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« A mon arrivée, je pensais que ma fille allait mourir…»

Publié le 24 mai 2013 par Cmasson

Fatimé Moussa vient du village de Wadjougna. Elle partage sa vie entre deux habitations : celle de sa mère, dont elle est la fille unique et qui est trop âgée pour s’occuper seule des repas et cultiver les champs de mil, et celle de son mari agriculteur, qu’elle aide pour les récoltes. Elle rentre le soir dans la maison de son mari, où vivent également  sa mère et ses sœurs.

Un sevrage brutal

Culturellement, les belles-mères ont ici une grande influence, notamment sur les pratiques de sevrage. Certaines belles-mères poussent les mères à sevrer brutalement et précocement leur enfant car selon certaines croyances, on pense que si l’allaitement se prolonge, l’enfant perdra de son intelligence. Les garçons sont sevrés à 17 mois et les filles à 18 mois : un âge  calculé approximativement sur la base du nombre de saisons des pluies. Une année = une saison des pluies…

 Pour sevrer sa petite-fille, la belle-mère de Fatimé Moussa a eu recours à une méthode particulière : afin de dégouter l’enfant  du lait maternel, elle  a placé du piment sur la poitrine de Fatimé. Le bébé a aussi été confié à la belle-mère afin de s’habituer au sevrage et passer à une alimentation à base de boule de mil, de lait de chèvre et d’eau, difficile à trouver en l’absence de forage dans le village. Ce type de sevrage brutal peut gravement impacter la santé des enfants.

«Un matin, de retour à la maison, j’ai trouvé ma fille malade, raconte Fatimé : elle avait mal au ventre, de la diarrhée et des vomissements. Elle pleurait ». La belle-mère est alors allée consulter un guérisseur traditionnel. Celui-ci a pratiqué l’extraction des « fausses » dents (dents de lait), puis divers traitements traditionnels pendant un mois : bouillie à base de feuilles d’arbre, scarifications. Ces pratiques traditionnelles ont un impact important sur l’alimentation des jeunes enfants. Les douleurs physiques causées par ces interventions conduisent souvent l’enfant à éviter voire à refuser de s’alimenter pour ne pas souffrir lors du passage des aliments dans le corps.

Emmener un enfant au centre nutritionnel : un dilemme

Devant la dégradation de l’état de santé de sa fille,  avec notamment l’apparition d’infections et de gonflements accrus sur les pieds, le père d’Achta Idriss a proposé d’aller au Centre de Santé, où un premier traitement a été administré. L’état de l’enfant ne s’améliorant pas, Fatimé Moussa et sa fille ont été conduits par ACF au CNT de Moussoro, à 45km de Wadi-Chaggra.

Le transfert vers le CNT pose parfois problème pour certaines mères à qui il est difficile  de quitter le foyer familial en laissant les autres enfants, et sans aller aux récoltes. Le comité de femmes influentes du village a ainsi conseillé de ne pas amener sa fille jusqu’au CNT de Moussoro, considérant qu’elle était déjà morte: « On va l’enterrer ici, c’est mieux », lui a-t-on dit. Avec le soutien de son mari, soucieux de l’état de santé de leur fille et désireux de trouver un traitement adapté, Fatimé a pris la décision d’emmener l’enfant au centre. Elle avait déjà entendu parler du CNT par deux femmes dont les enfants avaient déjà été soignés dans ce centre, ainsi que par sa mère qui quelques années plus tôt y avait conduit une de ses cadettes.

Trois semaines après son arrivée, Fatimé est heureuse de voir sa fille recevoir un traitement adapté. Le traitement implique la prise de lait thérapeutique, un lait spécial enrichi pour que l’enfant puisse prendre du poids. « Quand je suis arrivée au CNT, ma fille n’avait pas de poids ; je pensais que ma fille allait mourir mais elle a retrouvé sa santé, ses œdèmes sont partis ». A son arrivée, l’enfant n’acceptait plus de nourriture par la bouche. La gravité de son état de santé a nécessité de lui placer une sonde nasale. Un dispositif bien éloigné des pratiques traditionnelles ! L’équipe du CNT a donc fait un travail de sensibilisation auprès de Fatimé concernant la pose de la sonde et les gestes à avoir avec sa fille. Grâce au témoignage d’autres mères, Fatimé Moussa a compris  que  cette sonde naso-gastrique  pourrait permettre la guérison de sa fille. Achta Idriss a ainsi gardé la sonde pendant 13 jours avant de pouvoir repasser à la prise de lait thérapeutique par la bouche.

Renforcer la relation mère-enfant

 Fatimé Moussa est heureuse de l’évolution de l’état de santé de son enfant. Elle apprécie aussi l’ambiance du centre et les activités qui y sont proposées. Des entretiens sont organisés systématiquement entre un travailleur psychosocial, la mère et son enfant nouvellement arrivés au CNT afin d’établir un premier contact, de présenter les activités et de donner l’occasion aux mères de parler d’elle, de leur histoire et de celle de leur enfant malade. « L’accueil au niveau du CNT était bon, raconte Fatimé. Les docteurs s’occupent bien du traitement de mon enfant. Quand je suis venue, je pensais que je serais seule mais heureusement, j’ai trouvé beaucoup de femmes de différentes ethnies (kanembou, gorane et arabe)». Au centre, Fatimé participe à des activités destinées à renforcer ou créer la relation mère-enfant, de favoriser le développement psychomoteur à travers le jeu et la stimulation des enfants dont l’état de santé le permet. Des sessions de jeux mère/enfants, ainsi que des sessions de massage sont organisées afin de renforcer le lien mère/enfant. Des groupes de parole pour les mères sont également organisés, afin qu’elles échangent sur les pratiques de soins et découvrent  d’autres façons de prendre soin d’elle et de leur enfant.

« Je suis contente de me réunir avec d’autres femmes du CNT deux fois par semaine pour parler de la grossesse, l’allaitement, l’alimentation… J’apprends beaucoup de choses !».

Un lien mère-fille recréé

Fatimé Moussa espère qu’elle sera bientôt déchargée du CNT afin de faire part de son témoignage et du fonctionnement du CNT auprès des autres mères dont l’enfant souffre de malnutrition. Elle a aussi hâte de rentrer chez elle. Selon la  tradition tchadienne, les personnes qui rentrent au village sont visitées par les proches qui viennent s’enquérir  notamment de l’état de santé de l’enfant. « Je vais faire une grande cérémonie devant ma maison, avec du thé, et montrer aux femmes du village comme la santé d’Achta Idriss a progressé !». Elle espère contribuer à ce que d’autres mères n’hésitent plus à se rendre au Centre de santé et CNT si l’état de leur enfant le nécessite.

En berçant sa fille, Fatimé lui parle doucement pour la calmer et la rassurer : « Bientôt, on va voir la famille et aller au village, voir tes oncles». De petits gestes qui n’ont rien d’anodin pour cette maman et sa fille, qui avaient peu d’interactions à leur arrivée. Ils constituent une étape importante dans le lien mère/enfant, si nécessaire au développement physique et affectif de l’enfant  et qui se construit entre elles, jour après jour.


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