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30 janvier 1933, le début du cauchemar hitlérien

Publié le 30 janvier 2013 par Sylvainrakotoarison

Seulement 80 ans nous séparent de l’amorce du processus de l’horreur absolue, l’Holocauste, soit à peine trois générations. Petit retour sur les circonstances et réflexions sur l’avenir…

yarti1933Jan01Il y a un autre anniversaire que le cinquantième anniversaire de l’amitié franco-allemande (le Traité de l’Élysée du 22 janvier 1963) dont l’Allemagne aurait pu se souvenir, un anniversaire de sinistre mémoire, mais une mémoire dont l’inaltérable permanence devrait garantir la paix pour l’avenir. Les heures les plus sombres de l’histoire, comme l’on dit.

En effet, il y a exactement quatre-vingts ans, le 30 janvier 1933 vers midi, le vieux maréchal Hindenburg (85 ans) désigna sur un malentendu le leader populiste de la NSDAP, Adolf Hitler (43 ans), à la Chancellerie de la République allemande.

Hitler. Il n’y a sans doute aucun autre nom de personnages historiques qui n’a incarné aussi cruellement, et même dans l’esprit des enfants d’aujourd’hui, l’ultime frontière qu’a pu franchir l’atrocité humaine. Pourtant, dans l’histoire du monde, il y en a eu des mégalomanes sanglants. Mais la Shoah a été une sorte d’industrialisation de la terreur qui forme la singularité du XXe siècle qui a connu deux guerres mondiales épouvantables et deux idéologies qui ont massacré des dizaines de millions d’être humains un peu partout dans le monde.

L’histoire aurait pu s’écrire autrement. Cette nomination de Hitler aurait pu être évitée. Elle paraît le résultat de la même absence de clairvoyance que la désignation, en France, le 16 juin 1940 du vieux maréchal Pétain (84 ans) à la Présidence du Conseil par le Président Albert Lebrun.

Hitler, le petit caporal

Par son talent d’harangueur de foule, il avait réussi le 29 juillet 1921 à conquérir définitivement la direction du NSDAP (parti national-socialiste des travailleurs allemands), un groupuscule extrémiste dont il a su accroître l’audience par sa fougue. Si son positionnement était évidemment à l’extrême droite (notamment pour son nationalisme pangermanique, son antisémitisme et son opposition à l’immigration), son parti soutenait un programme économique plutôt de gauche (25 points de la NSDAP du 24 février 1920) : « Nous exigeons la nationalisation de toutes les entreprises appartenant aujourd’hui à des trusts. » (point 13), « la remise immédiate des grands magasins à l’administration communale » (point 16), « une réforme agraire (…) permettant l’expropriation, sans indemnité, de terrains à des fins d’utilité publique » (point 17), etc.
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Voulant imiter la marche sur Rome de Mussolini (le 28 octobre 1922), Adolf Hitler avait tenté un coup d’État dans la nuit du 8 au 9 novembre 1923 à Munich (avec Himmler, Göring, Hess, Röhm) qui se solda par un échec retentissant et quatorze mois de prison pour son instigateur. C’est après cette tentative qu’une conquête démocratique du pouvoir s’est imposée à lui. Pour cela, il a nettement profité des conséquences désastreuses de la crise de 1929 sur l’économie allemande, engendrant des millions de chômeurs (jusqu’à 30% de la population active) et une inflation galopante.

Une importance politique croissante

Les élections législatives qui se succédèrent dans la période furent sans appel. Le 20 mai 1928, le NSDAP n’a eu que 2,6% (12 sièges sur 491). Il s’est envolé à 18,3% le 14 septembre 1930 (107 sièges sur 577). Et cela allait continuer à progresser.

Le Zentrum a alors essayé d’associer Hitler au pouvoir pour canaliser ses troupes de plus en plus violentes. Hindenburg le rencontra le 10 octobre 1931 pour l’inclure dans le gouvernement mais Hitler refusa. Son objectif était de conquérir le pouvoir totalement.
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Hitler fut le principal rival de Hindenburg lors de la dernière élection présidentielle sous la République de Weimar, le 10 avril 1932 (il n’avait obtenu la nationalité allemande que le 25 février 1932 !). Soutenu par la droite modérée et la gauche rassurée sur sa personnalité, Paul von Hindenburg a été réélu Président du Reich au second tour avec 53,1% face au futur Führer qui a recueilli 36,7%.

