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Vivre avec toit, Jean-Louis Courtinat, à la Galerie Fait & Cause (Paris 4)

Publié le 18 février 2013 par Carnetauxpetiteschoses @O_petiteschoses

Vous avez jusqu’à samedi 23/02 pour faire un crochet par la rue Quincampoix pour y découvrir une exposition photos & textes bouleversante.

Jean-Louis Courtinat a en effet passé deux ans à côtoyer des personnes démunies et exclues, qui aidés par l’association « Les petits frères des pauvres », se reconnectent peu à peu à leur existence. « Vivre avec toit » est un très beau projet pour lequel le photographe a bénéficié du soutien et du partenariat de la Mairie de Paris, pour son action sociale et militante. « Soutenir un tel travail artistique est certes une façon de montrer que la collectivité ne se voile pas la face ; mais c’est surtout une façon de donner, redonner la parole aux personnes qui sont confrontées à cette situation. » déclare ainsi l’adjointe au Maire de Paris chargée des seniors et du lien intergénérationnel, Liliane Capelle.

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Toutes ces personnes livrent avec plus ou moins de pudeur et de délicatesse leur histoire et leur image, comme des témoignages indélébiles de ce fait social indéniable. Chaque série de photos entoure un témoignage écrit qui donne un éclairage aux images. Jean-Louis Courtinat déclare en effet qu’il s’agit de composantes indéfectibles pour rendre compte de la situation. Il fallait pouvoir comprendre l’histoire de chacun, et leur sentiment qui était intraduisible simplement en photo. Muni d’un carnet, il a pris des notes de leurs discussions : « Pas d’interview brutale, mais une succession de petites réflexions intimes qu’ils m’ont confiées au fil du temps. »

Tous se sont retrouvés à un moment de leur vie, perdant espoir pour des raisons diverses : retour de la guerre, perte de sa situation familiale, perte d’un être cher, enfance très difficile et contexte familial complexe. Tous se sont posés la question du sens de la vie, tous ont un moment perdu confiance en elle, et ont cherché à s’abstraire de la réalité. Mais ce faisant, ils sont sortit du système, se sont débarrassés du matériel et ont fini par perdre pied dans la rue. Cet univers, ils nous le retranscrivent en filigrane. C’est toujours douloureux et synonyme de solitude, d’indifférence du reste du monde, et de volonté de se soustraire de la réalité en versant dans diverses expérimentations.

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C’est dans leur cheminement vers une certaine reconstruction que Jean-Louis Courtinat les a accompagnés. Ils venaient de trouver un toit, lorsqu’il a noué des liens avec eux. Il souligne en recueillant leur témoignage, leur soulagement et ce que cela représente réellement pour eux. Avoir un endroit pour soi, plus encore un chez-soi est signe de protection, de réassurance et d’apaisement. C’est l’association « Les petits frères des pauvres », qui leur permet de trouver une petite chambre d’hôtel sommaire mais suffisante, un endroit pour eux seuls, où ils sont libres de déposer leurs affaires.

Pour appréhender leur vie dans ces nouvelles conditions, Jean-Louis Courtinat les a questionnés et fréquentés, examinant comment ils vivaient leur quotidien et comment ils envisageaient leur reconstruction. Cela n’a pas été si simple : souhaitant exercer le moins de pression possible sur eux, il s’est lui-même posé à « l’Etape », qui est l’endroit où l’association accueille les personnes dans le besoin. Il a beaucoup échangé avec les gens en leur expliquant son projet. Mais il s’est heurté à la peur d’être reconnu et à bon nombre de refus. Il fallait prendre le temps, nouer des liens et gagner la confiance des gens pour en faire un projet commun. Leur projet. C’était leur donner la parole et donner à comprendre leur situation. Très rapidement il comprend que la photo n’est pas un objet qui leur renvoie une image d’eux qu’ils souhaitent voir ou conserver. Ce qui est précieux est le temps, l’échange et la proximité qu’ils développent ensemble. « Finalement j’ai fait peu de photos. On se rencontrait régulièrement. On prenait un café, on discutait. Je me sentais plus bénévole que photographe et cela me plaisait.» dit-il.

