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La grande bellezza

Publié le 23 mai 2013 par Egea
  • Cinéma
  • Italie

Voici un film étonnant, et remarquable à bien des points de vue. Cela faisait quelques semaines qu'il n'y avait pas grand chose au ciné, et voici ce film arrivé sans annonce. La seule affiche nous décide, avec Madame, et nous y allons, sans trop savoir sur quoi tomber. C'est un film qui va au-delà de Fellini ou de la Dolce Vita, même si les références sont évidentes. Et Sorrentino réussit à être encore plus fort que Fellini, avec un film métaphysique, malgré l'abord.

La grande bellezza

Gep Gambardella, le héros, n'est pas simplement mondain : c'est le roi des mondains. De son appartement dominant le Colisée, il organise des fêtes toutes plus ou moins orgiaques, ou des dîners de vieux intellectuels qui se connaissant par cœur. S'agit-il seulement des affres de la vieillesse qui frappent Don Juan sexagénaire ? cette vue serait trop simpliste.

En fait, ce film est une vanité. Vous savez, ces peintures "mortes" du XVII° siècle, où apparaissaient toujours une tête de mort, afin de signifier le destin ultime : vanité des vanités, tout est vanité.

La grande bellezza

Gep est vain, le sait, et n'est pas vaniteux. Il démontre d'ailleurs une certaine humanité, et même d'une bienveillance "anormale" pour un mondain qui ne vit qu'à la surface des choses. Le film montre ces vanités, celles de ce monde décadent et débauché. Mais alors que tant d'autres se complaisent dans un voyeurisme indulgent, malsain et complice, Sorrentino réussit à garder la distance envers ses excès. Il les montre, sans aller trop loin, justement. Le film montre toutes les vulgarités de l'époque, l'art, la littérature, les postures, les impostures, la drogue, toutes ces pratiques modernes et dévoyées et convenues.

Mais surtout, il montre la vacuité et la solitude de chacun, et leur humanité faseillante sous le vernis craquelant du monde. Le monde est laid, et on devrait normalement être misanthrope. Mais cette humanité déchue, cette triste condition humaine est également capable d'un peu de tendresse. Car Gep, c'est vous, c'est moi. Il est toujours impeccablement habillé, et son dandisme est l'écho de notre volonté commune de nous présenter sous notre meilleur atour, de tromper l'autre, de maquiller, de trucare. Nous sommes tous mondains, mais Gep est le roi des mondains, un nouveau Brummel.

Gep a écrit, autrefois, un roman qui eut du succès, l'équivalent du Goncourt. Et depuis, critique dans une revue vaguement people, il n’écrit que des articles de commande. Des articles justes, d'ailleurs, pas complaisants, comme cette scène délicieuse où il se moque d'une "artiste" qui débite des ...onneries, comme aux bobo habituels, mais qui ne parvient pas à abuser notre héros. L'homme a du jugement. Une profonde lucidité. Et il voudrait écrire le roman que Flaubert n'a pas écrit, celui qui décrirait le rien, le néant, le niente. Mais si Flaubert ne l'a pas écrit, comment lui, Gep, pourrait-il l'écrire ?

Il se promène donc, longuement, au fond des nuits romaines. Car le monde, celui du film, c'est Rome. Rome nocturne, Rome déserte, Rome éloignée des vues de touriste, Rome isolée où sa solitude se perd, Rome miroir du néant, mais aussi Rome contrepoint, avec ses beautés héritées si opposées à la vulgarité du temps présent. Au passage, cette délicieuse réponse, lorsque raccompagnant une femme qui habite Piazza Navonna, il affirme "ah, vous habitez à la périphérie?".

La grande bellezza

Gep recherche donc la beauté, l'amitié, le sens. Les funérailles sont l’occasion d'une première rencontre avec la mort, où malgré son professionnalisme de mondain, qui sait se comporter ("on ne pleure jamais à un enterrement, il faut laisser cela à la famille, elle a le monopole de la douleur") il se laisse gagner par l'émotion.

Dans ce film turbulent, la religion intervient à la fin, incarnée par deux personnages, un cardinal mondain - dans le monde- et une "sainte", sorte de mère Térésa qui dort par terre, édentée et grimaçante et flétrie et ridée et fripée et amorphe. Elle est quasi anéantie par le poids des ans, mais elle montre une espérance insensée, grimpant à quatre pattes la Scala Santa, à bout de force, malgré le poids des ans, mais tirée par l'espérance, au-delà du sens.

Gep ne se convertit pas puisqu'il est blasé et désinvolte. Son sens à lui, c'est la beauté, cette chose intense et fugace, qui disparaît dès qu'on l'aperçoit. C'est un film métaphysique, non un film religieux. Dans le bouillonnement du monde et sa terrible vacuité, il montre qu'il y a toujours un peu quelque chose, même sous le néant de notre condition humaine.

Toni Servillo effectue une époustouflante performance d'acteur, à la suite de son rôle dans Il divo. Voici un des plus grands comédiens contemporains. Quant à Sorrentino, il a réussi à dépasser Fellini : chapeau !

La grande bellezza

  • Interview de T Servillo

O. Kempf


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