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"Vous le savez, la justice n'a rien à voir là-dedans. Il leur faut un coupable. (...) Pour l'ordre, mon capitaine, pour l'ordre".

Publié le 03 avril 2014 par Christophe
La Guerre de 14-18, la préférée de Georges Brassens. L'année du centenaire du début de cette boucherie mondiale qui va marquer l'entrer dans le XXème siècle de son sceau d'horreurs... Forcément, on échappe pas aux commémoration et, si l'on a encore envie, il est possible de plonger dans ce conflit à travers les livres. Que ce soit des témoignages ou des fictions. Notre roman du jour appartient à la seconde catégorie, il s'agit d'un Série Noire, à la construction très originale et machiavélique, qui sert de fil conducteur à une description sans concession de l'état d'esprit en France en 1917. C'est passionnant, révoltant, bouleversant et sidérant. Voici "Tranchecaille", de Patrick Pécherot, disponible en poche chez Folio.
Au printemps 1917, le général Nivelle, commandant en chef des armées françaises, décide de lancer une grande offensive, dans l'Aisne. Ainsi débute l'effroyable bataille du Chemin des Dames, qui va entrer dans l'Histoire comme un des grands massacres du premier conflit mondial, pour des avancées minimales...
Alors que la bataille fait rage, le deuxième classe Jonas, appartenant au 334ème régiment d'infanterie, est mis aux arrêts et va être jugé par un tribunal militaire. Le capitaine Duparc doit défendre l'accusé, avec l'ambition de lui éviter le peloton d'exécution. Car, en cette quatrième année de guerre, plus encore que les précédentes, on fait facilement des exemples...
Alors, consciencieusement, Duparc prend connaissance du dossier concernant son client désigné. Jonas n'est pas juste un exemple, il est accusé du meurtre du lieutenant Landry, retrouvé mort après une charge. La baïonnette qui lui a transpercé le dos est manifestement une arme française. Ce serait donc un poilu qui aurait fait ça, et Jonas a justement eu une altercation avec le lieutenant.
Oh, une broutille, une histoire de pantalon d'uniforme trop grand dont Jonas se plaignait alors que, autour de lui, ses camarades se faisaient tuer sans répit, à chaque assaut... Est-ce suffisant pour tuer quelqu'un au milieu du carnage, quand on peut, à chaque instant, être fauché par une balle adverse ou vaporisé par un obus ?
Duparc creuse, avec l'aide de son greffier improvisé, le caporal Octave Bohman. A eux deux, ils vont essayer de reconstituer le parcours du soldat Jonas, sa vie et sa carrière militaire, comment il est perçu dans son régiment, l'existence éventuelle d'autres motifs plus sérieux d'en vouloir au lieutenant ou, au contraire, des éléments à décharge, des indices pouvant impliquer quelqu'un d'autre voire, on peut toujours rêver, innocenter l'accusé...
Mais, au fil de ses investigations, une évidence apparaît : tout accable Jonas. Le coupable idéal, c'est lui ! Et comme Duparc redoute que son sort ne soit de toute façon déjà scellé, il se démène. Dans ce monde qui se déshumanise un peu plus à chaque bombardement, à chaque assaut, Duparc voudrait sauver Jonas, voudrait prouver son innocence, comme une minuscule lueur dans les ténèbres...
"Tranchecaille" est un roman qui tranche par rapport aux mécaniques habituelles de narration. Ne vous attendez pas à un récit linéaire des événements ou à un polar classique. Le lecteur voit par les yeux de Duparc, comme en "caméra subjective". On lit avec lui les différents rapports, les différents procès-verbaux qui composent le dossier.
On écoute les réponses que lui font les différents témoins, qu'ils soient officiers et hauts gradés ou simples soldats du rang, camarades de tranchée de Jonas. Sans doublier les quelques auditions de l'accusé en personne, rares chapitres où s'instaure un dialogue, quand les autres sont essentiellement des monologues...
