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Oh Marie...

Publié le 06 novembre 2007 par Robert
C’était une femme, Marie. Jamais en robe, jupe ou tailleur. Toujours en pantalons. Comme pour écraser un peu sa féminité qui débordait de partout. Qui lui faisait peur. Presque mal. Elle était née et vivait en Corse, mais du sang de Calabre coulait dans ses veines.   Ses quarante-quatre ans avaient préservé la finesse des traits, des attaches, juste adouci des formes, généreuses, sans être excessives. Les longs cheveux noirs s’écoulaient autour d’un visage grave de belle italienne, presque fermé. Des yeux verts et foncés. Un regard de braise avivé au soufflet. Insoutenable, même si on s'essayait à le soutenir un peu, tant il était beau, profond, presque douloureux. Et une bouche, des lèvres.   C’était une femme, Marie. Chaque parcelle de son corps, jusqu’à la peau, une vraie promesse. Forcément des hommes avaient dû en souffrir. De ne pas avoir atteint ce paradis ou de l’avoir perdu. Pourtant, quand elle commençait à parler, sa voix rauque ouvrait les blessures, de celles que les hommes font, sans le vouloir, sans même le savoir. Elle avait eu mal, Marie. Mal, sans doute, de n'être aimée que pour son enveloppe, aussi belle fût-elle.   Elle aimait parler. De tout et de rien. Avec ses mots à elle. Elle n’aimait pas les gens trop légers, sans parole, ceux qui disent et qui ne font pas ; elle trouvait qu’il y en avait trop, que ça polluait la terre. Elle les appelait les farfales, les papillons en italien. Et encore, elle trouvait le mot trop joli.   Elle aimait dire non surtout aux hommes, surtout à ceux qui la désiraient. Rendre aux uns la souffrance apportée par les autres, disait-elle. Elle s'était faite toute seule et détestait, qu'on la prenne aux petits soins. Ceux qu'elle aurait voulus, elle n'en voulait plus.   Son île, elle l'aimait en automne, en hiver. Un peu parce qu'elle se vidait des grappes de touristes, beaucoup parce qu'elle n'aimait pas la chaleur, ni le beau temps. Elle préférait les ciels couverts, le froid piquant, les montagnes embrumées, la mer démontée. Elle pouvait rester des heures à regarder la colère bleue. Peut-être, dans chaque paquet d'écume né de ce fracas, brisait-elle un peu de ses propres colères.   D’elle, de son enfance, elle parlait très peu. Alors quand ça lui arrivait, on se pétrifiait. On oubliait sa beauté physique pour entrevoir celle de son âme, mais les mots, ceux qu’elle voulait dire pour la mettre en lumière, avaient du mal à lui venir. Son regard dur la protégeait encore.   Pour l’aider, il fallait presque se taire, juste l’écouter, avec le cœur. Oublier ses propres désirs Ce n’était pas qu’une enveloppe, Marie. C'était aussi un intérieur obscur, aussi brûlant que son sang. Juste la guider par quelques mots, sur lesquels on n’avait pas le droit de se tromper. Sentir sa gorge se nouer avec la sienne. Alors, elle commençait à parler. De sa vie. Quelques cendres tombaient sur le regard de braise, comme des fulgurances de tendresse, qu’elle aurait voulu cacher encore,  mais les larmes perçaient, coulant sur son armure qui commençait à fondre. Et là, elle était nue.     De son enfance, elle aurait aimé d’autres souvenirs. Des parents très durs, sans être brutaux. Un père froid, distant. Une mère qui suivait. Jamais elle n’avait manqué de rien. Juste de l’essentiel. D’amour. Qu’on ne lui en ait pas donné, ou qu’elle n’ait pas su le prendre, peu importe, ça lui manquerait toujours. Déjà une cicatrice. Ouverte à jamais.   Les longs séjours au préventorium de Luri, un vieux couvent, la plus haute demeure du Cap Corse. Au pied d'un immense rocher surplombé d'une tour, la fameuse tour de Sénèque. Des moniteurs sévères. Les brimades, les coups qui pleuvent. Souvent. Elle ne disait rien Marie, elle rentrait sa rage, bâtissant dès son enfance une culture du refus. La haine des hommes.   Il y eut ce moniteur, devenu une célébrité locale, dont les travaux reconnus avaient été publiés. Autour de Luri, des heures de fouilles, aussi méticuleuses qu'harassantes, essentiellement réalisées par les gosses, permirent d'exhumer des vestiges archéologiques dignes d'intérêt. La main du moniteur avait donné plus de coups qu'elle n'avait gratté de terre. C'était pour "l'édification culturelle des enfants", à qui il avait permis de réaliser son rêve… Comme si elle n'avait pas eu de rêves à elle, Marie, à l'âge où elle portait encore des couettes et des petites robes bleues.   La main du moniteur avait aussi écrit quelques livres qui lui avaient fait une réputation  de poète, d'humaniste… Elle n'aimait pas les livres, Marie, elle savait que la vérité ne s'y trouve jamais, encore moins celle des hommes. Comment la contredire ?   Fiancée à dix-sept ans, mariée à dix-huit, au village de Lavesina, sans tour génoise, lui. Singularité anecdotique ou peut-être le symbole d’une union qui ne dura que trois ans. Le temps de comprendre qu’elle n’aimait pas, que ce mariage n'avait été rien qu'une porte pour sortir de l'emprise familiale. Sa tour génoise, elle l’avait bâtie autour de sa fille, Séréna. La seule chose de bien qu'elle avait faite dans sa vie.   Après, des hommes. Beaucoup. Des bonheurs fugaces, des déceptions. Encore. Elle ne croyait plus en rien. Ni aux hommes, ni au monde. Quand au bonheur, c’était un Père Noël, auquel elle n’avait jamais cru. Elle avait rangé ses illusions  dans un placard, depuis bien longtemps, et gardait encore des fardeaux sur les épaules. Le plus cruel d’entre eux, le sentiment de ne pas avoir donné assez d’amour à Séréna. Du bout de mon index, j'essuyais doucement ses larmes. J'avais envie de la contredire...   Mais… elle était là, Marie, elle parlait. Je n’arrivais plus à quitter ses mots. Je ne pouvais pas. Je l’avais rencontrée, au pied de la tour génoise de Miomo, sous un crépuscule flamboyant, deux kilomètres avant Lavesina. Près de ces roches, qui virent du vert au bleu, selon les heures du soleil.   Non, ce n'était pas une farfale Marie. Avant que je n'arrive en Corse, elle avait promis de me faire découvrir toute la beauté de son île, pas celle que des millions d'yeux viennent voir à la belle saison, mais la vraie, sauvage, inaccessible aux "pinzutti" comme moi.   Elle l'a fait. Et bien plus encore, elle m'a fait découvrir sa beauté, la moins accessible, celle de son âme.     Texte et photo : R.L. Pour Marie

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