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Antonio Gramsci, un militant de son temps

Par Alaindependant

Pour Gramsci, « ces États (Angleterre, Allemagne, France, Italie, etc...) sont définitivement sortis de la « phase de transition » avec l’Ancien Régime : la bourgeoisie a réussi à chasser la noblesse du pouvoir et à le saisir. Ce dernier est maintenant organisé de manière nouvelle : l’État bourgeois est économiquement et politiquement structuré par le capitalisme industriel, Gramsci l’appelle l’« État moderne »  ou « avancé ». Dans la Russie pré-révolutionnaire, le pouvoir était encore dans les mains de la noblesse, et la société majoritairement paysanne. C’est sur cette base qu’il la qualifie d’État « arriéré », appartenant au passé. C’est cette analyse qui lui fait dire, que la forme qu’a pris la révolution russe n’est pas celle que pendront les révolutions dans les « États modernes » car les conditions dans lesquelles elles se dérouleront sont structurellement différentes. »

Faire « l'analyse concrète d'une situation concrète » est assurément une exigence de toute stratégie, en n'oubliant pas toutefois que « ce sont les masses qui font l'histoire », et non les penseurs, quels qu'ils soient.

Michel Peyret


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Crédit photo: http://rozenbergquarterly.com/?p=2307

Antonio Gramsci, penser la révolution au présent

par SARAH BENICHOU

[...]

Comment construire le pouvoir des travailleurs ?

Tout au long de sa vie Antonio Gramsci aura tenté de répondre a cette question, en tant que militant révolutionnaire, dans une période historique rythmée tant par la vague révolutionnaire engendrée par la crise politique mondiale ouverte par la Premiére Guerre mondiale et la révolution russe [1] que par l’installation du fascisme dans l’Italie industrielle naissante [2] du milieu des années 20.

Marquée par une forte polarisation politique, ce moment charnière du XXe siècle fut celui de la formation politique de Gramsci comme dirigeant révolutionnaire [3]. Le retournement brutal du niveau de combativité et d’organisation des tra­vailleurs italiens, en un laps de temps extrêmement réduit [4], est à l’origine de son travail d’élaboration politique tant sur le plan pratique que théorique.

En novembre 1926, accusé de « conspiration », il est condamné à 20 ans de prison par la « justice » fasciste qui déclare, par la voix du procureur du tribunal spécial, qu’«  il faut empêcher ce cerveau de fonctionner pour les 20 ans à venir  ». Gramsci siégeait alors au par lement comme député de Turin et venait de terminer la rédaction des Thèses de Lyon destinées à constituer l’orienta tion politique du prochain congrès du Parti Communiste d’Italie (PC d’ I).

En emprisonnant Gramsci, Mussolini voulait paralyser l’activité politique des communistes qu’il avait déjà rendue illégale quelques mois auparavant. Membre des exécutifs du PC d’I et de la IIIe Internationale, Communiste (IC), Gramsci était un organisateur essentiel de l’activité politique [5] et des débats stratégiques qui traversaient alors tant le PC d’I que l’IC [6]. Cette incarcération fut un tournant fondamental dans la vie de Gramsci : enfermé, il est alors contraint de réduire son activité militante au travail théorique.

Avant d’être un « penseur », statut auquel il est souvent réduit, Gramsci est donc un militant révolutionnaire, façonné par les mouvements de son temps. C’est avec cette approche qu’il faut aborder les 3 000 pages qu’il rédige en prison [7]. La continuité entre ces écrits et son activité militante antérieure est fondamentale : incarcéré, Gramsci tente, encore et tou­jours de construire les outils nécessaires à l’auto-émancipation des travailleurs.

L’hégémonie, un concept pour penser la révolution au présent

Marxiste contemporain de la révolution russe, Gramsci est profondément marqué par cette expérience. Pour lui, elle a « marqué un tournant décisif dans l’histoire de l’art et de la science politiques » [8] : c’est un repère politique fondamental, Cependant, il affirme également que « les événements de 1917 [constituent] le dernier fait du genre dans l’histoire de la politique ». [9] Cette prise position, a priori polémique, est à l’origine de ses réflexions sur le concept d’hégémonie.

