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A chacun son métier

Publié le 08 avril 2014 par Aubonheurdesmots

Je réagis suite à la lecture d'un commentaire de ma collègue correctrice Marie-Ida Ardusi-Tessier, sur Viadeo, déposé dans le groupe de discussion "Association des professionnels de l'édition".

Elle répond à un post du blog de l'Asfored portant sur l'offre numérique en France.

Cet article de blog de l'Asfored fait référence au Baromètre 2014 de l'offre de livres numériques en France (KPMG - mars 2014) qui fait état de chiffres clés et perspectives du livre numérique en France.

Ce baromètre réalisé entre novembre 2013 et janvier 2014 a été élaboré sur la base de questionnaires remplis par 51 éditeurs indépendants et 5 groupes d'édition, représentatifs de tous les secteurs d'édition. 

Je reprends volontairement la totalité de son commentaire, auquel j'adhère dans sa globalité.

Quand bien même n'aurions-nous aucun grief contre le livre numérique, auquel nous souhaitons par ailleurs une longue vie, nous sommes nombreux, et de loin, à préférer encore le livre papier. Parce qu'il est une matière "vivante", j'aime sentir le papier vivre sous mes doigts, le bruissement de la page que l'on tourne, l'odeur de l'encre à celle du papier mélangée (je l'avoue, c'est ma "petite madeleine", mon père était imprimeur). Le livre, pas besoin de quelque énergie que ce soit pour le faire fonctionner et, qui plus est, généralement, ce bougre de discret compagnon tient dans ma poche ! (comme je n'en lis qu'un à la fois, ça m'arrange...).

Force nous est de constater cependant que la facilité avec laquelle on publie aujourd'hui donne le jour à des préoccupations nouvelles et encore mal maîtrisées. Publier ! Publiez ! Publié ! Publions ! Que de "livres" mal écrits, mal traduits, mal édités, mal "typographiés", mal "montés", voire carrément mal relus et mal corrigés !

Des paragraphes entiers moitié au présent, moitié au passé ! Allons-y ! Où il y a de la gêne... Propositions principales au passé simple suivies de subordonnées au présent du subjonctif ! Pas une concordance des temps qui tienne debout, des erreurs de toute sorte et des redondances que l'on enfile comme des perles, une ponctuation à tout le moins fantaisiste... et on ne parle même pas des fautes d'orthographe qui sont légion ! (Il m'a été donné de voir, récemment, le "haillon" de la voiture. Si, si, je vous le jure !... Pour un peu, cela eût été publié ainsi...)
Chacun et n'importe qui se targue aujourd'hui d'être un "auteur". La belle affaire ! Il y a qui y va de sa prose maladroite, qui y va de ses "vers" de trois pieds plus que bancals. Chaque quidam que la plume chatouille se jette dans l'auto-édition et, comble d'une arrogante assurance, refuse de faire corriger ses textes pour économiser les trois sous que les excellentes prestations d'un correcteur professionnel lui coûteraient. 
Un écrivain romantique du XIXe siècle comparait pourtant les correcteurs à de « modestes savants habiles à lustrer la plume du génie ». Il avouait donc avoir lui aussi recours à leurs services, considérant sans doute être lui-même ledit "génie" de l'écriture. Ce génie conscient de ses petites lacunes se prénommait Victor, si ma mémoire est bonne... Nos "auteurs" de livres numériques à gogo feraient bien parfois d'en prendre de la graine !
Alors, le livre numérique oui, mais pas au prix d'une langue française bafouée, malmenée ou, pire encore, méprisée et ignorée.
Amis éditeurs de toute taille, prenez garde, l'avenir de notre belle langue est entre vos mains et sur les tablettes numériques de nos enfants.

Je fais partie de ceux qui apprécient et de loin le livre papier au livre numérique pour les mêmes sensations que ma collègue évoque.

Pour ce qui concerne les écrits, j’élargis le trait à tous les contenus rédactionnels : lettres d’informations, magazines, les sites web des entreprises qui sont mal relus, mal corrigés, ou pire qui n’ont pas vu l’ombre d’un professionnel de la correction.