Hindenburg était un indépendant (monarchiste) et il avait été élu pour la première fois le 26 avril 1925 un peu contre son gré au second tour avec 48,3% face à Wilhelm Marx, un ancien (et futur) chancelier représentant le Zentrum (parti catholique social qui fut dissous le 5 juillet 1933) et soutenu par les sociaux-démocrates, ce qui lui avait fait recueillir 45,3% des voix.

Hindenburg n’avait pas été candidat au premier tour et c’était les partisans de la droite allemande qui, pour barrer la route au social-démocrate Otto Braun (à la tête de la Prusse entre 1920 et 1932), le poussèrent à se présenter au second tour, candidature qu’avait entérinée l’ancien empereur Guillaume II. On pourrait faire l’analogie avec en France le maréchal Patrice de Mac Mahon, deuxième Président de la IIIe République française, élu le 24 mai 1873 par les parlementaires monarchistes dans l’attente d’un accord entre orléanistes et légitimistes.

Après une campagne électorale très violente (et meurtrière), le NSDAP grimpa jusqu’à 37,4% aux élections législatives du 30 juillet 1932, emportant 230 sièges sur 608 et surtout, devenant le premier parti du pays. Le chancelier Franz von Papen (Zentrum) proposa des ministères au NSDAP mais Hitler revendiqua la chancellerie. Il a finalement réussi à imposer Von Papen la dissolution et de nouvelles élections.

La responsabilité historique des industriels et du Zentrum

Le 6 novembre 1932, après une campagne toujours aussi violente et marquée de thèmes anticapitalistes, le parti de Hitler a subi un recul de deux millions voix, ramené à 33,1% (196 sièges sur 584) et la gauche s’est radicalisée en rééquilibrant le rapport de forces des communistes sur les sociaux-démocrates. Écarté du pouvoir par le chancelier Kurt von Schleicher, Von Papen rencontra Hitler les 4 et 18 janvier 1933 pour revenir au gouvernement par l’intermédiaire de Hitler (il fut nommé vice-chancelier le 30 janvier 1933).
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Incapable de rassembler une majorité au Reichstag (d’autant plus que la gauche était très divisée), le chancelier Schleicher demanda à Hindenburg le 23 janvier 1933 l’état d’urgence et la dissolution qui lui furent refusés. Schleicher démissionna le 28 janvier et Hindenburg reprit à son compte la stratégie de Von Papen en nommant deux nazis au gouvernement, dont Hitler comme chancelier, très encadré par Von Papen et des ministres conservateurs qui envisageaient d’évincer Hitler du gouvernement le plus rapidement possible.

Dans l’accord, Hitler avait obtenu l’organisation de nouvelles élections. La dissolution fut décidée par Hindenburg le 1er février pour des élections le 5 mars 1933.

La fonction crée l’organe

Hitler a très vite pris l’ascendant sur le reste du gouvernement. Göring remplaça très rapidement Von Papen à la tête de la Prusse (dans les faits puis formellement le 10 avril 1933). Disposant de moyens considérables, Hitler a fait une propagande très agressive, dont le point d’orgue fut le meeting au Palais des Sports de Berlin le 10 février 1933.
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Hitler a en particulier profité de l’incendie du Reichstag dans la nuit du 27 au 28 février 1933 (à peine un mois après son arrivée au pouvoir) pour pourchasser les communistes (accusés d’en être les auteurs alors que Hitler aurait pu l’avoir commandité).