Alors que les dirigeants de l’IC cherchent les explications de l’échec des révolutions européennes dans la politique des autres forces du mouvement ouvrier, isolé dans sa cellule, Gramsci veut comprendre la situation politique et les erreurs commises par les communistes.

1917 une exception exemplaire ?

Gramsci sait que l’expérience des travailleurs et des paysans italiens du début des années 20 n’est pas unique. Des mouvements de grèves de masse produisant des structures auto-organisées des travailleurs se sont développés un peu partout en Europe à la même période, notamment en Allemagne, créant même des situations ponctuelles de double- pouvoir. Cependant et malgré des appels à l’insurrection lancés par le Parti communiste allemand à plusieurs reprises, la révolution socialiste d’Allemagne, tant attendue en Russie a échoué, marginalisant le KPD [10], renforçant les courants politiques réformistes dans un premier temps et ouvrant finalement une situation favorable à l’émergence du nazisme. À l’inverse de ce qu’avaient espéré les dirigeants du Parti bolchevik dix ans auparavant, la révolution russe reste isolée à l’échelle internationale.

Pointant le fait que le dynamisme et la massivité des mouvements européens étaient largement comparables à ceux qui ont animé la Russie de 1917, Gramsci affirme que la révolution russe est une « exception » à l’échelle euro péenne. Il essaie de comprendre également pourquoi.

Gramsci attribue à la Russie pré-révolutionnaire une dimension « anachronique » [11] qui repose sur une vision politique et non chronologique de l’histoire. Pour lui, le présent « politique » est incarné par les pays qui ont une position domi­nante dans le système mondial (puissances industrielles et coloniales). Ces États (Angleterre, Allemagne, France, Italie, etc...) sont définitivement sortis de la « phase de transition » avec l’Ancien Régime : la bourgeoisie a réussi à chasser la noblesse du pouvoir et à le saisir. Ce dernier est maintenant organisé de manière nouvelle : l’État bourgeois est économiquement et politiquement structuré par le capitalisme industriel, Gramsci l’appelle l’« État moderne » [12] ou « avancé ». [13]Dans la Russie pré-révolutionnaire, le pouvoir était encore dans les mains de la noblesse, et la société majoritairement paysanne. C’est sur cette base qu’il la qualifie d’État « arriéré » [14], appartenant au passé. C’est cette analyse qui lui fait dire, que la forme qu’a pris la révolution russe n’est pas celle que pendront les révolutions dans tes « États modernes » car les conditions dans lesquelles elles se dérouleront sont structurellement différentes.

Pour Gramsci, cette « exception » est cependant exemplaire car elle montre que les travailleurs sont capables de se saisir du pouvoir. Cependant, sa dimension d’exemple a, selon lui, des limites car les conditions objectives et subjectives qui l’ont permise ne sont pas celles dans lesquelles évoluent les travailleurs des pays capitalistes avancés. Réfléchissant sur son propre parcours, il se rend compte qu’aucun dirigeant communiste n’avait pris la mesure des tâches qui étaient alors les leurs : grisés [15] par le vent de révolte européen, c’est le spontanéisme qui a dominé leur intervention. Pour lui, l’erreur principale des communistes européens a été de sous-estimer la spécificité historique et politique de la Russie et de croire, fondamentalement, que la révolution russe était généralisable presque « telle qu’elle » à l’ensemble de l’Europe. La tâche des révolutionnaires dans les États « modernes » [16] aurait dû être de « traduire » la révolution russe, et non de la répéter.

