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L’Ukraine : au cœur du projet Poutine

Publié le 11 février 2014 par Copeau @Contrepoints

Par Alexandre C.

Ianoukovitch Poutine

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) avec son homologue ukrainien Viktor Ianoukovitch.

Depuis maintenant quelques semaines, la population ukrainienne s’agite dans tous les sens, protestant contre la politique de son président depuis 2010, Viktor Ianoukovitch, un proche de Vladimir Poutine, l’homme fort de la Russie. Alors que les Jeux Olympiques de Sotchi viennent de débuter, il semble que la stratégie du président russe commence à se dévoiler, avec pour objectif affiché de conserver l’Ukraine dans la sphère d’influence de Moscou. Le pays constitue, en effet, un espace stratégique et économique de premier plan et serait une prise d’importance dans le bras de fer idéologique qui oppose la Russie à l’Union européenne. On peut d’ailleurs penser que Poutine usera de tous les stratagèmes possibles pour arriver à ses fins. Mais revenons tout d’abord à la source de ce conflit politique et économique.

Un lent travail de sape

En 2010, l’Ukraine et l’Union européenne entament des négociations sur les modalités d’un accord de libre-échange. Ultimement, l’objectif affiché est l’entrée du pays au sein de l’union. Cependant, malgré  les efforts des deux parties, les pourparlers restent bloqués à cause du regain de tension entre l’Ukraine et les pays occidentaux. Pour l’Europe, aucune signature ne sera possible tant que le régime de Kiev n’entérinera pas certaines dispositions, à savoir le respect des droits fondamentaux des citoyens, une justice indépendante de l’exécutif et, surtout, la fin des persécutions des opposants politiques du président Ianoukovitch, parmi lesquels figurent l’ancienne première ministre et candidate aux présidentielles, Ioulia Tymochenko. Le processus semble figé jusqu’à ce qu’en avril 2013, Ianoukovitch décide, en signe d’ouverture, de faire libérer Iouri Loutsenko, ancien ministre de l’intérieur et opposant d’importance au régime pro-russe.

En novembre dernier, tout s’accélère encore et l’accord est en bonne voie d’être signé. Cependant, Ianoukovitch donne des signes d’inquiétude aux représentants de l’Union européenne après une rencontre avec Vladimir Poutine. Ces soupçons sont confirmés quelques jours plus tard quand le parlement ukrainien refuse l’extradition de Ioulia Tymochenko, affaiblie et malade, vers l’Allemagne afin qu’elle y soit soignée. Sa libération constituait le dernier obstacle avant la signature. Dans la foulée, et comme un ultime revirement dans cette affaire, le président ukrainien décide de rompre les négociations avec l’Union européenne : l’accord commercial est définitivement enterré. Dans le même temps, Viktor Ianoukovitch annonce vouloir « relancer un dialogue actif avec Moscou ». Cette déclaration vient confirmer celle du parlement, intervenue plus tôt.

La réaction de l’Europe à cette rupture unilatérale ne se fait pas attendre. Herman von Rompuy, président du Conseil européen et José Manuel Barroso, président de la Commission européenne1, ont critiqué l’attitude de Kiev et accusé Moscou d’être responsable de cet échec, par l’exercice de pressions à l’encontre du président Ianoukovitch. Pour eux, le temps de la guerre froide, et plus précisément de l’ère Brejnev était de retour2, posant ainsi la question de l’indépendance du pouvoir ukrainien vis-à-vis de Moscou. Pourtant ces déclarations des responsables européens sont restées lettre morte et aucun pays membre ne les a relayées.

En Ukraine, la décision de Viktor Ianoukovitch a été le déclencheur de grandes manifestations populaires dans les rues de Kiev. Encouragées par l’opposition, elles sont parfois vivement réprimées par les autorités du pays, ce qui provoque la réaction de certains dirigeants étrangers. Les manifestants trouvent rapidement deux leaders à leur mouvement : Arséni Iatseniouk, un ancien ministre et les frères Wladimir et Vitali Klitschko, champions du monde de boxe3. Devant cette situation, l’Union européenne fixe un ultimatum au gouvernement ukrainien, lui faisant miroiter 20 milliards d’euros d’aides promises par le défunt accord de libre-échange.