Tout ce patchwork doit permettre à Duparc (et au lecteur, par la même occasion) de se faire une idée du bonhomme qu'on va juger. Et, là encore, on ne peut pas dire que Jonas marque des points. Lorsqu'on le voit, il accumule les mensonges, se montrent violent, irascible, faux, incapable de faire confiance à ce capitaine, pourtant charger de l'aider.
Un comportement qui n'arrange pas les affaires de Duparc alors que le temps presse. En temps de guerre, la justice connaît une brusque accélération, et peu importe les besoins de la défense... En fait, disons les choses clairement, en temps de guerre, le mot justice est au nombre des portés disparus. On a un homme qu'on peut accuser, alors, il est coupable...
Mais, si les éléments à charge son lourd, ce sont aussi les incohérences qui entourent Jonas qui intrigue Duparc... Difficile de croire qu'un tel garçon puisse être un assassin ! Jonas, selon ceux qui l'ont connu avant son entrée dans l'armée. Ils parlent d'un garçon malingre et pas très dégourdi qui avait tout pour être réformé... Et pourtant, on lui a donné un uniforme (trop grand) et une arme avant de l'envoyer au front...
On décrit Jonas comme naïf, presque simplet. La fameuse "altercation" à propos du pantalon montre plutôt un gamin qui n'a pas conscience de là où il est, ni pourquoi, aucune agressivité là-dedans... Et Jonas devient vite l'objet des moqueries de ses camarades, qui lui balancent un tas de quolibets, dont un va lui rester : Tranchecaille...
Mais Jonas a aussi une part sombre, énigmatique, presque fourbe... Jouerait-il la comédie en se faisant passer pour plus benêt qu'il ne l'est en réalité ? Le brave gars n'est-il en fait qu'un déguisement pour abriter une personnalité dangereuse et susceptible de se montrer gratuitement violent ?
Comment Duparc peut-il trier le bon grain de l'ivraie, le vrai du faux, l'objectif du subjectif, alors que ses témoins sont difficiles à joindre, puisque les combats se poursuivent, ou qu'ils se montrent peu coopératifs. Les officiers, qu'ils soient blasés, dépité par les ordres qu'ils doivent appliquer au mépris des vies humaines, ou au contraire, inflexibles, droits dans leurs bottes et certains que Tranchecaille fera un parfait fusillé pour l'exemple, sont aussi peu capables d'aider Duparc qu'ils le sont à gagner cette guerre...
Alors qui est Tranchecaille ? Un innocent accusé à tort ou un coupable qui manipule son monde ? Un candide perdu au milieu d'une guerre atroce ou une mauvaise graine qui croît et embellit sur le champ de bataille gorgé de sang ? Un tire-au-flanc sacrément doué pour échapper à l'hécatombe des premières lignes, ou juste le gars le plus malchanceux du monde, qui semble attirer les ennuis comme un aimant la limaille de fer ?
Duparc, et le lecteur dans son sillage, ne sont pas au bout de leurs surprises, dans cette affaire. Car, au fil des pages, on se rend compte qu'il y a bien matière à une véritable intrigue, dans ce dossier, que tout est bien plus compliqué qu'il n'y paraît, que tout ce qu'on veut faire croire en envoyant avec empressement le soldat Jonas au poteau...
Mais, surtout, l'habileté magistrale de Patrick Pécherot, c'est de se servir de cette intrigue pour nous montrer la guerre sous tous ses angles, mais aussi une société française qui, en 1917, commence à grogner devant ce conflit qui n'en finit pas, alors qu'on avait promis une guerre courte. Sur le front comme à l'arrière, des officiers aux soldats du rang, on s'impatiente.
On se mutine, lorsqu'on porte l'uniforme, on proteste lorsqu'on travaille à Paris, si loin et si proche du front. Des revendications politiques se font jour, portées par les paroles de l'Internationale, le bel unanimisme de 1914 pour aller reprendre l'Alsace et la Lorraine puis pousser jusqu'à Berlin, s'est disloqué...
