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Mulholland Drive

Par Kinopitheque12

David Lynch, 2001 (États-Unis)

Mulholland Drive

Un nom sur un panneau : Mulholland Drive. Au bord de la route, en pleine nuit, le panneau est éclairé par les phares des voitures qui circulent. La route longe de ses virages la crête des montagnes de Santa Monica contre lesquelles Los Angeles vient s’étaler. Pas d’habitation le long de ce bitume… C’est un « terrain de rêves » pour David Lynch, l’idéal point de départ pour son film.

DU FANTASTIQUE ET DE L’INSOLUBLE RÉALITÉ
En complète rupture avec la linéarité de son précédent métrage, Une histoire vraie (1999), dont le scénario était aussi droit que la route empruntée par Richard Farnsworth pour traverser les États-Unis (The straight story sous son titre original), Mulholland Drive serpente autour d’un récit complexe qui s’inscrit, surtout dans son dernier tiers, dans une fascinante incohérence. Pleine d’espoir, Betty (Naomi Watts) vient à Los Angeles pour auditionner et commencer une carrière de comédienne. Elle s’installe dans l’appartement de sa tante absente et fait la rencontre inopinée d’une femme (Laura Elena Harring) qui, échouée là par hasard, a subi le choc d’un accident de voiture auquel elle vient d’échapper. Cette belle brune n’a plus de repère et prétend, après avoir posé les yeux sur une affiche de Gilda (Charles Vidor, 1946), se prénommer Rita. Les deux femmes tombent amoureuses l’une de l’autre. Le mystère introduit dès le commencement enfle tout au long du métrage : lorsqu’un homme meurt de peur à la vue d’un monstre caché derrière une benne, quand l’énigmatique M. Roque (Michael J. Anderson) apparaît pour influer sur la réalisation du film dans le film, lors d’un rendez-vous troublant dans un ranch avec un cowboy hors du temps (Monty Montgomery)… Plusieurs objets renforcent aussi le mystère : des clés bleues et une petite boîte de la même couleur qui, plutôt que nous permettre d’accéder à une meilleure compréhension, bien au contraire, gonflent la nébuleuse qui se déploie tout au long de l’histoire. La plongée dans la boîte est un point de rupture dans le récit.

Par ses cassures narratives successives, Mulholland Drive nous échappe sans arrêt. Tentons simplement de cerner la première séquence : sur fond violet, une danse introductive, un lindy hop (?), et le rêve de succès de Betty illuminée par les projecteurs (applaudissements en off), puis le silence, un gros plan suit les plis des draps roses sur un lit défait et remonte jusqu’à un coussin, la caméra plonge vers le coussin jusqu’à ce que l’écran devienne noir. Le raccord avec la scène suivante se fait sur ce noir devenu nuit ; le panneau qui indique Mulholland Drive apparaît. Ce plan ouvre la scène de l’accident de voiture. L’enchaînement de ces différents éléments nous amène à supposer qu’une personne, Betty (?), vient de faire un rêve (celui de son succès), s’est réveillée, se recouche et rêve à nouveau (la ou les scènes suivantes). La caméra subjective qui amène le spectateur sur l’oreiller peut être également interprétée comme une simple invitation au rêve. Ces gros plans dans le lit sont flous, en caméra portée, durent peu de temps et offrent une transition à peine perçue entre la danse entraînante et l’ambiance suivante, nocturne et presque inquiétante (les nappes de clavier de la bande son soulignent cette impression). Avec Mulholland Drive, David Lynch aurait ainsi envisagé l’assemblage d’une structure complexe dont l’un des objectifs aurait été de nous convier à un rêve éveillé. Il s’agirait par conséquent pour le public de se laisser imprégner par des atmosphères diverses et de ne plus se soucier de la logique d’un récit qui, tout en déconcertant, n’en est pas moins porteur de sens.