Poutine à la rescousse

Pourtant, l’Ukraine a désespéramment besoin de cet argent et la Russie comme l’Union européenne le savent. D’une part parce que des crédits à hauteur de 7 milliards de dollars arrivent à échéance en 2014 et parce qu’il lui reste à payer les factures de gaz à la Russie, pour un total de 17 milliards de dollars ; et d’autre part parce que ses réserves de change sont en chute libre et sa monnaie faible. Preuve de cet affolement, l’agence de notation Fitch note la dette ukrainienne B-, à égalité avec le Venezuela ou l’Argentine. Pour Moody’s, sa concurrente, le risque de défaut de l’Ukraine est, à ce moment-là, le plus élevé de la planète. Voyant l’état du pays, les banques refusent de lui prêter de quoi continuer à fonctionner. Et réformer paraît impossible étant donné les manifestations qui se succèdent.

Le salut de l’Ukraine pourrait venir du FMI, même si un tel accord ne rencontre pas les faveurs de l’exécutif4. À la place, Ianoukovitch préfère accepter la main tendue par Moscou : 15 milliards de dollars d’argent frais5, auxquels viennent s’ajouter la baisse du prix du gaz, dont l’Ukraine est très consommatrice, de 33%6. En échange, l’Ukraine, va acheter du rouble. La Russie vient de sauver le pays de la banqueroute. Le premier ministre Mykola Azarov se réjouira, dès le lendemain, de cet accord intervenu à la dernière minute, fustigeant au passage ses prédécesseurs, responsable selon lui de saigner « l’économie depuis trois ans et demi ».

Par cet échange de bon procédés, Vladimir Poutine entend mettre un coup d’accélérateur à l’Union eurasiatique qui doit être officiellement lancée le 1er janvier 2015. Pour l’instant, seuls la Russie, le Belarus et le Kazakhstan en sont membres7, et à n’en pas douter, Moscou aimerait que Kiev rejoigne sans tarder cette nouvelle association de coopération politique et économique. À terme l’objectif affiché est de créer, selon les termes de Vladimir Poutine lui-même, une union basée sur les « meilleures valeurs de l’URSS ». L’observateur attentif y verra autre chose : la volonté farouche du dirigeant russe de voir renaître de ces cendres l’Empire Russe, une vaste zone géographique contrôlée depuis Moscou et qui dominerait l’Asie et l’Europe de l’est. L’aide de Poutine au pouvoir de Viktor Ianoukovitch n’est donc certainement pas désintéressée.

Cette stratégie prend tout son sens quand on sait que l’Ukraine dispose de richesses qui intéressent la Russie. D’une part, le pays dispose de terres très fertiles – le tchernoziom ou terre noire qui recouvre une bonne moitié de la surface cultivable est un des meilleurs sols existant  – qui ont fait sa réputation du temps de l’URSS dont elle était, selon l’expression consacrée, le « grenier à blé ». Il est à noter que ce secteur a été fortement secoué par la chute de l’empire soviétique : on peut penser qu’il est largement sous-exploité et pourrait, en cas de restructuration et d’investissements d’importance, devenir une des pierres angulaires de l’agriculture de la future union. D’autre part, le sous-sol est riche en fer et en minerais uranifères, autant de ressources dont la Russie voudrait s’assurer le contrôle. On peut aussi noter que le secteur de l’armement – un héritage de l’URSS – est particulièrement prospère, ce qui bien évidemment rehausse l’intérêt des militaires moscovites. Enfin, l’Ukraine occupe un emplacement géographique crucial pour la Russie : plusieurs ports – Odessa ou Sébastopol par exemple – donnent accès à la Mer Noire et donc à la Méditerranée.