L’hégémonie ou la nécessité d’une nouvelle stratégie pour la révolution en « Occident »

L’« occident » se concrétise par la nature nouvelle des États façonnés selon les besoins politiques, économiques, administratifs et judiciaires de cette nouvelle classe dirigeante. Ce qui fait la différence entre le présent et le passé, pour Gramsci, c’est donc le niveau d’industrialisation de l’ensemble de la société et les conséquences politiques de celui-ci sur tous les aspects de la société :

La société [des États européens en « phase de transition »] était encore, sous bien des aspects, pour ainsi dire à l’état de fluidité : caractère plus arriéré de la campagne, très faible proportion de vil les où s’exerce de façon à peu près abso lue le monopole de la direction effective politique d’État [...] ; appareil d’État re lativement peu développé et plus grande autonomie de la société civile par rapport à l’activité de l’État ; système déterminé des forces militaires et de l’armement national ; plus grande autonomie des économies nationales à l’égard des rap ports économiques du marché mondial, etc. Au cours de la période qui suit 1870, avec l’expansion coloniale de l’Europe, tous ces éléments changent, les rapports d’organisation interne et internationaux de l’État deviennent plus complexes et plus compacts. [17]

L’« ère industrielle » et la construction de l’État bourgeois

En construisant sa domination économique, la bourgeoisie a également remodelé, en profondeur, les structures et les relations sociales et politiques de l’ensemble de la société. La socialisation du travail (jusqu’alors atomisé dans de petites unités de production) a généré un développement quantitatif et qualitatif des liens entre les travailleurs et la division du travail, le renforcement de leur aliénation. En même temps, la gestion de cette production reposant sur des technologies sans cesse renouvelées et la recherche perpétuelle de marchés ne pouvaient se faire sans la formation de spécialistes et la mise place de « liaisons » administratives, techniques et politiques entre eux. Ces changements matériels, combinés aux batailles politiques et militaires menées par la noblesse, la bourgeoisie ou par la classe ouvrière pour défendre leurs intérêts, ont généré une reconfiguration totale des outils et des repères économiques, politiques et sociaux (parlementarisme, droit d’association, administration du territoire, mise en place d’armées nationales per­manentes, développement des transports et de la communication, nouvelles législations, nationalisme, etc...).

Les affrontements de classe perdent en explosivité

L’expansion de la production industrielle s’est combinée à une forte structuration de la société, lui faisant perdre sa « fluidité ».

La structure massive des démocraties modernes, considérée soit comme organisation d’État, soit comme ensemble d’associations opérant dans la vie civile, constitue, dans le domaine de l’art politique, les « tranchées » et les fortifications permanentes du front dans la guerre de position : elle fait quelque chose de seulement « partiel » du mouvement qui, auparavant, était « toute » la guerre, etc. Le problème se pose pour les États modernes, non pour les pays arriérés ou les colonies. où sont encore en vigueur les formes qui ailleurs ont été dépassées et sont devenues anachroniques. [18]

Pour Gramsci, ce processus est la base d’un nouveau stade du capitalisme qui modifie fondamentalement les coordon­nées de la lutte des classes qui perd de son « explosivité » :

« En ce qui concerne les États les plus avancés, [...] la « société civile » est devenue une structure très complexe et résistante aux « irruptions » catastrophiques [...] (crises, dépressions, etc.) [...] et ce n’est pas parce qu’il y a crise que les troupes d’assaut s’organisent avec une rapidité foudroyante dans le temps et dans l’espace, encore moins acquièrent-elles un esprit agressif réciproquement, ceux qui subissent l’assaut ne se démoralisent pas, n’abandonnent pas leurs défenses, poursuivent la lutte dans les décombres et ne perdent pas confiance dans leur propre force ni dans leur avenir.[...]. » [19]

C’est à partir de ce constat que Gramsci propose un saut qualitatif, sur les plans théorique et pratique. Celui-ci est, selon lui, incontournable pour comprendre le présent afin de pouvoir y construire la révolution. C’est cette avancée qui est synthétisée par le concept d’hégémonie :

[L]a formule de la révolution permanente [proposée par Marx [20] et qui « appartient en propre à une période historique »] est soumise à l’élaboration et dépassée dans le domaine de la science politique par la formule de l’hégémonie civile. [21]

