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"Le Dragon ne recule devant rien pour parvenir à ses fins..."

Publié le 04 janvier 2014 par Christophe
Ne vous y trompez pas, nous n'allons pas parler fantasy, mais bien thriller... Vous allez vite comprendre pourquoi le Dragon apparaît par ici quand je vous aurai dit que le Japon, plus exactement la culture japonaise, est au coeur du roman dont nous allons parler. D'ailleurs, pendant la lecture, j'entendais en boucle la voix de Bashung fredonner à mon oreille : "où rôde le Japon, fidèle à ses traditions"... Ca aurait même pu être le titre de ce billet ! Mais j'ai préféré cette citation extraite du livre, dans un passage clé, d'ailleurs, et qui me semble mieux évoquer l'intrigue de ce premier roman signé Laurent Scalese, "le Samouraï qui pleure" (en grand format chez Pygmalion).
Dans un des restaurants japonais les plus en vue de Paris, une scène d'horreur... Le gérant et toute sa famille sont morts, il y a du sang partout... Appelé sur place, le lieutenant Elie Sagane y retrouve son supérieur, le commissaire Dubreuil, d'autres collègues, dont François-Xavier Besançon mais aussi une jeune femme qu'il ne connaît pas : Sarah Duparc.
Elle n'est pas flic, mais criminologue et on a fait appel à elle pour ses connaissances poussées des cultures asiatiques, et, évidemment, en particulier, celle du Japon. D'emblée, cette jeune femme à l'allure un peu coincée, agace Sagane, dont la galanterie n'est pas la principale qualité... Pourtant, il va devoir apprendre à faire avec elle, ce sont les ordres...
Il faut dire que la scène de crime n'est pas banale et qu'elle semble, selon Sarah, indiquer que le restaurateur et sa famille ont commis seppuku, autrement dit, ils se seraient suicidés selon un rituel précis, issu de traditions ancestrales... Difficile à croire, tant ces comportements semblent étrangers à notre culture. Mais, si on écoute Sarah...
Pas question de cela pour Elie qui se comporte avec la jeune femme comme le pire des goujats. Et puis, des indices ne collent pas... Ca sent l'homicide multiple, le flair de Sagane ne le trompe jamais. Le voilà prêt à foncer dans son enquête tête baissée, sans discernement, en se souciant comme d'une guigne des conseils de Sarah, qui pense qu'il faut d'abord chercher à comprendre à qui on a affaire, tant les cultures françaises et japonaises sont éloignées...
Et si Sagane n'était pas convaincu, il va vite devoir revoir sa stratégie car il va se trouver en face de lui avec de redoutables tueurs qui n'ont pas peur de mourir et aucune intention de se laisser prendre vivants... Pas facile d'arrêter un témoin quand il s'enfuit tel un ninja et découpe tout ce qui passe à sa portée, à commencer par les policiers cherchant à les alpaguer !
Bientôt, ce sont même toute l'équipe de Sagane ainsi que Sarah qui sont directement visés... Mais que se passe-t-il dans la capitale française pour qu'on s'y comporte d'un seul coup comme dans les bas-fonds de Tokyo ? Les meurtres s'accumulent, cette fois, sans aucun doute, et commence à se faire jour l'idée d'une affaire bien plus énorme qu'un vulgaire suicide rituel en famille...
Et nous voilà arrivé à ce fameux Dragon, nom donné à un groupe terriblement puissant, aux alliances plus que douteuses, aux intérêts monumentaux, et pas qu'en France, à la stratégie qui ne s'embarrasse ni d'éthique, ni de morale, mais se nourrit d'une ambition démesurée et de l'espoir de voir briller à nouveau de mille feux l'étoile ternie d'un Japon impérial.
Je n'en dis pas plus, car ce que je viens de dire n'apparaît que très progressivement, pas seulement aux yeux des enquêteurs, mais aussi à ceux du lecteur et il ne faudrait pas trop dévoiler ce dangereux dragon... On a quelques indices, ici et là, mais la vision globale de l'adversaire de Sagane et de ses collègues ne se déploie que bien plus loin.
