction de partager ses savoirs et ses sources, le projet. Presque jusqu'à la caricature quand Madame Jean-Jacques Georges se désole publiquement du trop grand temps que son compagnon passe sur Wikipédia. Mais que tous les Wikipédien(ne)s en couple leur jettent la première pierre : on a tous connu ce genre de reproches .
  • La petite enquête, et le sujet est proche, sur l'entreprise de communication qui, moyennant rémunération, purge avec efficacité l'article sur Wikipédia d'un "client" (entreprise ou personnalité politique). On se doutait très fortement que ce genre de pratiques faisait depuis un moment partie intégrante des prestations de com, tant est désormais importante la visibilité de Wikipédia. On en a eu ce soir une très bonne illustration. Finalement, le communicant n'aura commis qu'une erreur : montrer son méfait à la télévision. Car, là aussi, vous pouvez être rassuré : il a été du coup identifié et bloqué. Et son "client" doit à nouveau souffir l'exposé de ses turpitudes

Conclusion

Dans l'ensemble, une catastrophe. Pas une déception, puisque c'était attendu (et chronique). Au moins aura-t-on parlé de Wikipédia en prime time (et comme le dit l'autre : en mal ou en bien, l'important c'est qu'on parle de toi). Au moins aussi y aura-t-il eu un effet immédiat : environ 500 créations de comptes ... avec pour corollaire un taux inédit de vandalismes (et un grand merci au passage aux patrouilleurs de permanence pendant le reportage, comme Lomita, Theoliane, Mattho69 ou Jules78120). Autres conséquences rapides, hélas prévisibles : l'offensive des pro-Asselineau. Avec un culot sans cesse renouvelé. Tiens, cela me fait penser à un dernier manque dans cet Envoyé spécial : nulle part il n'est dit que Wikipédia n'est pas un terrain de jeu pour homme politique mégalomane et désœuvré.


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