Reprendre le contrôle

L’accord signé entre Russes et Ukrainiens ne fait pas l’unanimité parmi la population et les manifestations se poursuivent. Cette situation fait les affaires de Moscou, pour qui il est urgent que le président Ianoukovitch reprenne le pays en main. Le 16 janvier, une première décision est prise dans ce sens quand la Rada, le parlement ukrainien, fait voter un durcissement des lois encadrant les manifestations : leurs participants risquent désormais la prison. C’est la goutte d’eau de trop. Le mouvement populaire se radicalise et la situation se dégrade rapidement. Les pays européens et les États-Unis commencent à s’élever contre ces événements, qui ne sont pas sans rappeler ceux de la Révolution Orange en 2004.

Acculé, le régime ukrainien choisit de changer son approche en engageant des négociations avec l’opposition : une loi d’amnistie des manifestants est envisagée tandis que le durcissement voté est abrogé et que le premier ministre démissionne. Ces concessions du pouvoir en place sont vus comme un premier pas vers la sortie de la crise. Au même moment, alors qu’il est en visite à Bruxelles pour rencontrer les responsables européens, Vladimir Poutine profite de la tribune qui lui est offerte pour dénoncer l’ingérence occidentale dans les affaires de l’Ukraine8. Tacitement, donc, le président russe continue de soutenir le régime en place. Néanmoins, il affirme qu’il ne reviendrait pas sur l’accord économique – les fameux 15 milliards – si l’opposition arrivait au pouvoir, précisant, tout de même, que la Russie « veut être sûre de récupérer son argent ». Autrement dit, si un gouvernement pro-européen venait prendre la tête du pays, Moscou se chargerait de lui rappeler les engagements pris par son prédécesseur, maintenant la menace de l’épée de Damoclès du gaz au-dessus de sa tête. La main-mise de Moscou sur le pays se raffermit.

Un futur incertain ?

À l’heure où j’écris ces lignes, la sortie de crise n’est pas en vue et régulièrement, de nouvelles déclarations de part et d’autre radicalisent la situation. Aux dernières nouvelles, les eurodéputés envisageraient des sanctions économiques à l’encontre de l’Ukraine. Alors que les jeux olympiques sont lancés, on peut penser que Vladimir Poutine veut attendre la fin de l’événement avant de passer à nouveau à l’offensive sur le plan diplomatique9. Hors de question de renouveler l’épisode géorgien de 2008, qui rappelons-le, avait mis mal à l’aise les chefs d’État étrangers quelques jours avant l’ouverture des jeux Olympiques de Pékin. Le président russe sait que les prochaines semaines, voire les prochains mois seront décisifs pour l’avenir de l’Ukraine et son projet d’union : les décisions qui seront prises pendant ce laps de temps affecteront très certainement le résultat électoral de la prochaine présidentielle prévue dans un an.

Si les desseins de Moscou se réalisent, il en résultera un arrimage de l’Ukraine à la Russie qu’il sera difficile de défaire. Quoi qu’il en soit, Vladimir Poutine dont le mandat court jusqu’en 201810, mettra tout en œuvre pour que son rêve de renaissance de l’empire soviétique devienne un jour une réalité.


Sur le web.

  1. Tous les deux étaient réunis à Vilnius où l’accord devait être signé.
  2. On se rappellera des fameux Accords d’Helsinki, signés en 1975.
  3. Catégorie poids lourd.
  4. Il supposerait que les tarifs du gaz augmentent et que la monnaie soit dévaluée ce qui serait très impopulaire.
  5. Via un achat d’obligations émises par l’Ukraine.
  6. On se souvient des épisodes de blocage du gaz par les Russes en plein hiver à l’époque où Viktor Iouchtchenko – pro-européen – était au pouvoir.
  7. L’Arménie, le Kirghizstan et le Tajikistan sont candidats.
  8. Un proche conseiller de Vladimir Poutine ira même jusqu’à agiter, quelques jours plus tard, la menace d’un coup d’état, fomenté par les États-Unis qui, selon lui, conseilleraient et armeraient les « rebelles » ukrainiens.
  9. On remarquera au passage que le président russe a tenté de détendre les relations avec l’occident en libérant l’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski et en proposant l’amnistie des Pussy Riots.
  10. Le mandat du président étant désormais de six ans, il y a fort à parier que Poutine décide de se présenter à nouveau en 2018.

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