Magazine Amérique latine

à propos de "Côté Cour"

Par Larouge

  Leandro Ávalos Blacha, que l'on avait découvert – et apprécié – avec Berazachussetts, chronique réjouissante et foutraque d'une ville marquée par l'arrivée inopinée d'une zombie punk, nous revient avec Côté cour. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que sa dinguerie ne l'a pas quitté. Situé dans un futur proche, ce livre se déroule dans une ville hispanisante indéterminée, et plus précisément dans un quartier assez particulier : il est tout entier sous la coupe d'une entreprise, Phonemark, opérant dans de multiples secteurs, dont les principaux sont les télécommunications et la sécurité. Télécommunications, puisque tout le monde a son appareil, dont l'utilisation est même obligatoire au-delà d'un certain quota quotidien, et parce que l'on n'est jamais bien loin de l'antenne de Phonemark. Sécurité, ensuite, puisque Phonemark est aussi chargée de l'emprisonnement de criminels condamnés, qu'il s'agisse de tueurs en série ou de simples voleurs à l'étalage. Et, dans une logique financière de rentabilité, mais poussée à l'extrême, au-delà même de la caricature, Phonemark propose aux habitants du quartier d'accueillir les prisonniers chez eux, dans des cellules aménagées par la firme, moyennant rétribution. Cela permet d'arrondir les fins de mois, de façon à rembourser les dettes contractées auprès de la société. À travers plusieurs textes (sans titre) pouvant globalement se lire indépendamment, mais quand même interconnectés par certains personnages communs, Blacha va nous décrire progressivement cet univers délirant, pour mieux que l'on en savoure les dérives. De combats illégaux hommes-animaux jusqu'à la jalousie d'une femme de prisonnier qui ne comprend pas que son mari puisse s'éprendre de la femme chez qui il est enfermé, en passant par un docteur réducteur de têtes, des poupées qui reviennent à la vie, des oiseaux qui se transforment lors de leur mort, ou une vieille dame obligée de partager le sous-sol de leur propre maison après y avoir été rejetée par sa famille qui s'est incrustée chez elle, rien ne nous sera épargné. Blacha a le chic pour nous déranger dans nos certitudes, nous glacer par la description de ces actes contre nature. Le but du jeu est de nous placer dans la position inconfortable du voyeur, de celui qui assiste à des événements horribles, mais finit par en redemander avec une gourmandise malséante. Car c'est là la force de l'auteur : outrer le propos afin d'en tirer des effets satiriques et un humour noir qui fait mouche. Devant un tel feu d'artifice, le lecteur, s'il arrive à dépasser l'horreur des événements narrés ici, devrait se délecter de cette galerie de portraits invraisemblable, grands-mères qui manient le fusil, enfants qui urinent sur des prisonniers, docteurs qui renoncent à leur serment afin de se procurer de la chair fraiche pour leur hobby de réduction de têtes... C'est bien évidemment une critique de la société de consommation, de la privatisation à outrance, et plus globalement de la déréglementation de nos sociétés modernes, dont les repères ont tendance à s'effriter. Mais il serait vain de trouver ici un message asséné avec lourdeur ou dogmatisme : Blacha s'amuse comme un petit fou à dégommer toutes les conventions, et l'on ne peut que le remercier pour ce moment de franche – mais parfois douloureuse – rigolade.

  Bruno PARA (lui écrire) Première parution : 10/5/2013 nooSFere
source: http://www.noosfere.org/icarus/livres/niourf.asp?numlivre=2146585315

 

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