Comprendre l’hégémonie bourgeoise

On ne peut pas choisir la forme de guerre qu’on veut, a moins d’avoir d’emblée une supériorité écrasante sur l’ennemi. [22]

Lorsque Gramsci affirme que « la guerre de position c’est l’hégémonie » [23], il utilise plus qu’une métaphore. La « guerre de position » est une stratégie militaire née pendant la première guerre mondiale et qui doit son nom à sa dimension très statique (tranchées, infrastructures militaires lourdes et peu maniables). Les combats se tenaient tout au long d’une ligne de front matérialisée par des tranchées, avec des affrontements longs et pugnaces, dont l’issue était déterminée d’une part, par la variété et le niveau technologique des infrastructures militaires (armes lourdes au sol, aviation, flotte maritime, etc...) et d’autre part, par le niveau de structuration et les capacités organisationnelles du Haut-Commandement (liaison et articulation tactique sur et entre les différents points d’affrontement, compré hension globale de l’état du rapport de force, recensement régulier et renouvellement des troupes, organisation du ravitaillement, etc...). Cette guerre, comme la forme qu’elle a prise, correspondait aux nouvelles capacités et aux nouveaux besoins du capitalisme industriel pour un expansion et sa consolidation po litique ou économique. Pour Gramsci, il en est de même en ce qui concerne la lutte des classes : «  il se passe dans l’art politique ce qui se passe dans l’art militaire : la guerre de mouvement de vient toujours davantage guerre de position » [24], celle-ci est « imposée par les rapports généraux des forces qui s’affront[ent]. » [25]

La lutte pour l’hégémonie est ce stade de la lutte des classes où l’issue de l’affrontement repose sur une préparation systématique et consciente du combat dans chacun des deux camps qui se font face : « un État (= une classe) gagne une guerre dans la mesure où il la prépare en temps de paix » [26] car « la structure massive des démocraties mo dernes [...] fait quelque chose de seulement « partiel » du mouvement qui, auparavant, était « toute » la guerre » [27]. C’est ainsi que Gramsci comprend la conservation par la bourgeoisie de son rôle politique dirigeant dans les pays capitalistes « avancés » malgré la vague révolutionnaire à laquelle elle a été confrontée dans le sillon de la Première Guerre mondiale.

Construire une direction politique pour l’ensemble de la société

Pendant les décennies précédentes la bourgeoisie a réussi à combiner la construction d’États au service de ses intérêts (réglementations économiques, ouverture de marché et relance de la production par la conquête de nouveaux territoires, etc...) et le développement d’un modèle politique relativement cohérent (séparation des pouvoirs, parlementarisme, liberté d’association, etc...). En fait, la prise en main de l’État par la bourgeoisie lui a permis de rationaliser sa domination tout en faisant émerger une direction politique pour l’ensemble de la société (et non simplement pour sa propre classe). Si la répression est loin d’avoir disparu (elle a été, au contraire, publiquement organisée par l’État au sein des systèmes judiciaire, législatif et policier) ce n’est pas, fondamentalement, sur la peur que la bourgeoisie assoie sa domination mais sur le consentement (si ne n’est actif, au moins passif) de la majorité de la population au fonctionnement politique qu’elle a façonné. Par exemple, à travers la démocratie parlementaire [28], la bourgeoisie a neutralisé, en apparence, la nature de classe de l’État en associant à sa gestion des représentants de la classe ouvrière. Ce faisant, la démocratie parlementaire est devenu un cadre de lutte politique accepté largement au sein de la classe ouvrière alors qu’elle sert fondamentalement les intérêts de la bourgeoisie : «  Les grands industriels se servent tour à tour de tous les partis existants, mais ils n’ont pas un parti propre. Ils ne sont pourtant en aucune façon « agnostiques » ou « apolitiques » : leur intérêt est un équilibre déterminé, qu’ils obtiennent justement en renforçant tour à tour, avec leurs moyens, tel ou tel parti du changeant échiquier politique » [29]. De même la généralisation de l’éducation et la mise en place d’écoles publiques constituent une avancée pour les ouvriers et les paysans qui vont apprendre à lire, à écrire et à compter. Pourtant, la généralisation de l’enseignement est mise en place lors que la bourgeoisie a besoin d’une main d’oeuvre plus qualifiée pour faire tourner la production.

