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Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, trente ans plus tard

Publié le 24 avril 2013 par Copeau @Contrepoints

Pierre Lemieux revient sur son ouvrage publié il y a trente ans, devenu un classique pour les libertariens francophones. Il nous propose une analyse critique de l’anarcho-capitalisme et un regard rétrospectif sur l’évolution des libertés dans nos social-démocraties.
Par Pierre Lemieux.

Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, trente ans plus tard
Il y a déjà trente ans cette année que paraissait mon Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme dans la collection « Libre Échange » dirigée aux Presses Universitaires de France par Florin Aftalion et Georges Gallais-Hamonno. On a fait beaucoup de chemin depuis et on peut se demander ce qu’il faut retenir de ce livre, un des tout premiers à présenter l’anarcho-capitalisme en français. Le grand précurseur avait évidemment été Gustave de Molinari [1]. Henri Arvon m’a battu de quelques mois avec Les libertariens américains, publié dans la même collection que Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme. Et Henri Lepage avait déjà consacré quelques pages à l’anarcho-capitalisme dans Demain le capitalisme [2].

La principale thèse de mon livre de 1983 est résumée dans sa conclusion : « le rôle de l’État est de protéger l’anarchie ».

État ou anarchie ? Le livre joue sur les deux tableaux, et pour cause. L’anarchie est l’idéal. On peut démontrer que, dans l’économie, l’anarchie fonctionne, au sens où elle coordonne efficacement les actions individuelles. La démonstration exige une compréhension minimum de la science économique, ce pourquoi les anciens anarchistes, qui n’y comprenaient rien, furent incapables d’expliquer comment les individus peuvent vivre en société tout en faisant chacun ce qu’il lui plaît. Les marchés jouent précisément ce rôle de coordination tout en maximisant les possibilités de consommation. Unissant l’idéal de l’anarchie et la compréhension de l’économie, les anarcho-capitalistes ont fait cette découverte capitale que l’anarchie fonctionne. Même poussée à sa limite, disais-je, « la liberté engendre un ordre efficace ». La question est de savoir jusqu’où.

Contrairement au marché et aux autres interactions libres des individus, l’État est fondé sur la force, la contrainte, la violence. L’État donne des ordres et impose à certains les préférences d’autres individus. La souveraineté réclamée par l’État démocratique est absurde puisque fondée sur un territoire arbitraire. Et l’histoire démontre à l’envie les dangers de la tyrannie, démocratique ou non. L’État est toujours susceptible verser dans la tyrannie. En vérité, comme celle-ci est une question de degré, l’État est toujours plus ou moins tyrannique. Mais le « plus ou moins » a son importance.

La question est de savoir si l’idéal de l’anarchie pure est atteignable, jusqu’où peut aller l’anarchie. En écrivant ce livre il y a trois décennies, je m’étais demandé s’il y aurait un aller-retour dans ma démarche et peut-être même dans le titre de l’ouvrage : « Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, aller-retour » ? Doit-on revenir au libéralisme après avoir exploré l’anarcho-capitalisme, ou est-ce qu’on reste à destination ? J’avais finalement rejeté le projet de construire le livre sur un aller-retour, mais l’idée est demeurée en sourdine. Elle est visible dans le texte.

J’en suis un peu plus certain maintenant : il faut revenir au libéralisme ou quelque part à mi-chemin parce que l’idéal anarchiste ne semble pas réalisable. La théorie et l’histoire suggèrent qu’une société anarchique représente un équilibre instable : ou elle sera conquise par un État étranger, ou un État indigène y sera recréé, ou elle sera la proie de bandes de pillards – les « bandits nomades » de Mancur Olson.

La première difficulté concerne la défense de la société anarchique contre les prédateurs étatiques étrangers. Cette défense territoriale représenterait un véritable bien public, du moins pour les anarchistes (des non-anarchistes pourraient évidemment vivre dans la société anarchique). Il est douteux que des solutions réalistes existent pour contourner le problème des passagers clandestins et assurer un niveau suffisant de production privée de ce bien public. Devant la puissance armée des tyrans étrangers, qui enrégimentent leurs sujets et réquisitionnent leurs biens, une société anarchiste aurait peu de chance de survie, comme l’histoire l’atteste. Le pronostic serait sans doute différent si l’anarchie couvrait la planète entière, mais il faudrait pour y arriver qu’elle s’installe partout en même temps.

