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“La Vénus à la fourrure” de Roman Polanski

Publié le 27 mai 2013 par Boustoune

La vénus à la fourrure - aff proAïe, pour le flair, on repassera…
On l’avoue, La Vénus à la fourrure était le film que l’on attendait le moins dans la compétition officielle de ce Cannes 2013. Malgré la présence de Roman Polanski, derrière la caméra, malgré Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric devant la caméra.
Peut-être parce que le théâtre filmé, généralement, nous ennuie profondément,  ou parce que le masochisme, thème de l’oeuvre du roman de Léopold Von Sacher-Masoch dont le film s’inspire (1) (2), n’est pas franchement notre truc. 
Mais à l’arrivée, Polanski nous offre l’une des plus belles surprises de ce 66ème festival, un huis clos brillant sur le théâtre, les rapports de force entre le metteur en scène et l’acteur, mais aussi sur le désir et les relations hommes-femmes.

Le film se déroule exclusivement dans un petit théâtre parisien, où Thomas  (Mathieu Amalric), un dramaturge connu, peine à monter sa nouvelle pièce, adaptation de “La vénus à la fourrure” de Sacher-Masoch. Il a notamment beaucoup de mal à trouver la comédienne qui pourra incarner Wanda von Dunajew, le principal personnage féminin. Un soir, alors qu’il s’apprête à rentrer chez lui, stressé par une nouvelle journée perdue à auditionner des comédiennes plus minables les unes que les autres, il voit débouler Vanda (Emmanuelle Seigner), une femme étrange qui demande à passer un bout d’essai pour le rôle. Thomas commence par refuser catégoriquement. Il ne voit pas comment cette comédienne débraillée, vulgaire et apparemment écervelée pourrait être sa Vénus. Sa journée a été “genre” horrible, pour reprendre l’agaçant tic de langage de l’intruse, qui emploie le mot à tout bout de champ, et il ne pense qu’à rentrer tranquillement dîner avec sa fiancée.

Mais Vanda insiste. Elle s’est préparée pour le rôle et veut prouver sa valeur. D’ailleurs, elle a le même prénom que l’héroïne. Si ce n’est pas un signe, ça…
Un peu contraint et forcé, Thomas lui accorde une scène, sans enthousiasme. Mais il ne tarde pas à être subjugué par le talent de la comédienne, qui se métamorphose totalement quand elle joue. Il lui donne la réplique et ils commencent à jouer la pièce, interrompant parfois  la lecture par des échanges sur le sens de la pièce et sa misogynie sous-jacente. Peu à peu, ils entrent dans un rapport dominant-dominé, où chacun prend tour à tour le dessus sur l’autre. Thomas est tout d’abord en position de force par rapport à cette actrice qui n’a pas encore eu le rôle et qui cherche à le convaincre de l’engager, mais quand il doit se glisser dans la peau du personnage masculin de sa pièce, Severin von Kusiemski, il se retrouve désarmé, pris au piège du charme – et des charmes – de Vanda/Wanda. La mise en abîme est assez savoureuse, puisque dans le récit de Sacher-Masoch, le personnage devient l’esclave d’une femme dans l’espoir de mieux pouvoir la contrôler en retour.

La vénus à la fourrure - 2

Mais ici, les évènements prennent une curieuse tournure. La réalité et la fiction se confondent. Le récit prend un tour plus onirique, plus fantastique. On ne sait plus trop si on est dans le réel, le fantasme ou le cauchemar. Idem pour les personnages. Sont-ils Thomas, le metteur en scène, et Vanda, l’actrice? Severin et Wanda, les personnages du livre? Des versions fantasmées d’eux-mêmes? Un peu tout cela en même temps?
Toujours est-il que les rapports de force s’inversent en permanence, que les rôles s’échangent à un rythme qui va crescendo, jusqu’à une troublante scène finale, où le metteur en scène se retrouve vaincu, pris à son propre piège – cette phrase qu’il a placée en préambule de sa pièce : “Et le Tout Puissant le frappa et le livra aux mains d’une femme” 

Le tour de force du film – et probablement de la pièce dont il est tiré – c’est de réussir à nous captiver de bout en bout uniquement en s’appuyant sur la joute verbale des deux comédiens. Mais encore fallait-il réussir à incarner ces personnages complexes, qui évoluent au fil des minutes.
Mathieu Amalric est impeccable en dramaturge cynique, plus fragile qu’il n’en a l’air. Il ressemble beaucoup au Polanski acteur du Locataire ou du Bal de Vampires.
Emmanuelle Seigner est remarquable dans la peau de cette vénus aux multiples facettes, tour à tour agaçante, bluffante, effrayante, et toujours terriblement désirable.

La vénus à la fourrure - 3

Outre ces deux belles performances d’acteurs, le film bénéficie de la mise en scène de Roman Polanski, discrète, mais efficace.
Il n’est jamais simple de filmer des huis-clos et le cinéaste a prouvé, à maintes reprises, qu’il excellait dans cet exercice. On pense à un film comme La Jeune fille et la mort, ou, plus récemment, à Carnage, deux autres adaptations de pièces de théâtre. Ici, il réussit à dynamiser les échanges entre ses comédiens en choisissant toujours l’angle parfait, le mouvement de caméra idéal, et ce, malgré le côté minimaliste du décor – un sofa, un bureau et, en arrière-plan, un décor de… western! (En fait les décors d’une pièce annulée, “La Chevauchée fantastique” en comédie musicale…)

Mais il ne faudrait pas réduire La Vénus à la fourrure à un simple exercice de style ou à un quelconque défi de mise en scène. C’est un long-métrage qui trouve parfaitement sa place dans la filmographie de Roman Polanski. Le côté masochiste de la relation entre Thomas et Vanda rappelle évidemment les excès du couple de Lunes de fiel – déjà avec Emmanuelle Seigner. L’étrangeté des situation génère une certaine tension et évoque des films comme Cul-de-sac ou Le Locataire. On évolue entre comédie, drame et fantastique, comme dans de nombreuses réalisations du cinéaste, du Bal des Vampires à The Ghost writer

On est heureux de voir qu’à presque 80 printemps, Roman Polanski est toujours aussi inspiré et qu’il est capable de nous surprendre avec des oeuvres du calibre de cette belle et envoutante Vénus à la fourrure.
Promis, on fera plus confiance au cinéaste la prochaine fois…

(1) : “La Vénus à la fourrure” de Leopold Von Sacher Masoch
(2) : En fait, plus que du roman, le film s’inspire de la pièce éponyme de David Ives, montée en 2011 à Broadway.

Notre note : ●●●●●●

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