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Une rançon

Publié le 22 août 2013 par Adtraviata

Une rançon

Quatrième de couverture :

Une rançon marque le retour au roman de l’immense écrivain qu’est l’Australien David Malouf, prix Femina étranger pour Ce vaste monde. Il réinterprète ici magistralement l’une des scènes les plus célèbres de L’Iliade. Celle où Priam, du haut des murs de Troie, assiste à la profanation du corps d’Hector, traîné derrière le char d’un Achille rendu fou de douleur par la mort de son ami Patrocle. Prêt à tout pour récupérer le cadavre de son fils, le vieillard, dépouillé des attributs de la royauté, se dirige alors vers le camp des Grecs dans une simple charrette tirée par des mules. Achille et Priam: deux hommes face à leur souffrance, au chagrin, en quête de rédemption. Incandescent et crépusculaire, ce livre au lyrisme puissant et délicat, à l’instar de l’épopée légendaire qu’il restitue, résonne singulièrement dans le monde d’aujourd’hui.

Comment parler avec justesse de ce livre… Etrange découverte d’un auteur que je ne connaissais pas du tout, avec une relecture d’un épisode de la Guerre de Troie.

Dès les premières lignes, je suis retournée à mes 16 ans, à mes études gréco-latines, où en 5e (traduction pour les Français : la 1e), on lisait l’Iliade et l’Odyssée, les poètes grecs… C’est la première partie de ce roman, qui nous replonge dans ce monde de héros, de demi-dieux au destin funeste, jouets des dieux, habités par des passions et des pulsions qui les dépassent et leur donnent une aura, une gloire brûlante, déjà éternelle. Mais alors qu’Achille profane quotidiennement le corps d’Hector en le traînant brutalement sous les remparts de Troie, le roi Priam, dont le nom signifie "échangé contre rançon" ou "le prix payé’, Priam, père d’Hector, guide de son peuple, se laisse envahir par une intuition nouvelle : lâcher les attributs et les rites du pouvoir pour se présenter devant Achille en simple mortel, en simple humain, en père, et lui demander de lui restituer le corps de son fils.

Alors le roman dépasse largement le mythe et imagine le voyage de Priam vers le camp des Achéens, après qu’il ait réussi à convaincre les Troyens de le laisser partir. Guidé par un simple charretier, conduit par deux mules originales, le temps d’une traversée, le vieil homme découvre les ravages de la guerre dans la campagne mais surtout la vie ordinaire, la nature toute proche, et c’est tout l’art de David Malouf d’évoquer cette découverte de la vie simple à travers l’eau fraîche qui baigne les pieds, les poissons qui filent dans la rivière, une galette dont la seule vue évoque la femme qui l’a préparée… Une humanité que Priam ne connaissait pas, tout enfermé qu’il était dans les rituels et le protocole de sa fonction. C’est alors qu’intervient un envoyé des dieux, au coeur de cette humanité retrouvée, goûtée : certes, ils ne sont jamais loin, les dieux grecs, dans ce genre d’histoire, mais on dirait qu’il a fallu à Priam ce dépouillement, cet intérêt neuf, cette proximité avec son compagnon de route, cette confiance en lui et en la vie pour qu’il discerne sur son chemin les signes d’une autre présence. Qui lui ouvrira les portes du camp grec et le mènera à Achille.

Cette rencontre, c’est une trêve entre les neuf épouvantables années de guerre qui l’ont précédée – et dont le paroxysme a sans doute été l’affrontement entre Hector et Achille – et la dernière étape qui verra la chute de Troie. David Malouf évoque à merveille ce moment de grâce entre les deux hommes et à nouveau, cette intuition de la fin tragique qui précipitera les héros dans le chaos et la mort. Le mythe rejoint encore la vraie vie : David Malouf explique dans la postface comment il a connu le récit d’Homère en 1943, alors que l’Australie était la base arrière des Américains qui partaient combattre dans le Pacifique. L’auteur a fait un lien immédiat entre la guerre de Troie et son quotidien d’enfant, mais nul besoin de vivre une guerre pour connaître de ces moments de répit où tout est rassemblé, illuminé, sublimé, avant de replonger dans les combats humains ordinaires… où l’on se voit offrir une oasis de calme avant une tempête qui dépasse infiniment les pauvres humains que nous sommes et que pourtant nous pouvons, nous devons passer sans nous laisser briser comme des brindilles, espérant laisser une trace… Comment, aussi, on traverse tout simplement l’épreuve de la mort d’un proche, il me semble que c’est cela aussi que le mythe, et David Malouf après lui, met en exergue.

Moment suspendu entre destin tragique et humanité ordinaire, invitation à oser être soi-même, à vivre libre en toute circonstance, relecture d’un mythe antique toujours actuel sur la vie, la mort, la liberté, Une rançon déploie un lyrisme qui n’est pas sans rappeler – une évidence lumineuse – le théâtre grec : je me suis fait plaisir à lire de nombreux passages à haute voix pour en goûter la force, la beauté. La langue musicale, balancée irrigue de son souffle ce roman inclassable, qui je l’espère, trouvera son public !

"Achille au pied léger : c’est sa distinction suprême parmi les Grecs. La rapidité avec laquelle son esprit gonfle d’air ses poumons pour alimenter en surplus d’énergie et de légèreté ses talons et ses plantes de pieds, les muscles de ses mollets,les longs tendons de ses cuisses, est une qualité animale qu’il partage avec les loups de ses montagnes natales quand, le corps en extension, la fourrure plaquée sur l’échine, ils courent sous le vent.

L’esprit du coureur l’a abandonné. C’est de la pesanteur terrestre en lui de tous ses organes, à commencer par son coeur, qu’il doit se défaire s’il veut redevenir lui-même.

Il attend la déchirure. Que quelque chose survienne qui rompra le sortilège qui le li, la fureur dévorante qui l’anime et ruine de désespoir son esprit. Quelque chose de neuf et d’inimaginable encore, dont la rencontre viendra le confronter à la nécessité de s’arracher à l’étouffante toile grise qui l’enserre.

Entre-temps, jour après jour, il enrage, se déshonore, en appelle en silence à un esprit qui ne répond pas, et dort." (p. 37-38)

"- Mais tu n’es pas n’importe quel homme.

- C’est vrai.Dans un certain sens, je ne le suis pas. Mais dans un autre, un sens plus profond, je le suis. J’y trouve une sorte de liberté. C’est un sentiment qui me plaît, me séduit. Et qui sait, parce qu’il est inattendu, le séduira peut-être lui aussi : une chance de se libérer de l’obligation d’être toujours le héros, comme on attend toujours de moi que je sois le roi. Pour enfin assumer la charge plus légère d’être simplement un homme. C’est peut-être ça le vrai cadeau que je dois lui faire. La vraie rançon." (p. 59-60 – dialogue entre Hécube et Priam)

"Il m’apparaît, dit-il (Priam) presque comme dans un rêve, que nous pourrions nommer autrement ce que nous appelons la fortune et attribuons au caprice ou à la volonté des dieux. Et nous offrir ainsi une sorte d’ouverture. La chance de pouvoir agir par nous-même. De tenter quelque chose qui pourrait forcer les événements à emprunter un cours différent." (p. 61)

David MALOUF, Une rançon, (magistralement) traduit de l’anglais (Australie) par Nadine Gassie, Albin Michel, août 2013

Un immense merci à Laure Wachter et aux éditions Albin Michel pour la découverte de ce livre !

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