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Etiemble cravaté

Par Blogegide

Voici encore un article du Nouvel Obs (n°1216 du 26 février 1988) où il est cette fois question d'Etiemble et de ses "mémoires", toutes pleines de Paulhan et de Gide. De quoi donner envie, après l'amusant avertissement de Guy Dumur, de lire ou relire ces Lignes d'une vie (Arléa, 1988) en prolongement du Thésée qu'Etiemble prétendait avoir totalement réécrit... Affaire à laquelle Claude Martin et Céline Dhérin ont donné une belle conclusion avec leur édition critique Pour une histoire du Thésée publiée l'an dernier par l'AAAG.
Etiemble cravaté
"Les Mémoires littéraires d'Etiemble
Gide, Paulhan, et moi
et moi, et moi...
Comment la vie d'Etiemble a été marquée du sceau des papes de la « NRF », impitoyables, inoubliables
Chaque fois que je lis Etiemble, et plus que jamais avec ces « Lignes d'une vie », me vient l'envie de parodier le mot de Cocteau sur Victor Hugo : «Etiemble est un fou qui se prend pour Etiemble.» Pas seulement par ce qu'il y a d'excessif en lui, mais à cause de ses obsessions, de ses complexes d'infériorité, vite compensés,  on s'en doute, par leur contraire. Au seuil de ces pseudo-Mémoires, il raconte qu'au temps où il commençait à fréquenter la «NRF», il faisait de l'escrime la porte à côté. Etiemble est un bretteur mais qui se bat souvent contre des moulins à vent.
Orphelin de père, difficilement élevé par une mère ouvrière, puis modiste Etiemble a été ce petit Mayennais qui, première contradiction, fréquentait en pays chouan une école laïque. Venu à Paris comme boursier il fait de brillantes études, mais ses copies, frappées souvent au coin de l'extravagance, méritent vingt sur  vingt ou zéro pointé. A l'époque de son service militaire comme officier, il peut se vanter, en plus de son titre de normalien et d'agrégé de grammaire, d'avoir fait deux ans de droit et de langues orientales (en chinois), de savoir l'anglais, l'allemand, l'espagnol et de posséder des rudiments d'arabe... C'est dans les Vosges, en faisant de la marche, qu'il rencontre un professeur de Nancy, communiste, qui l'envoie à Aragon, en 1933. Le poète de «Hourrah l'Oural !» le recommande à André Gide, qu'admire le jeune Etiemble, qui lui ouvre les portes de la « NRF » via son directeur, Jean Paulhan.
A partir de ce moment fatal, les souvenirs d'Etiemble sont obnubilés par l'image de ce «père impitoyable»  que fut pour lui, pendant près de quarante ans, l'auteur des «Fleurs de Tarbes». Une bonne moitié de «Lignes d'une vie» est consacrée à ces rapports absurdes — on ne trouve pas d'autre épithète — avec Paulhan qui joue avec lui, comme le chat avec la souris. Passe encore que le premier essai qu'il lui soumet, sur Gide, soit publié dans la «NRF» amputé des deux tiers. Commence ensuite une partie de cache-cache ou de colin-maillard, jalonnée par plus de deux cents lettres que l'épouse d'Etiemble à d'ailleurs publiées, chez Klincksieck, comme «Contribution à l'étude du mouvement littéraire, 1933-1968».
Veut-on un exemple de ce jeu cruel ? En 1947, Etiemble, alors professeur en Egypte, envoie à Paulhan un essai sur les «Mots d'enfant», qui présage ce que Michel Leiris développera plus tard dans «la Règle du jeu».
Paulhan lui écrit aussitôt pour lui demander certaines corrections. Etiemble s'exécute. Un an plus tard, Paulhan trouve enfin «les Mots» : «épatants», selon son adjectif favori. Il va publier l'essai dans «les Cahiers de la Pléiade» qui remplacent alors la «NRF», interdite pour avoir paru sous l'Occupation. «Les épreuves seront peut-être longues à venir, écrit Paulhan : les vacances.» Le petit jeu durera... huit ans. Jusqu'en 1954, date à laquelle Etiemble se résoudra à publier son texte dans une autre revue.
Mais Etiemble continue de croire en Paulhan. «Ce qui me gêne chez Paulhan, écrit-il, c'est que je me sens idiot devant lui, complètement idiot.» Aujourd'hui encore, il écrit inlassablement sur son bourreau, s'efforçant de réfuter brillamment ses théories sur le langage. A propos de savoir si les pensées préluderaient
ou non aux mots exprimés, il finit par accuser Paulhan de romantisme de spiritualisme, les pires injures dans sa bochue, consommant ainsi «le meurtre du père».
A côté de Paulhan, Gide occupe une grande place dans ces «Mémoires». En plus de l'essai sur le  communisme de Gide, traqué jusque dans sa pièce «le Roi Candaule», qu'Etiemble peut enfin nous faire lire en entier il extrait de son «Journal intime» — quand le publiera-t-il ? —les passages concernant un séjour que fit Gide en Egypte en 1946. Ces pages, elles aussi, avaient été refusées par Paulhan après la mort de Gide, sous prétexte d'une scène irrespectueuse (?). C'est très drôle. A la fin de son séjour, Gide, dont  l'avarice était connue, se rend dans un magasin chic d'Alexandrie pour acheter des cravates. Il en offre une à Etiemble, qui lui paraît d'un goût atroce. Obligé de la mettre, Etiemble souffre mille morts, dont il se souviendra encore des années plus tard, au point d'y voir de sa part une preuve incommensurable d'amitié. «J'ai su ce jour-là, conclut-il en 1946 sans rire, que je l'aimais encore plus que je ne croyais. » Et en 1984, devant l'Association des Amis de Gide : «Pour faire ce jour-là ce que je fis en Alexandrie, il fallait vraiment que j'aimasse l'auteur de "l'Immoraliste"...»
Les nerfs toujours à vif, Etiemble ressasse regrets et ressentiments à l'égard des autres comme de lui-même. Il souffre pour des broutilles, comme, par exemple, d'avoir orthographié «Wang Ping-hong le nom du peintre Houang P'ing-hong, faute d'avoir vu ce jour-là ou gardé le souvenir de son cachet. J'en rougis
encore
».
Mais on aurait tort de sourire. Ce pourfendeur du «franglais» (il écrit «boumerangue» pour boomerang et même «Charles Marx» pour Karl Marx) a un tel amour de la langue française et des autres langues que, de la Chine au Mexique, il veut tout embrasser. Et de Stendhal à Supervielle, de Confucius à T. E.Lawrence, il est capable de tels enthousiasmes qu'on lui pardonne de se perdre dans tant de vaines querelles. Son livre fait penser à ces pamphlets que le temps a rendu obscurs et que l'on trouve dans les oeuvres complètes des écrivains du passé. On le lit avec amusement et sympathie.
Guy DUMUR
« Lignes d'une vie », par Etiemble, Editions Arléa, 336 pages, 120F"

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