Même si on néglige la menace de tyrannie étrangère, un deuxième problème mine l’idéal anarchiste : la sécurité publique intérieure relève vraisemblablement d’un monopole naturel. Robert Nozick soutient que la concurrence entre agences ou associations privées de sécurité mènera à la domination de l’une d’entre elle [3]. L’anarchie déboucherait tôt ou tard sur la création d’un nouvel État. L’État apparaît inévitable [4]. Or, n’en déplaise à Murray Rothbard, cette éventualité comporte un risque car le nouvel État pourrait fort bien être encore plus insupportable que l’ancien. Tous les États ne sont pas également tyranniques.

Une troisième forme d’instabilité apparaît si l’état de nature se caractérise par une anarchie hobbienne plutôt que lockéenne. Contrairement à ce que supposent John Locke et Robert Nozick, les gens ne respectent pas nécessairement les droits d’autrui ; sans État, ils se livrent plutôt à une « guerre de tous contre tous » à la Hobbes. C’est dans ces termes que, dix ans après la publication de Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, Mancur Olson a posé le problème [5]. Dans l’anarchie, soutient Olson, des bandits nomades ratissent le territoire, volant, pillant et tuant ceux qui résistent. Ils n’ont aucune raison de se retenir puisque ce que chaque chef de guerre ne vole pas, le bandit nomade suivant qui passera par là le volera à sa place. L’accumulation du capital (des instruments aratoires, par exemple) est donc impossible et le niveau de subsistance est tout ce que les victimes peuvent espérer.

Le processus nous ramène au monopole de la sécurité. Les victimes se rallieront derrière un des bandits nomades pour obtenir sa protection contre les autres. Ce bandit nomade vaincra ses concurrents, établira son règne, et deviendra bandit sédentaire. Ses sujets étant désormais protégés d’autres bandits que lui-même, le bandit sédentaire comprendra qu’il est dans son intérêt de les exproprier en partie seulement afin qu’ils continuent d’investir, de produire et de payer l’impôt année après année. Les sujets du bandit sédentaire paieront plus d’impôt mais sur un revenu plus élevé, de sorte qu’il leur en restera davantage une fois le percepteur passé. Aujourd’hui même, les gens font écho de cette intuition quand ils préfèrent, tout en bougonnant, payer l’impôt sur des revenus qu’ils croient qu’ils n’obtiendraient pas sans l’État pour les protéger.

Cette intuition n’est pas sans danger. L’État qui sort de l’anarchie combat la violence par la violence. Dans son propre intérêt, le bandit sédentaire exerce contre ses propres sujets plus de violence qu’il ne serait nécessaire pour empêcher la gestation de concurrents et le retour des bandits nomades. Il exploite ses sujets de manière optimale. Mancur Olson voit la démocratie comme la solution du problème : quand le bandit solitaire se confond avec l’ensemble de ses sujets, il aura intérêt à les exproprier du seul minimum nécessaire pour les protéger contre les bandits intérieurs et les tyrans étrangers. Le bandit sédentaire démocratique ne s’exploitera pas lui-même si on peut parler ainsi. Telle est, en tout cas, la théorie olsonienne.

Mettre en doute la possibilité d’une anarchie pacifique, admettre que la violence de l’État est nécessaire pour limiter celle qui résulterait de l’anarchie, est-ce légitimer la violence ? Pas nécessairement, mais cela revient à accepter la violence inévitable. Il faut se réconcilier avec la violence, qui a toujours existé parmi les hommes et les autres animaux et dont on ne voit pas comment elle cessera jamais d’exister. Il n’y a pas d’état de nature lockéen ni d’État nozickien, où la plupart des gens respectent la morale et renoncent spontanément à la violence. Il faut donc encadrer l’inévitable violence pour la minimiser. Cette vieille idée libérale rejoint la solution de Olson, en y ajoutant l’idée essentielle que la démocratie elle-même a besoin d’être limitée de peur que la majorité n’exploite systématiquement les minorités.

Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, trente ans plus tard
Le « principe de non-agression » me fait penser au « principe de non-gravité ». Un monde sans agression est aussi souhaitable qu’un monde où on pourrait vaincre la pesanteur à volonté. Ni l’un ni l’autre n’est possible. Quand je réfléchis à cette question, je me rappelle toujours l’extraordinaire incipit du Libéralisme d’Émile Faguet : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Cet axiome, qui est à peu près aussi juste que ne serait celui-ci : « Le mouton est né carnivore et partout il mange de l’herbe », est, comme on sait, la première ligne du Contrat social, ouvrage destiné à prouver que l’homme est né libre, à montrer qu’il ne l’est nulle part, à assurer qu’il doit le redevenir et à organiser une société où il serait plus opprimé qu’en Turquie [6].