Dès le 28 février 1933, Hindenburg signa un décret supprimant les principales libertés publiques. Conséquence du populisme jetant le discrédit contre les communistes et favorable à l’idée de la grandeur de la nation allemande, le 5 mars 1933, les dernières élections législatives donnèrent à Hitler 43,9% des voix (288 sièges sur 647). Le score fut le plus haut mais insuffisant encore pour s’assurer d’une majorité des deux tiers au Reichstag. Surtout, d'un point de vue symbolique, malgré la multiplication des moyens, jamais Hitler n'a obtenu la faveur d'une majorité absolue de citoyens allemands. 
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Après son discours d’ouverture de la nouvelle législature le 21 mars dans une église de Potsdam, près du tombeau de Frédéric II de Prusse, en présence de Hindenburg, Hitler a réussi à convaincre le Zentrum de le soutenir et à faire adopter dès le 23 mars 1933 (moins de deux mois !) les pleins pouvoirs (444 pour, 94 contre) qui lui permettait ensuite de se passer du Reichstag. Ces pleins pouvoirs furent promulgués le 24 mars et applicables à partir du 27 mars.

Les pleins pouvoirs donnaient ainsi une base constitutionnelle à la dictature de Hitler. Théoriquement valables seulement pour quatre ans, ils furent reconduits en 1937, en 1939 et en 1943. Ces pleins pouvoirs ont été abrogés par la loi n°1 du Conseil de contrôle allié du 20 septembre 1945 portant abrogation du droit nazi et l’abrogation a été confirmée dans la constitution de la République fédérale d’Allemagne, à l’article 123 de sa Loi fondamentale du 23 mai 1949, et à l’article 144 de la Constitution de la République démocratique allemande (Allemagne de l’Est) du 7 octobre 1949.

Mise en place des outils totalitaires

Au printemps et été 1933, les principaux partis furent interdits : le KPD (communistes) le 7 avril 1933, le DNVP (les alliés nationalistes qui ont permis à Hitler d’avoir la majorité au Reichstag) le 26 juin, le Zentrum (catholiques sociaux) le 5 juillet, le SPD (sociaux-démocrates) le 14 juillet 1933. Des milliers de prisonniers politiques furent internés au camp de concentration de Dachau (ouvert le 21 mars 1933). De nombreux députés et hommes politiques (surtout communistes et socialistes, mais aussi des autres tendances, y compris les SA de Röhm) ont été assassinés (un mémorial est discrètement visible à l’entrée du Reichstag), en particulier Schleicher (et sa femme) lors de la nuit des longs couteaux (le 30 juin 1934). Von Papen, après quelques jours d’arrestation, démissionna le 7 août 1934 mais fut ensuite nommé ambassadeur à Vienne puis à Ankara.
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Le 31 mars 1933 a été décrété l’alignement des Länder avec l’État mettant fin au fédéralisme. Les premières lois antisémites furent imposées le 7 avril 1933. Göring fonda la Gestapo le 26 avril 1933. Les syndicats furent supprimés le 2 mai 1933. L’autodafé de Berlin a eu lieu le 10 mai 1933 (livres de Freud, Marx, Kant etc.). Le NSDAP fut formellement proclamé parti unique le 14 juillet 1933. Le Reichstag fut "renouvelé" le 12 novembre 1933 par des nominations de députés acquis. La confusion des fonctions du NSDAP et de l’État fut consacrée le 1er décembre 1933. La restauration du Reich a été décidée le 30 janvier 1934. Par ailleurs, le 14 février 1934 a été prononcée la dissolution du Reichsrat (l’équivalent du Sénat français).

Enfin, le 1er août 1934, Hitler n’attendit même pas la mort de Hindenburg (seulement le lendemain) pour décider de fusionner les fonctions de Président du Reich et de chancelier : "Führer und Reichskanzler" (approuvé par un plébiscite le 19 août 1934 avec 89% des voix). Il le resta jusqu’à son suicide à Berlin le 30 avril 1945.

Hypnotiseur de foules et habile manœuvrier dans la scène politique

En un an, Hitler est parvenu à prendre le pouvoir absolu en Allemagne. Sa réussite est venue de ses talents pour manœuvrer les foules et l’opinion publique par un travail à la fois de sape intellectuelle et de violences physiques en profitant de la crise économique et de la perte de repères. Mais pas seulement : aussi de sa grande capacité de négociation avec ses partenaires politiques (nationalistes, indépendants, Zentrum etc.) qu’il a pu rouler dans la farine de la même manière qu’il a trompé ses interlocuteurs européens quelques années plus tard avec les Accords de Munich.