L’analyse de Gramsci s’appuie fondamentalement sur les changements structurels provoqués par le développement de l’industrie capitaliste. C’est cette trans formation structurelle qui créé les conditions de la construction de l’hégémonie bourgeoise. Gramsci ne considère donc pas la bourgeoisie comme une classe spécialement manipulatrice, qui parviendrait à obtenir le consentement de la majorité de la population par des manoeuvres idéologiques. Ce consentement ne se traduit d’ailleurs pas uniquement au niveau idéologique mais également dans les comportements quotidiens.

Direction et domination

Lénine avait abordé la notion d’hégémonie en ce qui concerne le rôle dirigeant des travailleurs dans le cadre d’une alliance avec d’autres couches sociales : «  La crise révolutionnaire reste inévitable. Cette situation dicte au prolétariat des tâches tout à fait précises et rigoureusement déterminées. Étant la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout dans la société moderne, il doit diriger, il doit s’assurer l’hégémonie dans la lutte de tout le peuple pour un renversement démocratique complet, dans la lutte de tous les travailleurs et exploités contre les oppresseurs et exploiteurs. Le prolétariat n’est révolutionnaire que dans la mesure où il a conscience de cette idée d’hégémonie et qu’il la traduit dans les faits. » [30]

En effet, l’hégémonie de Gramsci comme l’expression du rôle dirigeants31 d’un des groupes sociaux sur l’ensemble des autres groupes sociaux semble être la traduction généraliste du slogan russe « gegemoniya ! ». Gramsci utilise éga­lement cet aspect de la notion dans les Cahiers de prison :

Si l’union de deux forces est nécessaire pour en vaincre une troisième, le recours aux armes et à la coercition (en admettant qu’on en ait la possibilité) est une pure hypothèse de méthode et l’unique possibilité concrète est le compromis, parce que la force peut-être utilisée contre les ennemis, mais non contre une partie de soi-même qu’on veut assimiler rapidement et dont la bonne volonté et l’enthousiasme sont nécessaires. [31]

Mais, contrairement à Lénine qui utilise la notion d’ « hégémonie » dans la perspective d’agir dans le cadre d’une crise révolutionnaire soudaine (la « guerre de mouvement »), Gramsci élabore son concept à partir de l’étude des « démocraties modernes » où il identifie que, même lorsque l’État est ébranlé, le renversement du pouvoir ne se pose pas de manière évidente. D’où sa réappropriation de la notion de Lénine mais dans un sens généraliste qui correspond à ce constat :

Certains partis [32] déterminés représentent justement un seul groupe social, dans la mesure où ils exercent une fonction d’équilibre et d’arbitrage entre les intérêts de leur propre groupe et où ils font en sorte que le développement du groupe qu’ils représentent ait lieu avec le consentement et l’aide des groupes alliés, sinon franchement avec ceux des groupes ouvertement hostiles. [33]

À partir de la notion « russe » d’hégémonie, décrivant la construction d’une alliance volontaire entre groupes sociaux « alliés » reconnaissant librement et construisant activement la direction de l’un d’eux pour l’ensemble du « bloc », Gramsci généralise le raisonnement intellectuel.

La similitude est forte mais un glissement s’opère : il décrit maintenant une situation où des groupes sociaux sont amenés à reconnaître comme direction politique, un groupe social qui leur est fondamentalement hostile. Ainsi, l’hégémonie léniniste exprime exclusivement des rapports de direction au sein d’une alliance entre groupes sociaux alliés alors que l’« hégémonie » gramscienne peut contenir, dans le cas de l’hégémonie bourgeoise, l’expression de rapports de domination, nécessaires dans la construction d’une « alliance » entre classes antagonistes.