À l’idée que l’État est nécessaire pour minimiser la violence, il est trop facile de répondre par une entourloupette logique. L’État, soutiennent certains, s’identifie avec la violence, il n’y a pas de violence sans État. Les bandits nomades de même que toute bande criminelle sont des États par définition. « État » et « violence » étant identiques, il s’ensuit que l’abolition de l’État supprimerait la violence par définition [7]. Ce raisonnement est tautologique. Il est plus utile d’admettre que l’État implique la violence mais que la violence n’implique pas nécessairement l’État. Même sans État, la violence existerait.

La minimisation de la violence se présente alors comme une fonction de l’État qui satisfait l’intérêt, et donc emporte le consentement, sinon de tous les individus, du moins de leur vaste majorité. « L’État est nécessaire comme lieu où le pouvoir peut être limité », écrivais-je dans Du libéralisme…. Et encore : « L’État minimal protège l’anarchie. » Comme le disait si bien Raymond Ruyer, le libéralisme est « l'anarchisme véritable, réalisable et réalisé, et non resté à l'état de déclaration sentimentale » [8].

Pour échapper et à la guerre hobbienne de tous contre tous et à l’État, il est une autre solution : les traditions étouffantes de la tribu, où toute incartade ou initiative individuelle est tuée dans l’œuf. Les théoriciens anarcho-capitalistes invoquent le cas de l’Irlande et de l’Islande médiévales, qui ont survécu des siècles sans le pouvoir politique organisé que nous appelons État. Mais le fait que les sociétés de ce genre n’aient pas été des pépinières de savants, d’artistes et d’entrepreneurs, ni brillé par les possibilités de consommation offertes à leurs membres, suggère que la vaste majorité des gens rejetteraient ce mode de vie.

Le monde actuel est très différent de celui de 1983. « Le grand problème de notre époque, écrivais-je alors, est de sortir de l’étatisme. » Mission ratée. Depuis les années 1980, la tyrannie a connu une progression foudroyante. Des écrans de fumée le cachent. L’empire soviétique s’est effondré et une liberté accrue s’en est suivie pour ses anciens sujets. Le risque de guerre nucléaire mondiale a été supprimé (pour le moment, en tout cas), mais remplacé par un risque terroriste que nos propres États ont su, pour attaquer nos libertés, exploiter encore mieux que le vieux prétexte de la guerre. La progression de la tyrannie a également été occultée par la suppression du contrôle des changes (jusqu’à Chypre…) et l’établissement de la liberté de circulation en Europe de l’Ouest. Certes, il y a eu des progrès, mais la liberté a reculé partout ailleurs.

Le phénomène marquant des deux ou trois dernières décennies réside dans la montée constante du contrôle et de la surveillance étatiques. Aidés par les technologies de l’information, les États ont acquis des moyens insoupçonnés de surveiller et d’espionner les gens et, par conséquent, une capacité inédite de les contrôler. Des papiers d’identités biométriques au monitoring continu des transactions financières en passant par les caméras de surveillance et les fouilles devenues routine, on n’échappe plus à l’État. Devant l’État de Surveillance actuel, George Orwell et Aldous Huxley n’en croiraient pas leurs yeux. Le terminal d’aéroport préfigure ce monde nouveau, mais le phénomène ne date pas du 11 septembre 2011, qui n’a servi que de prétexte aux États pour ajouter un autre motif de surveillance et de contrôle. Ils nous surveillaient et nous contrôlaient déjà pour notre propre bien, pour nous ouvrir le Meilleur des Mondes. Les terroristes islamistes, qui détestaient ce qui nous restaient de liberté, leur ont donné un fier coup de pouce.

L’État qui nous espionne et nous contrôle semble doux, mais c’est surtout pour ses favoris et ceux qui partagent ses valeurs ; il est particulièrement vicieux contre ceux dont le mode de vie contredit les diktats officiels : fumeurs, consommateurs de drogue, chasseurs et tireurs, entrepreneurs indociles, et tous autres inadaptés sociaux – que l’on devrait plutôt appeler « inadaptés étatiques ». Ces inadaptés sociaux sont parfois différents d’un pays à l’autre : par exemple, la peur irrationnelle du sexe et de l’alcool remplace aux USA la frousse hystérique qu’éprouvent les Européens devant les armes à feu aux mains des simples citoyens. À plusieurs égards, les États qui nous gouvernaient il y a 30 ans étaient beaucoup moins menaçants.

