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“Les cheikhs de la discorde” (2) descendent sur le terrain : foot et politique dans le monde arabe

Publié le 03 février 2014 par Gonzo
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Notre sélection (nationale) dans une confrontation décisive aujourd’hui contre la sélection de l’EIIL

En cette période troublée, on ne s’étonnera pas de constater que foot et politique (un thème récurrent dans ces chroniques) entretiennent des liaisons très particulières dans le monde arabe… Sans remonter trop loin dans le passé, on peut évoquer, en décembre dernier, l’annulation d’un match entre le Club Sportif Sfaxien et l’Espérance Sportive de Tunis. Une décision prise à la dernière minute par les autorités inquiètes des réactions des supporters de l’Espérance furieux contre Le Livre noir : le système de propagande sous le régime de Ben Ali. Cette publication, maladroitement voulue par le bientôt ex-président Moncef Marzouki afin de redorer son image publique, faisait état de pots-de-vin versés par Ben Ali aux dirigeants du club, fort proches du régime… Pour son 95e anniversaire, ceux-ci ont répliqué quelques semaines plus tard avec leur propre ouvrage, Le livre rouge et jaune, les couleurs de l’Espérance, bien entendu !

On peut comparer cette erreur de communication à celle qu’a commise également le toujours très généreux Al-Waleed Bin Talal. Au premier rang des plus grandes fortunes du monde, le prince saoudien – déjà connu comme supporter du football féminin dans son pays – avait pensé soigner son image d’homme libéral en offrant deux millions de dollars à deux équipes de la ville de Riyad (histoire de ne pas avoir à trancher dans les rivalités locales sans doute). Raté ! Tombant juste au moment où les réfugiés syriens souffraient plus que jamais de la vague de froid qui s’était abattue dans la région, son geste aura surtout eu pour conséquence de déchaîner contre lui les critiques des internautes comparant, sur les médias sociaux (article en arabe), les sommes accordées aux vedettes de la balle au pied à celles qui parviennent entre les mains des innocentes victimes d’un conflit devenu international.

Même sous la férule d’un pouvoir religieux ultra-conservateur, le foot est sans conteste le sport roi en Arabie saoudite. La métaphore royale convient parfaitement dans la mesure où le grand événement de l’année est à coup sûr la finale de « la coupe du dauphin ». Cette année, le traditionnel derby entre les deux meilleurs équipes du pays s’est terminé par la victoire du challenger, et c’est le prince héritier et ministre de la Défense en personne qui a remis un trophée qui ne s’inscrit pourtant pas, que l’on sache, dans un patrimoine attesté par la tradition, qu’elle soit bédouine ou musulmane !…

L’actualité arabe offre encore bien d’autres exemples récents des multiples manières dont le pouvoir politique s’efforce de jouer sur le terrain du foot pour tenter de réaliser quelques-uns de ses buts. Outre le scandale, dont on commence à parler davantage, des mauvais traitements subis par les ouvriers étrangers travaillant sur les futurs stades du Qatar, James Dorsey met au jour quelques-uns des dessous de la scène footballistique cairote. Il évoque en particulier les tentatives, de la part de l’actuelle équipe au pouvoir, de se débarrasser des dirigeants « ultra-corrompus » des deux grands clubs, le Zamalek et le Ahly. Réussite dans le premier cas, mais échec dans le second. Mais le plus intéressant, c’est encore d’apprendre les tractations, pas très claires, autour des droits pour les retransmissions télévisées des compétitions. Visiblement, l’actuelle négociation a surtout pour enjeu de « châtier », en l’excluant de la partie, la désormais abominable chaîne qatarie Al-Jazeera !

Beaucoup plus classiquement, la fierté (ou le chauvinisme) national est toujours flatté par une victoire, surtout lorsqu’elle est inattendue ! Un peu à l’image de l’Irak vainqueur en 2007 de la Coupe d’Asie, la Libye – en proie à un chaos qui n’a pas l’air d’émouvoir Bernard-Henri Lévy qui a pourtant si bien contribué à le créer – est devenue dimanche dernier une très surprenante championne d’Afrique, grâce à sa victoire sur le Ghana. Le match, il faut le préciser, ne se déroulait pas en Libye comme prévu à l’origine pour cette compétition, mais en Afrique du Sud.

Au chapitre des victoires aux relents nationalistes, la palme revient tout de même à l’Irak, qui a emporté il y a quelques jours la Coupe d’Asie (des moins de 20 ans) contre sa voisine l’Arabie saoudite. Au moment où le Premier ministre irakien, le chiite Al-Maliki, lançait une grande offensive militaire contre les « djihadistes » de Fallouja dans la province (sunnite) d’Al-Anbar, les métaphores ont été plus militaires que jamais ! Sans qu’on sache toujours s’il s’agit de rumeurs car certains propos ont été par la suite plus ou moins démentis, on s’est beaucoup réjoui, côté irakien, de cette victoire.

L’entraîneur national (celui de l’équipe de foot, pas le Premier ministre) a parlé de ses joueurs, déchaînés sur le terrain « comme les soldats qui combattent l’EIIL » (l’Etat islamique en Irak et au Levant), tandis que les supporters criaient dans les rues (de Bagdad, pas à Fallouja) : « L’EIIL peut faire tout ce qu’elle veut, c’est nous qui avons gagné ! » Dans la même ligne, Al-Maliki a évoqué (article en arabe) l’autre « grande victoire », celle qui sera remportée un jour prochain contre « tous les ennemis de l’Irak, tous les terroristes ennemis de l’humanité ».

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Sans doute, de telles poussées de fièvre nationaliste et démagogique sont trop fréquentes pour qu’on s’y arrête. Pourtant, on retiendra qu’elle a pris, dans le cas irako-saoudien, un tour qu’on peut trouver amusant mais qui est surtout assez significatif (et qui est par ailleurs dans la droite ligne du billet précédent). Outre le fait que l’opinion publique footballistique irakienne associe visiblement la rébellion armée dans l’ouest du pays à l’action, même pas secrète à ses yeux, de ses voisins saoudiens, on constate également qu’elle considère, sans l’ombre d’une hésitation, que les principaux religieux extrémistes du Royaume méritent de figurer au premier rang de l’équipe adverse ! A preuve, ce photo montage (illustration ci-dessus et détail en haut de ce billet) publié dans un quotidien irakien dans lequel les têtes des joueurs saoudiens ont été remplacées par celles des stars les plus extrémistes de l’islam saoudien !

Au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général, ce n’est pas avec le foot qu’on pourra siffler la fin de la partie…


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