Le pacifisme de Jaurès, vite oublié après sa mort, resurgit, ça-et-là, on fraternise d'une tranchée à l'autre, au mépris du danger de se voir condamner pour trahison. Toute initiative jugée défaitiste est sévèrement sanctionnée, sans appel possible, on redoute l'espionnage, le passage à l'ennemi... A l'arrière, on regarde le poilu d'un oeil de moins en moins bienveillant... Et, comme un système de balancier, cela pousse à une radicalisation des va-t-en-guerre...
Politique et état-major veulent en finir, et par une victoire, peu importe le coût humain et les échecs patents des stratégies de la guerre de tranchée, qui paralyse le front depuis 3 ans... Il ne s'agit plus de politique, de diplomatie, de patriotisme, non, il s'agit d'ordre, de morale, de survie d'un système qu'une nouvelle défaite ferait s'effondrer (le raisonnement vaut pour les autres pays en guerre, puisque 14-18 provoquera la chute de plusieurs grands empires européens). Le goupillon se range aux côtés du sabre et l'Eglise fait de la victoire un devoir sacré, coûte que coûte.
Enfin, avec le recul de 3 longues années de combats meurtriers et destructeurs, on commence à mesurer les conséquences de cette guerre. Le nombre de morts, qui va sans cesse crescendo, incontrôlable, ou qu'on ne veut pas contrôler... Mais aussi les dégâts pour ceux qui survivent. Les gueules cassées, bien sûr, mais d'autres maux, psychologiques autant que physiques, qu'on cherche encore à démontrer scientifiquement avec certitude, mais qui sont balayés d'un revers de manche par des chefs qui paraissent ne pas se rendre compte de l'abominable "jeu" de massacre dont ils sont responsables...
Oui, "Tranchecaille" a tout pour être une série noire : une intrigue rudement bien ficelée, qui ne cesse de faire s'interroger le lecteur ; et une critique sociale sévère, engagée, contestataire. On est baladé d'un chapitre à l'autre, d'une révélation à l'autre, d'un témoignage à l'autre et on ne sait pas vraiment sur quel pied danser avec ce soldat qui peut tout aussi bien être une victime de plus des événements qu'un fieffé gredin qui en a profité...
Rien n'est laissé au hasard dans ce roman, c'est un travail d'orfèvre, d'horloger. Car si on ne peut douter du sort qui est réservé à Tranchecaille, reste à Duparc, pour son intégrité, pour son amour-propre, pour pouvoir encore se respecter, à comprendre, à faire abstraction de ce contexte parasite pour découvrir la vérité et rendre justice. A Jonas. Ou à Landry.
Bohman et lui sont les deux seuls que la vérité, cette arlésienne, et la justice, tombée pour la France, intéressent encore. Contre vents (des obus) et marées (humaines, lancées à l'assaut des tranchées adverses et décimées pour gagner de ridicules centimètres), ils essayent de mettre en échec les paroles fatalistes qu'on leur envoie au visage de partout. Et, quoi qu'il arrive, ils pourront alors eux-même témoigner pour Tranchecaille... Si Dieu, ou le Destin, ou la Grande Faucheuse leur prête vie.
Car, de la vie, de l'humain, il en reste, dans ce sinistre carnage. On peut en douter, les personnages du roman avec, mais elle est bien là, sous la boue, le sang, la saleté... Elle est là, parce qu'on y trouve des émotions et des comportements bien humains. Dans toute leur grandeur, comme dans toute leur bassesse. Et les plus coupables ne sont pas forcément ceux que l'on juge, à la va-vite, qu'on soumet à une justice au fort arrière-goût d'arbitraire...
Le dernier chapitre du roman de Patrick Pécherot m'a frappé, laissé abattu, désemparé... Bien plus que le premier. Vous allez me dire que c'est normal, et heureusement. Evidemment, j'ai l'air de lancer une évidence ! Et pourtant, croyez-moi, il y a là un paradoxe. Non, plus que ça, un ultime coup du destin envers Tranchecaille... Comme si son sort n'était pas seulement scellé pour le commun des mortels, mais aussi dans des sphères qui nous dépassent...

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