L’Amérique a cessé d’être un phare de la liberté, une tragédie dont on ne mesure pas encore toute l’ampleur. Dans ce pays, le droit de porter des armes est à peu près le seul qui ait progressé depuis Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme. Dans les autres pays, le droit d’auto-défense a suivi le déclin, déjà consommé, du droit pour les simples citoyens d’être armés comme leurs soi-disant protecteurs.

La montée de l’étatisme, qui a également marqué presque tous les secteurs de l’économie, ne pouvait que provoquer des crises. La Grande Récession de 2008-2009, née aux USA, en a fourni une démonstration éclatante. De 1960 à la veille de la Grande Récession, la réglementation fédérale américaine a été multipliée par 11 si on la mesure par le budget des bureaux de réglementation ; le facteur est de 14 si on inclut les budgets des bureaux fédéraux chargés de la sécurité. La Grande Récession a pris sa source dans le marché de l’immobilier résidentiel, dont la stimulation artificielle découlait de la politique sociale américaine, et dans le marché des hypothèques résidentielles, dont l’État américain occupait la moitié. Ajoutez à cela une politique monétaire laxiste, et vous avez tous les ingrédients nécessaires pour provoquer une crise économique. L’État monstrueux que nous connaissons est devenu la source première de « risque systémique » [9].

On oublie également que la crise des dettes souveraines n’est pas une crise du capitalisme ou du libéralisme – et encore moins, est-il besoin de l’ajouter, une crise de l’anarcho-capitalisme. Si on mesure la dette publique des principaux pays de la zone euro en 2010, on constate que les trois-quarts de cette dette avaient été accumulés avant 2008 [10]. La crise économique de 2008-2007 n’a fait que révéler et aggraver le gouffre de la dette et des déficits publics, qui se creusaient depuis longtemps. Pour éviter le problème, il aurait fallu sortir de l’étatisme.

J’apporterais aujourd’hui quelques modifications à Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme. Certaines concernent des détails. La société General Motors a quitté Sainte-Thérèse au Canada et y a même rasé son usine ; le terrain est maintenant occupé par un centre d’achats, autre exemple de la « destruction créatrice » dont parlait Joseph Schumpeter. Un funambule a finalement réussi à traverser les chutes du Niagara le 15 juin 2012, près de 30 ans après que j’eus conclus que cela était désormais impossible. Parfois, l’État relaxe son emprise, surtout quand il peut renflouer ses coffres (comme dans ce cas-là) en donnant du pain et des jeux au bon peuple.

Autre exemple : j’ai sans doute été un peu dur avec Jacques Attali, qui avait entrevu la montée de l’État de Surveillance, et proposait maladroitement la solution d’un État socialiste qui, par miracle, éviterait d’utiliser ses nouveaux pouvoir pour surveiller et contrôler ses sujets. Attali proposait que l’État contrôle le crédit et (je vous le donne en mille !) « l’industrie de l’habitat », c’est-à-dire précisément le genre de politiques qui ont mené à la crise des dettes publiques et à la Grande Récession. En réalité, la gauche et la droite ont continué d’apporter chacune ses propres pierres à la construction de l’État policier, et sans jamais renverser les mesures liberticides adoptées par les prédécesseurs au pouvoir.

Depuis 1983, les questions relatives au libéralisme et à l’anarcho-capitalisme ont intéressé un nombre croissant d’universitaires et on fait l’objet d’un foisonnement de recherches. Ces recherches m’amèneraient à proposer de nouveaux arguments et à reformuler ou infléchir ceux que je présentais alors. La théorie des jeux a servi à expliquer la formation des règles de comportement de même que la production privée de biens publics. Les théoriciens de la banque libre ont amélioré la théorie hayekienne de la monnaie. La théorie des choix publics a montré qu’il y a davantage à dire sur l’irrationalité de l’État – irrationalité par rapport à quoi et à qui ? – que ce que j’en dis dans Du libéralisme… [11]. J’ai expliqué plus haut comment je suis devenu plus critique envers l’anarchie, mais on constatera que ces doutes figuraient déjà dans mon livre d’il y a trente ans.

Un point qui est moins mineur qu’il n’y paraît concerne la question des armes à feu. J’ai été un peu trop prudent en écrivant : « Le résultat net des effets pervers et des effets désirés du contrôle des armes à feu sur la criminalité est pour le moins discutable. » Je n’avais pas le bénéfice de toute la recherche qui s’est faite depuis. On sait maintenant que l’effet net du contrôle des armes à feu est d’augmenter la criminalité [12], sans compter ses conséquences sur la relation entre le supposé maître, le citoyen désarmé, et son soi-disant serviteur, l’État armé – et de plus en plus puissamment armé.

