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Femen : au-delà de la poitrine

Publié le 22 mai 2013 par Copeau @Contrepoints

En choquant les gens, les Femen ne desservent-elles pas leur cause ?

Par Anthony V.
Insultes, mépris, ou tout du moins incompréhension : l’accueil réservé en France aux Femen reste plutôt frais.

Lorsqu’elles exhibent leur poitrine, les Femen suscitent chez certains observateurs des réflexes de rejet parfois étonnamment violents. T-shirt baissé : l’observateur semble placide. T-shirt levé : il vocifère, lève le point. T-shirt baissé : il se calme à nouveau.

Ces Femen semblent ainsi détenir un pouvoir surprenant. Elles arrivent avec leur poitrine à influencer fortement le comportement de leurs observateurs, les faisant sombrer à leur guise dans des colères plus ou moins noires, selon la capacité de ces observateurs à supporter la poitrine exhibée.

Au-delà des réflexes pavloviens d’agités d’extrême droite, la désapprobation apparait comme très répandue. Les Femen semblent le plus souvent restreintes à une image de provocatrices qui montrent leurs seins pour le plaisir de choquer et qui n’ont par ailleurs aucun message à faire passer. Si l’on daigne prêter attention à l’ensemble d’une prestation Femen sans se limiter à la paire de seins qui s’agite, il est évident que ces happenings sont riches de sens et fermement revendicatifs, comme nous le verrons ci-dessous.

S’il y a un tel rejet en bloc et de façon réflexe chez certains, c’est que les Femen arrivent à toucher les individus dans ce qu’ils ont de plus enfoui. Symboliquement, la mise à nu de la poitrine est un acte de pure liberté. La Femen fait fi d’une interdiction sociale forte, elle décide pour elle-même comment son corps s’offre au vent, à la lumière, au regard. Ce shot de liberté suscite une frustration inconsciente chez les personnes qui se disent choquées. Elles qui se donnent tant de mal à respecter les codes, quoi que cela leur en coûte, elles constatent, dépitées, que certaines femmes s’affranchissent de ces carcans.

Voir que d’autres saisissent une liberté dont elles sont elles-mêmes incapables, provoque chez ces personnes choquées un sentiment de colère envers elles-mêmes. Elles extériorisent alors ce rejet d’elles-mêmes sur celles-là même qui sont capables d’exercer cette liberté.

Cette agressivité envers celui qui assume sa liberté est classique chez celui qui étouffe ses propres aspirations. De la même façon, ce sont souvent les homos refoulés qui sont les homophobes les plus virulents.

Qu’en est-il du « message » des Femen, que d’aucuns prétendent inexistant ? D’après ce que l’on en voit, les Femen expriment avant tout une volonté de reconquérir pleinement la liberté des femmes.

Les femmes n’ont socialement pas le droit de se montrer torse nu alors que les hommes oui. Les seins nus sont un symbole de toutes les interdictions, de toutes les inégalités plus ou moins fortes dont sont victimes les femmes. Certes le « droit de montrer ses seins » semble anecdotique mais il a l’avantage d’être très visible et de jouer le rôle de caisse de résonance pour hurler au monde que la femme est souveraine sur son corps, sur elle-même, qu’elle refuse toute inégalité, tout assujettissement.

Cette affirmation de la souveraineté de la femme – et plus largement de l’individu – sur elle-même se décline de façon spécifique au fil de leurs actions. Elles s’invitent à un rassemblement d’extrême droite pour dénoncer combien l’idéologie traditionaliste, conservatrice, xénophobe est porteuse d’oppression contre la femme et l’individu en général. Elles perturbent la venue de Vladimir Poutine au Parlement Européen pour dénoncer les violations répétées des droits de l’homme et de la femme en Russie. Elles investissent Notre-Dame de Paris pour rappeler à quel point la religion peut maltraiter la femme et l’individu en général. Pour les Femen, l’Église, représente le paroxysme de la relégation de la femme au second plan. L’Église en effet institutionnalise cette relégation en bannissant les femmes de toute la chaîne hiérarchique qui va du curé au pape. C’est aussi la place qu’elle assigne à la femme dans la société qui est également dénoncée et plus largement le rôle oppresseur vis-à-vis de l’individu que peuvent jouer les religions.

C’est sans doute pour ces raisons que les attaques des Femen se concentrent souvent sur la religion, au risque d’offenser nombre de croyants.

Là encore, ce qui choque les croyants, c’est le contraste entre ce symbole de liberté – la femme torse nu – dans un lieu autoritaire – l’univers religieux.

D’aucuns s’interrogeront : pourquoi utiliser ce mode d’action qui aura tendance à cliver, à couper le dialogue ? Pourquoi ne pas créer une association qui va dialoguer avec les pouvoirs publics, les Églises, les entreprises, pour promouvoir la liberté et l’égalité de la femme ? Est-ce qu’en choquant les gens, les Femen ne desservent finalement pas leur cause ?

L’action classique des associations féministes est déjà largement pratiquée. Le mode d’action des Femen introduit de la diversité pour porter le message. Les cibles, les effets des actions des Femen viendront s’ajouter à ceux des autres associations.

Ces actions coup de poing purement féminines ont également une valeur d’exemple. Les Femen ancrent ainsi un référent féminin dans l’espace médiatique. Chaque femme, chaque jeune femme sait que d’autres femmes peuvent se permettre de se mettre seins nus, de s’opposer à la religion, à Vladimir Poutine ou à n’importe quelle forme d’oppression. Même si ce n’est pas pour mettre en œuvre des comportements identiques, des femmes pourront se sentir confortées dans leur souhait de s’émanciper, quelle que soit la manière employée.

Ces apparitions de seins nus vindicatives vont également devenir habituelles. Ce qui était choquant deviendra banal. Ainsi les Femen libèrent symboliquement de l’espace de liberté derrière elles. L’objectif n’est pas spécialement d’offrir à toutes les femmes la liberté de se promener torse nu. Mais en repoussant la limite de ce qui est accepté, elles rendent plus acceptables d’autres comportements plus courants allant dans le sens de l’émancipation des femmes.

Par ailleurs, les Femen introduisent une radicalité. Aujourd’hui, peu de groupes d’individus profèrent haut et fort que la religion est fondamentalement asservissante. Dans l’imaginaire collectif, la place de la religion a fortement décru et ne constitue donc en aucun cas une menace. Le regain du fait religieux à tous les niveaux et son influence sur les débats de société prouvent le contraire.

Ainsi, le mode d’action des Femen n’apparait pas comme un simple artifice vide de sens mais au contraire il apparait comme nécessaire à leur action et consubstantiel à leur message.


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