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[À vous de voir !] Le passé ou Only God Forgives ?

Par Anaïs

Cette semaine, sélection 100% Cannoise avec Le passé d'Asghar Farhadi et Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, deux films diamétralement opposés – l'un est bavard, l'autre fait l'économie des mots, l'un est épuré, l'autre esthétisé etc  mais toutefois pareillement languis (du moins il me semble) par les cinéphiles. 

La thématique ne concerne donc pas deux longs-métrages ici mais deux filmographies, qui posent subtilement la question suivante : leur nouvelle création parviendra t-elle à, sinon surpasser, du moins égaler leur précédent – et retentissant  succès (j'ai nommé Une séparation pour Asghar Farhadi et Drive pour Nicolas Winding Refn) ? Et quelle démarche ont-il adoptée pour ne pas rester dans l'ombre de ces réussites antérieures ?

Si Asghar Farhadi a choisi, lui, de rester fidèle à sa recette originelle (un drame familial intimiste et réaliste), Nicolas Winding Refn a quant à lui préféré radicaliser son cinéma afin, je suppose, de s'affranchir de l'image populaire laissée par Drive. Plus libre – et donc plus sordide  et plus expérimental, Only God Forgives viole les rétines afin de rappeler que, je cite le réalisateur lui-même, "art is an act of violence"

[À vous de voir !] Le passé ou Only God Forgives ?
[À vous de voir !] Le passé ou Only God Forgives ?

Le passé (Asghar Farhadi)Un drame académique qui met en lumière les difficultés d'un couple (Marie et Samir) tiraillé entre leur passé  incarné ici par leurs ex respectifs  et leur futur. Asghar Farhadi relate donc plus spécifiquement le présent d'une famille recomposée (Marie a deux filles, Samir, un garçon) dont le quotidien se trouve gangrené par les non-dits. Si d'ailleurs il distille à merveille ce vénéneux mutisme dans ses paradoxalement nombreux dialogues et rend ainsi brillamment compte de l'incompréhension qui unit les membres de cette famille, sa mise en scène pèche en revanchepar orthodoxie. Consensuelle et pudique, cette dernière frustre d'autant plus que le plan final, d'une intensité déchirante, laisse supposer qu'elle aurait pu côtoyer les sommets du début à la fin. De même pour le scénario qui multiplie les judicieuses ellipses avant de se perdre dans de soporifiques longueurs que seul le talent des acteurs masculins (Ali Mossafa et Tahar Rahim, bluffants dans leur résignation personnelle) rend supportable. Bérénice Bejo joue quant à elle avec justesse uniquement dans le registre de la colère et Pauline Burlet s'égare, elle, dans celui de l'émotion. En résumé, un thriller intimiste mais inégal qui retranscrit toutefois avec brio le malaise familialEn deux mots : réaliste et bavard.Le petit plus : Asghar Farhadi est réputé pour avoir exigences très singulières. Avant le tournage, il organise par exemple des répétitions qui ne consistent pas seulement, et comme il est coutume de le faire, à s'imprégner du scénario et des personnages mais aussi à courir dans une salle et faire des abdominaux. Sa méthode pour choisir les acteurs est également très déstabilisante. Pour Le passé, Bérénice Bejo a notamment quitté son essai sans rien savoir ou presque de son personnage. Le réalisateur a uniquement testé son visage (mis des cotons dans sa bouche, foncé son front, travaillé la commissure de ses lèvres).N'hésitez pas si :
  • vous adorez les chroniques familiales ;
  • Tahar Rahim vous fascine depuis Un prophète (bien que dans un rôle ordinaire cette fois, il crève une fois de plus l'écran) ; 
  • vous appréciez les ellipses et/ou fausses pistes dans les scénarios ; 
Fuyez si :
  • vous avez le moral et vous désirez le garder (cette famille recomposée se déchire continuellement c'est donc tout sauf gai) ;
  • les longueurs vous insupportent (il y en a pas mal malheureusement) ;
  • vous préférez les mises en scène originales (ici elle est extrêmement épurée) ;  
[À vous de voir !] Le passé ou Only God Forgives ?
[À vous de voir !] Le passé ou Only God Forgives ?

Only God Forgives (Nicolas Winding Refn)La funeste confrontation entre Chang, policier à la retraite et Julian, gérant d'un club de boxe thaïlandaise suite au meurtre de son frère et à la demande de sa mèreUne triptyque freudienne donc qui explore voire tente de résoudre, sous forme de psychanalyse cinématographique, le complexe d'Œdipe, Julian ayant en effet tué son père et ployant sous le poids d'une mère castratrice (l'excellentissime Kristin Scott Thomas qui reflète d'ailleurs peut-être aussi l'amère et inéluctable Fatalité ici). Brillammentinterprété par Ryan Gosling – dans un rôle à contre-emploi qui plus est puisqu'il est défiguré et impuissant (au sens propre comme figuré) – le destin de Julian et de sa famille fait plus largement écho à la malédiction des Atrides selon moi et à leur destin tragiquement marqué par des meurtres (parricides, infanticides) ou encore des incestes et dont la seule issue possible est la mort, incarnée ici par le troublant Vithaya Pansringarm. Peu bavard – comme à son habitude –, Only God Forgives agacera assurément les spectateurs fuyant tout symbolisme et peu enclins à l'interprétation mais ravira les amoureux des photographies aussi brutales que raffinées, insoutenables que splendides – et qui rappellent en cela celles dePark Chan-wook. L'extrême violence côtoie en effet ici le contemplatif voire le délire (les génialissimes scènes de karaoké !) et est sublimée par un travail sur les lumière digne des plus belles toiles. En résumé, une tragédie greco-Refnienne noire et divine, transcendée comme toujours chez le réalisateur par sa bande originale (signée Cliff Martinez). 

En deux mots : brutal et raffiné.
Le petit plus : avant d'accoucher d'Only God Forgives, Nicolas Winding Refn s'est nourri de différents ouvrages sur la mythologie mais aussi de films, dont The Evil Cameraman de Richard Kern qui a d'ailleurs été, selon ses dires, sa plus grande source d'inspiration.
N'hésitez pas si :
  • vous aimez les polars esthétisés ;
  • le complexe d’Œdipe et plus largement les conceptions freudiennes vous passionnent ; 
  • vous adorez Kristin Scott Thomas (elle est tout bonnement époustouflante et vole clairement la vedette à Ryan Gosling – c'est dire !) ; 
Fuyez si :
  • vous êtes allergique à la violence physique comme symbolique (je le dis et répète, Only God Forgives est glauque) ;
  • les longs-métrages volontairement ralentis (à la Wong Kar-Wai)  vous ennuient profondément ;
  • vous ne voyez pas l'intérêt d'un film sans dialogue (rassurez-vous, il y a quelques échanges mais ce n'est pas ce qui prédomine) ; 

Verdict ?Bien qu'il me soit difficile de vous certifier que vous passerez un bon moment – tant il est d'une singularité extrême – je ne peux que vous inviter à aller voir Only God Forgives, ne serait-ce que pour son statut d'OCNI (objet cinématographique non identifié).
À mon sens en tout cas, c'est une création absolument brillante qui repose sur une mécanique un brin sadique au sens où Nicolas Winding Refn n'est jamais là où on l'attend et frustre volontairement son spectateur (par exemple, le gore frappe continuellement dans ce film, on s'habitue donc progressivement à cette mécanique sanglante jusqu'à la prévoir même et hop, quand précisément on s'y attend, on nous livre autre chose !). Bref, dans tous les cas, choc esthétique et scénaristique garanti. 
À vous de voir !

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