En revanche, on perçoit vite que le monstre sait cracher le feu et à des griffes des plus acérées, si vous acceptez de filer un peu plus loin la métaphore avec moi. Parmi les personnages marquants de ce roman, il y a un couple fusionnel aussi uni que dangereux. Pas franchement des émules de Roméo et Juliette, ces deux-là, plutôt Bonnie et Clyde, avec encore moins de compassion !
Iga et Akamatsu sont deux personnes qu'il ne vaut pas mieux croiser... Leur présence signifie en général que votre dernière heure est venue. Et ils prennent leur pied à tuer avec autant de raffinement que de cruauté. Avec un sens de l'honneur profondément enraciné dans leur culture, c'est vrai au moins en partie, mais qui sait parfaitement s'arranger avec la morale si besoin.
Dangereux, c'est le mot qui leur convient parfaitement, c'est même presque un euphémisme, et le lecteur un peu pervers que je suis a attendu chacune de leur apparition avec impatience, car des méchants comme ça, on en croise pas tous les jours... Et leur affrontement annoncé avec Sagane, dans ce que j'imaginais pouvoir ressembler aux duels de "Kill Bill", autrement dit les arts martiaux revisités par l'oeil d'un Tarantino.
Il y a ce côté western dans le final du roman, c'est vrai, mais il est vite balayé par d'autres réalités et le pragmatisme de rigueur pour rétablir l'ordre (après, il faut le reconnaître, avoir déclenché un vrai chaos... Sommes-nous à ce genre de paradoxe près ?). Pourtant, l'affrontement de Sagane et son entêtement si occidental, face à la détermination du clan adverse est l'un des temps forts de ce roman.
Car, à travers ces deux forces, persuadées chacune d'être la plus forte (et c'est vrai qu'il est fort, Sagane... Voilà, ça, c'est fait...), c'est l'affrontement de deux cultures qui nous est proposé. Laurent Scalese utilise tout ce qui est à sa disposition pour évoquer à des lecteurs lambda, dont je suis, ce qu'est ce Japon qui s'invite à Paris pour y imposer son ordre.
Tous ces mots, samouraï, seppuku, yakuza, sumo, et d'autres encore, nous évoquent forcément quelque chose, même à ceux qui ne sont pas des connaisseurs de cette culture lointaine. Comme Sagane. Mais, Scalese n'est pas dans ce qu'on pourrait appeler le stéréotype culturel, il nourrit son intrigue d'images accessibles pour ensuite enchaîner avec des aspects plus profonds de l'âme et du caractère nippons.
Il y a, aussi bien dans ce que fait le Dragon que dans les agissements d'Iga et Akamatsu, des motivations et des méthodes, pardon, ces termes ne sont pas forcément idoines, une imprégnation forte de ce qu'on enseigne au Japon dès l'enfance. Mais aussi dans toute une culture fort ancienne, qui pour beaucoup, symbolise encore une grandeur aujourd'hui évanouie et qu'on voudrait retrouver...
Une remise en cause d'un Japon moderne et démocratique, mais qui ne serait pas souverain, pris dans une mondialisation où, malgré sa puissance économique, l'archipel n'a pas forcément son destin en mains. Le yakuza se rêve samouraï au service d'un maître qui pourrait l'aider à redorer le blason terni. Pour autant, Akamatsu reste un rônin dans l'âme. Un samouraï sans maître, à la poursuite de son propre idéal...
En face, il y a Sagane. Bon, je ne vous cacherait pas que ça me fait mal de dire que ce garçon est le rempart de la culture occidentale, hein... Mais, trêve de plaisanterie, il faut dire que ce flic, si bon soit-il, est assez particulier... Solitaire et pourtant ami fidèle, assez asocial mais accordant sa confiance à ceux qui la méritent, misogyne et pourtant séducteur... Insupportable et pourtant attachant...
Une valeur sûre, sur le plan boulot, même s'il est trop impulsif, ce qui lui fait commettre des erreurs... Un peu trop imbu de lui-même, aussi, ça roule des mécaniques pour impressionner une criminologue insensible à son charme de mâle dominant, ça cherche à être le meilleur et ça se fourre dans une m... euh, dans les pires guêpiers...
