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Fontenoy ne reviendra plus. Gérard Guégan

Publié le 28 mai 2013 par Edgar @edgarpoe

gueg.jpg Une sorte de Lacombe Lucien à Saint Germain des Près. J'ai découvert Jean Fontenoy en saisissant ce livre sur une table de librairie. C'est un livre perturbant.

On y suit la trajectoire d'un écrivain qui, en août 1933, coordonne la publication de "documents sur le national-socialisme" dans la NRF, pour instruire le lecteur français des dangers du nazisme, et qui  adhère au PPF de Doriot en 1937. 

Comme Guégan, auteur de gauche, trace un portrait dans l'ensemble très sympathique de Fontenoy, on finit par ne plus comprendre.

Le personnage a du charme et une vie d'aventurier : écrivain et journaliste, il installe l'agence Havas à Shanghaï (il crée ensuite le journal de Shanghaï, qui figure dans Tintin et le Lotus Bleu). Il traduit Tolstoï en français. Il est accro à l'opium, malheureux en amour, parfois violent, sentimental, s'engage volontairement par trois fois dans l'armée : en 1918, puis pour défendre la Finlande contre l'URSS et enfin dans la LVF pour défendre Berlin, où il se suicidera en 1945. Conseiller en communication de Tchang Kai-Chek, il a pu cotoyer Jean Monnet, qui un moment s'occupa des finances de la Chine nationaliste.

Dans toute cette dérive, il a conservé l'amitié de Brice Parain, normalien, un temps membre du PCF, agrégé de philosophie, ami de Camus, directeur de la Pléïade, secrétaire de Gaston Gallimard...

Le livre en dit peu sur ce sujet, sur la relation intellectuelle entre les deux amis, s'attachant à des détails plus triviaux, ou personnels.

Guégan note ainsi qu'un livre de Brice Parain, La mort de Jean Madec, publié en 1945, est en fait un hommage à Fontenoy.

Mais rien n'est dit du livre, et on ne saura pas comment Parain explique la dérive de Fontenoy. Le livre de Guégan donne quand même quelques aperçus, parmi lesquels probablement, au premier plan, l'anti-stalinisme de Fontenoy, qui adhère au PPF en apprenant l'exécution de Toukhatchevski. Mais Parain a lui aussi été rapidement un déçu du communisme, amoureux de la Russie, sans pour autant verser dans la collaboration sans retenue avec le nazisme.

On aurait donc aimé plus d'éclairage sur ce point. Non pas d'ailleurs dans l'optique de parfaire le portrait d'un Fontenoy, mais pour comprendre comment ce parcours s'inscrit dans un mouvement qui a touché nombre d'intellectuels français. J'ai feuilleté en librairie le livre de Simon Epstein, "un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance".

Il tend à montrer que la gauche pacifiste des années 30 a été trop souvent collabo à l'entrée de la guerre, alors que certains, à l'extrême-droite, comme Daniel Cordier, ont su entrer en résistance (le livre de Guégan évoque rapidement un autre cas typique, celui de Marc Augier, dit Saint-Loup, travaillant au cabinet de Léo Lagrange en 1936 et créant en 1941 le mouvement collaborationniste des jeunes pour une Europe nouvelle. Un site d'extrême-droite écrit à propos de ce Saint-Loup, que Fontenoy cotoye à la LVF, que "ce chouan moderne avait fait de la matière historique une vision épique : il inventa littéralement une Europe des “Patries charnelles”, autrement dit une Europe des régions, pour laquelle chaque province d’Europe « recevait son autonomie culturelle totale et restait dépendante de la fédération pour l’économie, la politique étrangère et la défense ».")

Le cas Fontenoy, un intellectuel brillant, aurait pu permettre de documenter cette évolution de façon plus idéologique. J'aurais apprécié moins de détails sur sa vie sentimentale mais une analyse conceptuelle plus fouillée.

Pourquoi, également, se replonger dans ces vieilleries ?

D'abord parce que le projet européen actuel reflète en partie le rêve d'un espace politique qui soit un "empire blanc", et parfois chrétien, et que ce rêve a été, aussi, nazi. A titre anecdoctique, une recherche sur Saint-Loup me montre qu'il a créé les Jeunes de l'Europe Nouvelle en 1941, avec un titre faisant référence à la revue éponyme, créée par Louise Weiss en 1918. Elle a certes quitté sa revue après 1933, alors que certains membres étaient plutôt partisans de Hitler, mais cette labilité du projet européen montre que la paix européenne, puisque l'Europe c'est la paix, peut se comprendre de bien des façons, notamment comme la paix des cimetières.

Ensuite, parce que le temps des bifurcations est revenu. On sent que les choix européens qui s'annoncent, fédéralisme ou pas fédéralisme notamment, sur fond de crise sociale aiguë, vont obliger à des revirements, des reclassements. Une anecdote comme le ralliement récent d'une élue du Front de gauche au FN, montre que des mouvements profonds peuvent s'opérer.

J'aimerais, enfin, dans trente ans, pouvoir regarder mes choix et les trouver plus proches de ceux d'un Brice Parain que d'un Jean Fontenoy. Et les choix à venir ne se présenteront pas avec la clarté que permet le passage des ans. Le livre de Guégan montre bien que, dans la précipitation des événements, il est difficile de faire son chemin.

Deux citations qui marquent peut-être la différence entre bons et mauvais choix, repérées dans ce livre vraiment intéressant.

De Brice Parain d'abord, dans Retour à la France, en 1936 : "c'est là, je le répète, l'originalité du bolchevisme et ensuite de tout activisme qui l'a imité, même en le combattant, qu'il partait d'une méfiance du raisonnement pour proclamer la nécessité métaphysique de l'action et l'espoir d'une communauté des engagements. Mais on s'aperçoit bien vite que l'action collective, loin de corriger les imperfections du langage, les exagère, qu'elle les développe selon des formules qu'elle est incapable de réviser, qu'elle est une passion et jamais une réflexion."

Jean Fontenoy, dans l'Ecole du renégat, toujours en 1936, remercie Hitler d'en avoir fini avec "la promotion de l'esprit calculateur" et de s'être attaqué "à notre erreur essentielle, l'intelligence".

Si je voulais continuer en roue libre, je rapprocherais bien cette opposition du beau livre Sa majesté des mouches, de Golding, avec son camp rationaliste contre le camp claniste. Et je citerais aussi un article lu récemment, qui faisait reproche à Derrida de son admiration de Heidegger, philosophe métaphysicien faisant profession de détester le calcul et la technique ; Derrida ayant été introduit aux Etats-Unis par Paul de Man, qui s'est révélé avoir été profondément collaborationniste. On revient au livre de Guégan parce qu'il y raconte les liens entre Fontenoy et Maurice Blanchot, fasciste avant-guerre qui inspirera plus tard Derrida.

Ces divagations finales pour conclure en recommandant ce livre comme une excellente ouverture à la complexité des parcours intellectuels.


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