Travail poignant qui nous saisit lorsqu’on le découvre. A l’issue de son projet, Jean-Louis Courtinat a partagé avec Makou, Ginette, Daniel, Max, Patrick, Paulette et bien d’autres des moments forts et puissants. Il se demande si dans sa démarche, il a su capté l’essence de ce qu’il a découvert durant tout ce temps : « Ai-je été à la hauteur de la confiance qu’ils m’ont donnée ? Ai-je saisi l’essentiel ? Le coeur du propos se trouve-t-il d’ailleurs dans ce qui est montré ou dans ce qui ne l’est pas ? Je sais qu’il faut beaucoup plus que des photos pour que ces êtres fragiles ne portent plus le fardeau des préjugés et des tabous qui les livrent à l’oubli de tous. »

Personnellement, j’ai senti à mesure que je découvrais cet album photo, ce livre d’histoires, une boule m’obstruer la gorge, et l’envie d’aider irrépressible. L’exposition m’a secouée et beaucoup plu dans sa démarche. On se sent tellement impuissants, honteux de l’indifférence qu’on affiche sans savoir comment réagir face aux plus démunis. Au fil des histoires, de la lecture des actions menées par l’association, j’ai voulu en savoir plus sur le sujet, savoir comment aider, comment changer son regard qui ne voit plus ces personnes.

J’ai apprécié la conservation des différents tons dans les textes, qui traduit le courage, la lucidité ou la réinvention d’une vie de la part de toutes ces personnes. Les portraits sont magnifiques, les images et les histoires inoubliables.

Et deux témoignages qui m’ont particulièrement touchée, extraits de l’exposition :

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« Je m’appelle Patrick. J’ai cinquante-sept ans. Je n’ai pas connu mon père. Ma mère ne parlait jamais de lui. Elle disait que c’était un type sans intérêt, violent et alcoolique. Je sais où il habite. Je n’ai jamais osé le rencontrer.
En 1978, j’ai fait l’armée. On m’a envoyé chez les paras. Je suis parti au Liban comme casque bleu. Nous étions une force d’interposition. On était du gibier à abattre. Deux copains y sont restés. J’y pense encore la nuit.
A mon retour, je n’étais plus le même. J’étais cassé. J’ai tout abandonné. Je me suis vite retrouvé dans la rue. J’y suis resté dix-sept ans. Alcool, came, tout y est passé. Je n’ai pas trop envie de parler de cette époque. C’est trop douloureux.
« Les petits frères des pauvres » m’ont trouvé une chambre à l’hôtel. Ça m’a équilibré. Au début c’était dur. Il faut gérer des problèmes qu’on n’a pas dans la rue. Tenir son budget, refaire ses papier, faire des dossiers pour le R.S.A et la C.M.U. Pour gagner un peu plus, je fais le ménage et la lessive chez une personne âgée. J’aide aussi le patron de l’hôtel à faire des petits travaux.

Reste le problème de la solitude. La rue m’a complètement exclu. J’ai du mal à communiquer avec les gens, j’ai l’impression qu’ils me jugent. Ça me rend agressif. Je n’arrive pas à me projeter dans l’avenir. J’aimerais aimer quelqu’un. Homme ou femme, peu m’importe. Juste une personne sur laquelle je puisse m’appuyer.

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Tu veux mon prénom ? Je suis Paulette.
Tu veux mon nom ? Su t’as une clope je te le dis.
Mon nom c’est Marseille. Comme la ville.
J’ai plus de famille. Rien à foutre.
Ma famille, c’est mes potes du square Voltaire.
Je matin je ramasse des mégots.
Le soir je suis bourrée.
J’aime bien faire des sorties avec Suzanne des « p’tits frères ». On va au musée d’Orsay. C’est que des statues. Y a même des mecs à poil.
Je vis dans un placard. Je m’en fiche. J’y suis bien. Un placard c’est mieux que la rue. Au moins j’ai un toit et un plumard. J’ai pas d’eau. Je m’en fiche. Je me lave pas. Je fais mon manger moi-même. Je fais la manche pour les clopes et le pinard. Je me fous du reste. Suzanne m’a dit que je suis insalubre à cause des cafards. On va me mettre dans une chambre rue de la Chine. Paraît qu’il y aura des toilettes, une douche, et même une télé. Je vais être comme une reine. Paulette la reine de Chine. »

A découvrir très vite :

Vivre avec toit
Jean-Louis Courtinat
à la Galerie Fait & Cause
58 rue Quincampoix
75004 Paris

L’association « Les petits frères des pauvres »

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