Mais, c'est aussi parce qu'il ne se laisse pas enfermer par la hiérarchie, par les ordres, qu'il sait agir en solo que cette affaire va avancer. Parce que c'est un emmerdeur qui ne craint rien (ou presque), une tête de mule qui n'en fait qu'à sa tête, mais qui sait entraîner ses collègues dans son sillage, que l'enquête va franchir des caps...
Et Sagane est peut-être borné, il n'est pas complètement stupide. Il va apprendre, tout au long de cette affaire et essayer d'utiliser ces nouvelles connaissances pour piéger ses adversaires... Utiliser leurs forces contre eux, comme au judo, eh oui... Bon, lui est encore ceinture jaune quand en face de lui, il a des ceintures noires cinquième dan, mais David contre Goliath, ça peut marcher... Surtout si David a tout une brigade de police derrière lui !
"Le samouraï qui pleure" est un polar de facture classique dans les ficelles, les techniques narratives, mais il profite évidemment de son côté exotique pour gagner en originalité. Pour un premier roman, c'est un récit efficace qui se lit d'une traite ou presque, servi par un style dont je dois vous dire quelques mots.
Laurent Scalese a choisi une écriture, disons, fleurie. Servie par des périphrases assez charmantes pour évoquer les armes (un "crache-pruneaux" ou "un trancheur de vie), les cigarettes et pas mal d'autres choses (j'ai particulièrement apprécié la "dévoreuse de neurones"... oui ! La télé !). Le tout s'intègre dans un langage populaire, parfois argotique assez agréable et qui rappelle les grandes heures du roman noir.
Je vais conclure ce billet avec une petite digression (vous me connaissez, faire long, ce n'est pas mon truc...). "Le samouraï qui pleure" a été publié pour la première fois en l'an 2000. La version que j'ai en mains, acheté lors d'une récente dédicace de la Ligue de l'Imaginaire, à laquelle participait l'auteur, date, elle, de 2009. Mais le raisonnement qui suit n'est pas influencé par cette différence.
Au fil de ma lecture, en découvrant ce que cache le surnom de "Dragon", son emprise, ses ramifications, ses projets, ses ambitions... je me suis dit que l'on aurait pu écrire un roman proche avec des adversaires venus d'ailleurs... Attention, je ne dis pas que le Japon est un mauvais choix, entendons-nous bien, il permet d'évoquer tout ce qui nous sépare de cette civilisation encore aujourd'hui, et en cela, le roman est très réussi...
Mais, le Dragon aurait pu tout à fait être une transnationale américaine, cherchant à imposer ses OGM au monde entier, une fonds de pension chinois acquérant patiemment des parts majoritaires dans toutes les plus grandes entreprises occidentales ou cumulant des parts de dettes d'Etats, ou encore un Etat adossé à une montagne de pétro-dollars et qui fait sa promotion à coups de millions en achetant telle chaîne hôtelière, tel club de foot ou telles parts d'entreprises du CAC 40...
En cela, le roman de Laurent Scalese met en évidence la fragilité de nos sociétés actuelles, tellement sûres d'elles et de leur puissance qu'elles en oublient leur grande vulnérabilité. Bon, les méthodes utilisées dans le livre manquent un tantinet de discrétion, les Dragons alternatifs que je viens d'évoquer ont des façons d'opérer plus insidieuses ou, au contraire, plus ouvertement explicites...
Mais le résultat est le même et le choc des cultures, aux détails civilisationnels près, pourrait aussi bien donner des résultats identiques et autant de fil à retordre à nos autorités, certes assez consentantes... Et nous devons sentir sur nos nuques les haleines de plus en plus proches de dragons prêts à nous dévorer sans hésitation...
Au final, je voulais découvrir l'écriture de Laurent Scalese après avoir apprécier (aux réserves télévisuelles des cahiers des charges de la télévision publique près) son travail sur la série "Chérif". Je ne suis pas déçu. J'ai adhéré à l'écriture, aux personnages, au rythme... Dont une partie en train, c'est fou ce que le temps passe plus vite quand on est pris par sa lecture !

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