Gramsci, le parti et la classe

En mai 1919, alors jeune membre du Parti Socialiste Italien (qui regroupe l’ensemble des courants socialistes : des réformistes aux communistes de gauche) Gramsci fonde L’Ordine Nuovo, revue politique discutée et vendue au sein des conseils d’usine. L’objectif de Gramsci est alors de généraliser le mouvement des conseils dans toute l’Italie et de faire émerger une nouvelle direction politique au PSI constituée par les ouvriers les plus avancés de ce mouvement. Le confi­nement de l’expérience de L’Ordine Nuovo à Turin ne permet pas de concrétiser cette ambition : énorme formation (200 000 membre en 1920) rassemblant tous les courants de la gauche, le PSI croit se confondre avec la classe. Le PSI a une compréhension substitutiste de son rôle qui le pousse à mépriser le mouvement des conseils et est finalement dominée par le réformisme. À l’issue du mouvement, malheureusement trop tard, Gramsci comprend l’obstacle objectif que constitue maintenant le PSI pour les travailleurs en lutte : il participe à la fondation du Parti Communiste d’Italie (PCd’I), en janvier 1921, à l’initiative d’Amadeo Bordiga. Chef de file des communistes de gauche, Bordiga méprise également le mouvement des conseils italiens car leurs membres ne sont pas des révolutionnaires conscients. Gramsci, qui n’a pas pensé assez tôt la nécessaire rupture avec le PSI se trouve embarqué dans la construction d’un parti qu’il sait indispensable mais se fondant sur les plus mauvaises bases possibles : en opposition au PSI plutôt qu’à la politique de la bourgeoisie qui, poussée par l’approfondissement de la crise politique, commence à s’organiser autour du projet fasciste.

Gramsci savait que l’échec du Biennio Rosso aurait des conséquences graves et profondes, il a écrit en mai 1920 : « La phase actuelle de la lutte de classe en Italie est celle qui précède, soit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire et le passage à de nouveaux modes de production et de distribution permettant une reprise de la productivité, soit une terrible réaction de la part de la classe possédante et de la caste gouvernante. » (Écrits politiques I, 1914-1920, Paris, Gallimard, 1974, p.333). Dès 1922 et la marche sur Rome de Mussolini, Gramsci s’engage concrè­tement dans la construction du PC d’I. Il y mène une bataille contre la politique « puriste » défendue par Bordiga sachant qu’elle ne peut mener qu’à la marginalisation du PC d’I au sein des travailleurs italiens. Cette attitude découle de son analyse du fascisme comme un phénomène politique spécifique (thèse encore embryonnaire au sein de l’IC mais soutenue par Lénine) et qu’il est le seul à défendre en Italie (dans la majorité du PC d’I comme dans le PSI ou les syndicats, le fascisme est considéré comme un courant politique de droite comme les autres). Cette analyse du fascisme est à l’origine de son engagement théorique et pratique pour le front unique qui a dominé sa vie politique à partir de 1924. Les « Thèses de Lyon » (titrées La situation italienne et les tâches du PCI) qu’il rédige avant son incarcération expriment cette orientation : Gramsci a été emprisonné au moment où sa politique devenait majoritaire au sein du PC d’I.