D’un point de vue méthodologique, j’établirais maintenant une distinction plus nette entre l’analyse économique et les considérations éthiques. Je serais plus critique envers l’état de nature lockéen, pour le fonctionnement duquel la morale nécessaire est présumée exister a priori. Je serais plus critique également envers la théorie du droit naturel. On ne peut comprendre la loi naturelle sans la biologie évolutionniste et la théorie des jeux [13]. Il me semble également clair que toute théorie éthique doit prendre en considération les conséquences des actions et institutions humaines. Un cas extrême servira d’illustration : une moralité qui entraînerait des conséquences que tout le monde déteste serait indéfendable quelle que soit sa beauté ou sa rigueur logique.

Je me suis écarté du rationalisme aride à la Lysander Spooner et à la Murray Rothbard pour me rapprocher davantage du rationalisme critique et évolutionniste de Friedrich Hayek. La raison est indispensable, mais il faut être conscient de ses limites, comme Bertrand Russell et Kurt Gödel l’ont montré de manière si éclatante dans le domaine même de la logique pure. Contra Spooner, la plus grande partie de l’interaction humaine repose sur des règles tacites plutôt qu’explicites et il est illusoire de rejeter tout ce qui ne relève pas d’un contrat écrit. Contra Rothbard, faire sortir de la cuisse de Jupiter des institutions imaginaires comme la « règle des deux tribunaux » n’explique pas grand-chose.

Cela étant, contre l’État monstrueux qui continue d’engraisser, je crois que mon livre de 1983 demeure un antidote utile. Il s’inscrit dans une lignée maintenant longue de critiques des idées étatistes reçues. Quelque part sur le continuum entre le libéralisme et l’anarcho-capitalisme se trouve la solution aux problèmes actuels.

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Notes :

  1. Gustave de Molinari, « De la production de la sécurité », Journal des Économistes, vol. 22, n° 15 (février 1849), p. 277-290.
  2. Henri Lepage, Demain le capitalisme, Paris, Librairie Générale Française, 1978.
  3. Robert Nozick, Anarchy, State and Utopia, New York, Basic Books, 1974; traduit en langue française sous le titre Anarchie, État et utopie, Presses Universitaires de France, 2008.
  4. Voir Randall G. Holcombe, « Government : Unnecessary but Inevitable », The Independent Review, vol. 8, n° 3 (hiver 2004), p. 325-342; et, du même auteur, « Is Government Really Inevitable », Journal of Libertarian Studies, vol. 21, n° 1 (printemps 2007), p. 41-48. Pour les arguments contraires, on consultera Peter T. Leeson et Edward P. Stringham, « Is Government Inevitable ? Comment on Holcombe’s Analysis », The Independent Review, vol. 9, n° 4 (printemps 2005), p. 543-549, et Walter Block, « Governmental Inevitability : Reply to Holcombe », Journal of Libertarian Studies, vol. 19, n° 3 (été 2005), p. 71-93.
  5. Mancur Olson, « Dictatorship, Democracy and Development », American Political Science Review, vol. 87, n° 3 (septembre 1993), p. 567-576. Martin C. McGuire et M. Olson, « The Economics of Autocracy and Majority Rule : The Invisible Hand and the Use of Force », Journal of Economic Literature, vol. 34, n° (mars 1996), p. 72-96.
  6. Émile Faguet, Le Libéralisme, Paris, Société française d’Imprimerie et de Librairie, 1902, p. 1.
  7. Voir Walter Block, op. cit., p. 85 et passim.
  8. Raymond Ruyer, Éloge de la société de consommation, Paris, Calmann-Lévy, 1969, p. 267.
  9. Voir Pierre Lemieux, Somebody in Charge : A Solution to Recessions ?, New York, Palgrave Macmillan, 2011, p. 75 et passim.
  10. Pierre Lemieux, The Public Debt Problem : A Comprehensive Guide, New York, Palgrave-Macmillan, 2013.
  11. Pierre Lemieux, « The Public Choice Revolution », Regulation, vol. 27, n° 3 (automne 2004).
  12. Voir notamment John Lott, More Guns, Less Crime: Understanding Crime and Gun Control Laws, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1998. Joyce Lee Malcolm, Guns and Violence: The English Experience, Cambridge et Londres, Harvard University Press, 2002. Pierre Lemieux, Le droit de porter des armes, Paris, Les Belles Lettres, 1993.
  13. Voir, par exemple, Robert Sugden, The Economics of Rights, Cooperation and Welfare, deuxième edition, New-York, Palgrave Macmillan, 2004.

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