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Chronique James Joyce - L'Homme de Dublin (Alfonso Zapico) - Futuropolis

Par Bande Dessinée Info

On le croit encore l’homme d’une unique ville, lui qui a habité et parcouru l’Europe tout entière ; on le croit encore l’homme d’un unique roman, lui qui s’est essayé à de nombreux genres, les mêlant parfois même entre eux, jouant impunément avec eux. Il n’avait pas dix ans lorsqu’il a signé son premier poème – un poème bref, déjà idéalement scandé, qui répète en son cœur et en sa fin le mot shade ; un poème qui traçait déjà une voie.
L’ombre de James Joyce : à la fois pleine de génie et pleine de mystère. Il demeure cet écrivain aux mille personnages, aux mille gouffres, aux mille épopées, aux mille libertés littérales et littéraires, aux mille voix. L’ombre de James Joyce : celui qui demeure trop bien, si bien, caché dans le confort personnel de ses lignes si parfaites, dans ses syllabes, ses mots et ses phrases si construites.
Sur un pont de Trieste, aujourd’hui encore, cette ombre reste. Ils sont nombreux, tous les jours, à passer à côté de sa statue qui refuse le silence : Joyce marche, le pied en avant, le front relevé. Il continue à battre la mesure, et poursuit sa route, les fantômes de Pound, Svevo ou Yeats autour de lui, des images de guerre en tête, des airs d’opérette et d’opéra lui montrant le chemin, une bouteille d’alcool à la main – toujours – et dans l’autre, une éternelle valise rapiécée et chargée de voix. Et c’est ainsi, le génie marchant, qu’Alfonso Zapico le présente d’emblée, l’homme de Dublin. Par cet appel du pied qui invite à ouvrir une valise bien pleine.

Lunettes vissées sur l’arête qu’il a longue et aux oreilles qu’il a grandes, le petit Jim quitte très jeune l’humble maison familiale côtière, installée dans un quartier paisible non loin de la grande ville, pour un collège jésuite. Son père, un aristocrate dublinois, et sa mère, s’était employés, raconte Zapico, à engendrer toute une ribambelle de bambins avec enthousiasme. En aîné de cette vaste fratrie, le petit James concentre attentions et admiration. C’est qu’il est né James Joyce, le talent de son père dans les yeux, promis à un futur éclat.
Très vite, sous fond de répression, il emprunte la route de l’écriture : son premier poème, déjà, fait entendre les désordres politiques, religieux et culturels de l’île en proie à l’autorité et à la mainmise de la couronne britannique. Tandis qu’un chapitre de l’histoire de l’Irlande se referme, au même moment, Joyce se prépare à tracer le premier mot de son œuvre, dès lors indissociable des battements et des bouleversements de son pays, et de sa ville. Au lycée, il sait s’entourer de camarades promis au meilleur avenir, mais sa tête pleine, capable de citer Ibsen dans le texte et de s’attirer les jalousies des plus hauts lettrés, dépasse déjà toutes les autres.
Et pas uniquement en taille… surtout, plutôt, en circonférence : Joyce rentre dans chaque cercle avec l’effronterie d’un jeune premier. D’aucuns déplorent sa vanité colossale, d’autres son inénarrable fainéantise. À Paris, le chapeauté végète entre les fauteuils des théâtres et les repas volés dans les assiettes de ses amis, en attendant son hypothétique épiphanie. De retour en Irlande aux chevets de sa mère mourante, il se retrouve entouré de décadence matérielle et spirituelle. Alors, dans un sursaut, un soir, devant une bougie à moitié consumée, il prend la plume. Pour ne jamais plus la reposer.

Alfonso Zapico ne cesse de dessiner l’écrivain en marche, un pied toujours en avant, ne prenant jamais le temps de regarder derrière lui. Lorsqu’il se pose, brièvement, c’est pour la pensée de la douce Nora et pour accueillir les premiers émois amoureux : A passé le temps, / De la rêverie. / Amant vers l’amante, / Amour, me voici. Mais extraite de ces moments rendus rares, la rêverie laisse place à l’arrogance : le paysage joycien ne souffre d’aucune trace de vestiges d’un passé qu’il dit vouloir ignorer. Alors Zapico le dessine en marche, comme en œuvre, lui-même.
À partir de ce moment, Joyce ouvrit les hostilités contre le monde qui l’entourait. Rendu fort par Nora et par l’art, il déclara la guerre à une nation grise, à une société paralysée, à une Église rétrograde et même à la « Renaissance littéraire irlandaise », car elle faisait partie de tout ce qui précède.
Mais la guerre de Joyce est personnelle : Zapico le fond dans les décors des villes qui le rejettent les unes après les autres – de Notre Dame de Paris aux cathédrales austro-hongroises, en passant par le brouillard de Londres et les nombreux ports des villes et les plaines des campagnes européennes –, et celui qui se proclame artiste au tout-venant est en fait croqué en figure d’errant balloté, et d’exilé.
La quête, si bancale puisse-t-elle être, est évidemment, aussi, éminemment littéraire. Le papier concentre toutes les possibilités de réalisations qui ne peuvent trouver aucune inscription dans sa vie. James Joyce écrit comme il marche, écrit peut-être même mieux qu’il ne marche, et nourrit son œuvre à venir à chacun de ses pas, à défaut de remplir ses poches. Il va écrivant. Des articles, des poèmes, des traités, des nouvelles, des romans. J’ai une grande œuvre littéraire entre les mains, Nora. Pour être sincère, peut-être la plus grande œuvre jamais écrite…

La biographie – fleuve – du Dubliner par Zapico n’épargne pas l’écrivain. Tour à tour dramatisée, ironique, voire fantaisiste, elle est à l’image de celui qui l’a inspirée. Zapico place Joyce sur de multiples scènes et le revêt des costumes de tous les rôles qu’il a pu endosser. Le portrait est souvent caustique, parfois léger, plein d’humour mais aussi plein de tristesse, et complété par une galerie de personnages, amis ou ennemis, et de lieux qui gardent encore aujourd’hui sa mémoire.
D’anecdotes – comment les deux plus grands écrivains du début du XXe siècle, Joyce et Proust, ces figures d’écrivains en cathédrales, se sont retrouvés, l’un ignorant tout de l’œuvre de l’autre, à parler truffes au beau milieu d‘une soirée mondaine ; comment fut accueillie la publication de son Ulysses par l’intelligentsia littéraire de l’époque, les perles valant leur pesant d’or – en moments essentiels et déterminants, c’est l’odyssée de Joyce et de son œuvre qu’il révèle dans ses moindres secrets. Le texte est riche et détaillé et le trait, dynamique, rend un hommage fidèle à cette œuvre en marche.
L’album se referme sur des planches plus sombres, à l’image de Joyce perdant peu à peu la vue, et son esprit sarcastique, trouvant une forme d’apaisement. Elles mettent une dernière fois en scène l’ombre blanche de l’écrivain dans sa ville ; et l’on sait qu’il n’aura jamais fini de l’écrire.


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