Gramsci et Marx et Engels, de la révolution permanente à l’hégémonie

Lorsqu’il cite la « révolution permanente », Gramsci fait référence à l’Adresse à la Ligue des communistes rédigée par Marx et Engels en 1850, après l’échec de la révolution allemande de 1848. La société que Marx et Engels observaient alors était marquée par une très forte instabilité et une explosivité sociale importante : la bourgeoisie était encore en lutte contre la noblesse qui continuait de résister à la recomposition capitaliste de la société. Les confrontations existantes étaient l’expression des conflits entre ces deux groupes sociaux dominants se disputant la direction et la structuration de l’État. Cet affrontement est l’origine politique des très nombreuses crises révolutionnaires qui ont animé les deux premiers tiers du XIXesiècle en Europe. La petite-bourgeoisie, notamment paysanne, jouait un rôle moteur dans ces explosions révolutionnaires. La classe ouvrière (encore petite comparée à la paysannerie) était quant à elle, politiquement naissante. De ce fait, elle était, certes, partie prenante de ces conflits sans, pourtant, en être encore à l’initiative ni en position dirigeante. C’est à cela que Marx et Engels proposent de remédier en défendant « la révolution en permanence » [34] c’est à dire la construction permanente d’un parti politique de la classe ouvrière qui défende systématiquement ses propres intérêts, y compris contre la petite bourgeoisie, alors au cœur du processus révolutionnaire [35]. Si Gramsci choisit comme contre-référence la formule de Marx et Engels, ce n’est pas (nous le verrons dans la deuxième partie de cet article, dans le prochain numéro de la revue Que Faire ?), pour proposer une alternative à la construction d’un parti révolutionnaire mais parce qu’elle contient l’ensemble des donnés politiques, stratégiques et tactiques correspondant à une situation historique donnée.

Encore majoritairement constituée par la paysannerie et dominée par l’instabilité politique, qui se traduit par une forte ex­plosivité sociale spontanément dirigée et concentrée contre l’État, la « société de Marx », contrairement à celle de Gramsci, n’était pas encore structurée par le capitalisme industriel.

Cette différence est fondamentale et c’est elle qui fonde la nécessité d’élaboration exprimée par Gramsci dans le concept d’« hégémonie civile ». Celui-ci exprime cette approche globale nouvelle, correspondant à la période du capitalisme avancé : il conditionne toutes propositions politiques, stratégiques et tactiques, tant pratiques que théoriques.
En effet, dans la « société de Gramsci », « socialement, le fascisme trouve sa base dans la petite bourgeoisie agricole » [
36] et la classe ouvrière a déjà montré son potentiel de classe révolutionnaire.

Notes

[1] En Italie cela s’est traduit par une crise sociale et politique profonde de l’été 1919 à l’automne 1920 appelée « Bienno Rosso ». Cette période s’est caractérisée par la mise en place de conseils d’usine auto-gérés et coordonnés par les ouvriers grévistes dans toute la péninsule. Les ouvriers et les paysans italiens inspirés par la révolution russe refusaient de subir les conséquences économiques de la guerre et ont engagé un mouvement de grève sans précédent en Italie : occupant les usines et les terres, organisant des milices pour empêcher les propriétaires de reprendre les ateliers et les champs, ce mouvement a vu son apogée dans la grève de 400 000 travailleurs en septembre 1920 et a fait espérer à Lénine une révolution socialiste à l’Ouest permettant à la Russie socialiste de sortir de son isolement.

[2] En 1910, 59 % des italiens vivent d’une activite agricole. La Première Guerre mondiale change cette réalité : à Milan, le nombre d’ouvriers est multiplié par cinq entre 1915 et 1916, la main d’œuvre de l’entreprise automobile Fiat passe de 4 300 salariés en 1914 à plus de 40 000 en 1918.

[3] Voir encadré "Gramsci, le parti et la classe".

[4] En l’espace de 5 ans (1919-1924), l’Italie passe d’une situation quasi insurrectionnelle à celle de l’encadrement fasciste.

[5] Il était rédacteur en chef de l’organe de presse du PC d’I créé en 1924 à l’issue d’une bataille politique au sein du PC d’l pour consacrer les faibles moyens du parti a se doter d’un journal.

[6] La stalinisation de l’IC commence à cette période Une rencontre de l’exécutif de celle-ci s’est tenue juste après l’incarcération de Gramsci. Celui-ci, ne pouvant s’y rendre, confie une lettre à Palmiro Togliatti pour qu’elle y soit lue. La lettre condamne l’attitude répressive qui est en train de se mettre en place, notamment contre le courant de Trotsky dans et, en général, au sein des débats politiques. Palmiro Togliatti refuse de la lire.

[7] Ces écrits sont notamment regroupés dans les Cahiers de Prison, publiés en français en 5 volumes et édités chez Gallimard. Voir aussi les Lettres de prison, également chez Gallimard.