La tragédie de la période hitlérienne qui s’est déroulée dans le monde entier (entre 1933 et 1945) nécessite de bien comprendre l’enchaînement des faits qui n’étaient pas inéluctables.

Et l’avenir ?

Tout ce cauchemar semble définitivement fini. Un Mémorial de l’Holocauste à quelques dizaines de mètres de la Porte de Brandebourg, une nouvelle synagogue, des hommages aux Juifs allemands etc. émaillent la capitale allemande. Lieu de mémoire mais l’esprit est ailleurs.
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Je me promenais dans les rues de Berlin dimanche dernier, il y a trois jours, à la Porte de Brandebourg et aussi devant le Reichstag dont la Coupole (construite en 1999) était fermée à cause de la neige. J’ai marché également du côté de l’Ostbahnhof où subsiste encore un kilomètre de Mur de Berlin avant d’être probablement rasé par des promoteurs impatients. Car pour une partie de la population allemande, non seulement elle a dû endurer douze ans de dictature nazie, mais également une quarantaine d’années de dictature communiste.

Depuis la Réunification le 1er octobre 1990, une génération est passée. Les jeunes allemands n’ont connu ni le nazisme ni le communisme. Tout cela semble être de la vieille histoire. Aujourd’hui, l’économie paraît primer sur tout le reste. Certains craignent (à l’instar d’Emmanuel Todd) le retour à une nouvelle sorte de nationalisme allemand. D’autres pensent au contraire que l’ancrage de l’Allemagne dans la démocratie, dans le fédéralisme, dans l’Union Européenne, dans l’amitié franco-allemande (déclinée dans de très nombreux domaines, comme la carte d’étudiant franco-allemande), constitue une base solide de stabilité pour la paix et les libertés des peuples.

La question qu’on pourrait se poser, ce serait de s’interroger sur ce processus qui a fait passer une démocratie (en mauvais état) vers la dictature. La France a connu avec la défaite de juin 1940 le même phénomène, moins maîtrisé, certes, mais tout aussi redoutable dans la perte des libertés fondamentales (pourtant, la guerre n’avait pas empêché la démocratie entre 1914 et 1918).

Aujourd’hui, serait-il possible qu’un parti politique voire un groupuscule politique puisse prendre le pouvoir de manière démocratique pour répandre son totalitarisme ? C’est la principale raison évoquée par les Suisses pour garder leur droit d’avoir des armes.

Deux inquiétudes pointent à l’horizon : d’une part, la permanence d’une crise économique dont on va "fêter" le quarantième anniversaire (premier choc pétrolier) qui a fait baisser d’un point par décennie la croissance moyenne en Europe et qui a fait accroître de quasiment un million par décennie le nombre de chômeurs, ce qui rend plus audibles les discours simplistes, populistes, démagogiques, ceux qui prônent notamment l’exclusion et la division ; d’autre part, les moyens technologiques actuels qui rendraient toute résistance impossible : passeport à puce électronique, carte bancaire, téléphone mobile, adresse IP d’ordinateur, réseau Internet, informatisation des fichiers de la sécurité sociale et des impôts, vidéosurveillance des villes etc.

Mais un espoir aussi : quoi qu’on puisse en penser sur ses carences économiques ; sur ses lacunes institutionnelles, l’Union Européenne est une fondation originale qui a permis au continent européen de rester en paix au sein de ses membres : l’adhésion de la Croatie le 1er juillet 2013 après celle de la Slovénie le 1er mai 2004 donne même à cette année le symbole que la page de la guerre en ex-Yougoslavie est définitivement tournée. Et quoi qu’on pense de l’intérêt d’un Prix Nobel de la Paix, le fait que celui de 2012 a été attribué à l’Union Européenne permet de rappeler la finalité de ses pères fondateurs :

Plus jamais ça et remember !

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 janvier 2013)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
L’Union Européenne, championne de la paix.
Amitié franco-allemande.
Mur de Berlin.
Réunification allemande.
Philippe Pétain.
La Croatie.

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