THIS IS THE GIRL
Un des composants fantastiques de Mulholland Drive réside dans la lente permutation opérée entre la blonde Betty/Naomi Watts, sûre et décidée, et la brune Rita/Laura Elena Harring, troublée et craintive. Cet échange de personnalité commence lorsque Rita met une perruque blonde et, dans la même scène, un premier transfert se produit peut-être lorsque les deux femmes couchent ensemble dans une scène terriblement sensuelle. Au club Silencio, la transformation se poursuit : toutes deux, blondes, sont touchées par la chanson interprétée par Rebekah del Río, Llorando. C’est au tour de Betty de perdre ses repères. Ces deux protagonistes, comme rêve et réalité dans le film, se rencontrent et se confondent. Dans la dernière partie de l’histoire, le personnage de Naomi Watts sort transformée de la Limousine noire. Elle n’est plus Betty mais Diane. Elle est dans une détresse visible. A l’inverse, Rita devenue Camilla est pleine d’assurance. Elle vient chercher Diane et la guide jusqu’à une soirée qui suscite d’insupportables jalousies.

LOS ANGELES ET LE CINEMA, QUELQUE CHOSE DE POURRISSANT
Avant de voir le soleil de carte postale et les palmiers qui cernent les voies rapides tout autour de la métropole, Lynch filme cette route qui se trouve à proximité de son propre domicile et qui offre un panorama sur la ville. Les différents lieux de tournage de Mulholland Drive sont autant de points de vue sur l’agglomération californienne : vagues périphéries (route de nuit, quartier de bungalows et riche villa sur les collines hollywoodiennes), centre ville moderne (un plan aérien démiurgique montre les toits des gratte-ciel et les artères urbaines), coffee shop traditionnel en bord de route et lotissements bourgeois… Les architectures sont variées et participent autant à l’illustration d’une métropole contemporaine bien réelle qu’à celle d’un Los Angeles rêvé. Au contraire, les intérieurs des bâtiments s’inscrivent la plupart du temps dans un contraste fort avec les vues extérieures et surprennent comme l’intérieur gangrené d’un corps que l’on croyait en parfaite santé. Comme dans Blue velvet (1987) ou Lost highway (1997), les néons et les lampes aux abat-jour rougeâtres peinent à percer de leur lumière l’ombre de pièces à la tapisserie verte et au mobilier vieilli. Chambre d’hôtel pour homme en fuite, appartement pour macchabée, salon de l’énigmatique M. Roque, autant d’espaces glauques, propices à l’angoisse et aux secrets. La putrescence intérieure de Los Angeles est explorée plus en détail dans Inland Empire (2007). Un des sites légendaires filmés par Lynch est l’entrée des studios Paramount (même si le logo n’apparaît pas pour des questions de droits*). Mulholland Drive est lui-même un condensé du monde cinématographique : de l’audition des acteurs au studio de tournage, les étapes de fabrication d’un film sont en partie décortiquées, les conflits entre les auteurs et les producteurs ne sont pas ignorés (les premiers sont imbus de leur personne, les seconds sont perçus comme les inflexibles criminels d’une organisation insaisissable)… Ce film suit un fil fantastique qu’il tient jusqu’au bout mais, selon les séquences, nous plonge dans différents registres très hollywoodiens : histoire d’amour, enquête, suspense… Il évoque même le western par la seule présence du cowboy. En outre, il nous surprend par de magnifiques moments : par son talent, Naomi Watts transforme la scène d’audition en un pur bijou de cinéma, scène d’autant plus surprenante que Lynch et l’actrice nous y préparent différemment un peu plus tôt dans le film.

Voir Mulholland Drive, c’est accepter d’avoir l’esprit embué. Comme dans un rêve, la réalité y est cassée en une multitude d’éléments. Savamment, David Lynch les intervertit et en fait une œuvre sombre qui, au final, oscille entre incohérence et logique. Le rêve ne s’explique pas et tout le charme est là, dans les parcelles d’ombres qu’il recèle. « Silencio ».

*Chris RODLEY, David Lynch : Entretiens avec Chris Rodley, Paris, Cahiers du Cinéma, 2004.
A lire : « David Lynch et le cubisme » d’E.Plasseraud, Cadrage, avril 2007.


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