[8] A.Gramsci, Cahiers de prison 10, 11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 411. Également in Gramsci dans le texte

[9Ibid.

[10] Parti Communiste d’Allemagne affilié à la IIIe Internationale.

[11Ibid., p. 363-364.

[12Ibid.

[13Ibid., p. 411.

[14] Ibid., p. 363-364.

[15] Voici ce qu’écrit Gramsci en mai 1919 dans le premier numéro de L’Ordine Nuovo : « Le monde est en train de se sauver lui-même, avec ses propres énergies qui naissent dans la douleur et le désespoir, avec un trésor d’énergie morale et une potentialité de sacrifice et de sérieux sans pareils. Une société, la société capitaliste, est en train de s’écrouler ; une révolution, la Révolution communiste, arrive à marche forcée. La chose morte s’efforce de contaminer la chose vivante, mais désormais le triomphe de la vie, comme le destin, est sûr et certain. » in A.Gramsci, Écrits politiques I, 1914-1920, Paris, Gallimard, 1974, p. 223.

[16] A.Gramsci, Cahiers de prison 10, 11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 363-364.

[17Ibid.

[18] A.Gramsci, Cahiers de prison 14, 15, 16, 17, 18, Paris, Gallimard, 1990, p. 208. Egalement in Gramsci dans le texte.

[19] A.Gramsci, Cahiers de prison 10,11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 363-364. Egalement in Gramsci dans le texte.

[20] Voir encadré "Gramsci, Marx et Engels : De la révolution permanente à l’hégémonie"

[21lbid. p. 410-412. Également in Gramsci dans le texte.

[22lbid., p. 411.

[23lbid., p. 363-364.

[24Ibid. Également in Gramsci dans le texte.

[25lbid., p. 411.

[26] lbid. p.364. Egalement in Gramsci dans le texte.

[27Ibid.

[28] Celle-ci étant le produit de luttes des travailleurs mais également des besoins de la bourgeoisie, d’un point de vue pratique et idéologique, dans leur bataille contre la noblesse.

[29] A.Gramsci, Cahiers de prison 14, 15, 16, 17, 18, Paris, Gallimard, 1990, p. 106. Également in Gramsci dans le texte.

[30] Lénine, Œuvres, tome XVII, p. 133-134, cité in P. Anderson, Pour Gramsci, Paris, François Maspéro, 1978, p. 27.

[31] Dans le sens de direction issue d’« une collaboration, c’est-à-dire un consentement actif et volontaire (libre). » A.Gramsci, Cahiers de prison 1, 2, 3, 4. 5, Paris, Gallimard, 1996, p. 328.

[32] Gramsci considère l’État comme l’organisation politique fondamentale du groupe social dominant la société. Les Cahiers de prison sont traversés par une élaboration sur la question des relations entre les organisations politiques et les groupes sociaux sous la forme d’une réflexion sur la dialectique « parti » et « classe ». Dans certaines circonstances il utilise un terme pour désigner l’autre et nous pensons que c’est le cas ici.

[33] A.Gramsci, Cahiers de prison 10, 11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 398. Également in Gramsci dans le texte.

[34] K. Marx et F. Engels, Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes, in Marx, Engels -Œuvres Choisies en trois volumes - Tome premier, Moscou, Éditions du Progrés, 1978, p. 193.

[35] « L’attitude du parti ouvrier révolutionnaire vis-à-vis de la démocratie petite-bourgeoise est la suivante : il marche avec elle contre la fraction dont il poursuit la chute il la combat sur tous les points dont elle veut se servir pour s’établir elle-même solidement. » K. Marx et F.Engels, Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes, in Marx, Engels - Œuvres Choisies en trois volumes – Tome premier, Moscou, 1Editions du Progrés, 1978, p. 186.

[36] A.Gramsci, La situation italienne et les tâches du PCl, in Macciochi (Maria-Antonietta), Pour Gramsci, Pans, Éditions du Seuil, 1974, p. 347.



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