J’insiste sur ce terme « professionnel de la correction ». J’ai lancé il y a quelques jours une requête relatant que je souhaitais éventuellement déléguer occasionnellement mes travaux de relecture. Si j’avais dû demander à certains d’effectuer une relecture sur tirage papier avec les signes de correction en vigueur, je doute qu’une réponse favorable m’aurait été donnée. Que penser des passionnés de lecture, d’écriture qui se découvrent une vocation subite à être correcteur en l’espace de 24 heures ? D’une personne qui vient d’un milieu professionnel à l’opposé de l’écriture, l’édition, la presse, la communication, sous prétexte qu’elle est auteure de livres, qu’elle veuille se reconvertir, qu’elle aime lire, qu’elle trouve passionnant ce que je fais et qu’elle voudrait faire la même chose ? Bref, ces personnes me proposent leurs services, en n’omettant pas de me dire : « vous me montrerez, j’apprends vite ». Je fais l’impasse sur les propositions tarifaires, qui passent du simple au double voire au triple ou encore des propositions que l’on ne peut me faire. Eh oui, selon la complexité d’un texte, d’aucuns ne sont en mesure de vous dire combien de signes à l’heure ils peuvent lire. Des signes, quoi qu’est-ce me demanderont d’autres. Je vous le donne en mille : des caractères et espaces. Sans oublier les mails de candidatures spontanées pour justement sous-traiter mes travaux de relecture ou de rédaction de comptes rendus de manifestations, parsemés de coquilles !

Il faut bien garder à l’esprit que si l’on fait appel à un confrère pour déléguer ses tâches, c’est dans l’idée que la personne est opérationnelle, compétente, apte à et qu’il ne s’agira pas de lui apprendre le métier.

Il y a tout de même en ce bas monde des métiers que l’on pratique parce que l’expérience professionnelle, les formations que nous avons suivies nous le permettent. Parce que l’on a acquis des connaissances, un savoir-faire, du moins que l’on peut prétendre de par nos aptitudes à pratiquer ces métiers. Il est tout de même préférable d’exercer un métier, de proposer une prestation que l’on maîtrise.

Il ne suffit pas d’aimer ce que l’on fait pour bien le faire - c'est encore mieux si c'est le cas, mais également d’en maîtriser les contours.

Est-ce que parce que pour occuper mon temps libre, à loisir si je fais des brioches, des petits pains à dessin de satisfaire mes papilles, que je taloche un mur, que j’enfile du fil dans une aiguille, je peux me prétendre pour autant boulanger, pâtissier, maçon, styliste pour les plus grands couturiers.

Parce qu’en face de vous, vous avez un client, à satisfaire, qui demande un résultat, qui va vous payer pour ce faire. Il va sans dire, que de toute façon, quel que soit le prix pratiqué, il s’attend à une prestation de qualité. Comment peut-on se sentir crédible si l’on ne maîtrise pas la prestation demandée ?

Cela étant dit, même si l’on peut me taxer d’optimiste, je fais confiance à nos amis éditeurs, communicants, chargés de projets éditoriaux, consultants en communication de toute taille, à tous ceux qui font appel d’ores et déjà de manière récurrente ou ponctuelle aux correcteurs, pour (re-)prêter attention à notre belle langue, pour continuer quel que soit le support, numérique ou papier, à mettre entre nos mains et dans celles de nos enfants et sous nos yeux, des "objets" construits en tout point, qui auront bénéficié de l’œil avisé d’un professionnel de la correction.

En tant que lectrice, je déteste avoir acheté un livre, lire quelques feuilles d’un magazine que je découvre non corrigé. C’est l’occasion de proposer mes services, je vous l’accorde. L’absence de correction humaine se voit non seulement au nombre de coquilles, mais également à la structure des phrases, à la ponctuation, ou encore dans la présence de pléonasmes. Cela me donne l’impression d’avoir été flouée. Achèteriez-vous une voiture qui n’aurait pas subi de tests sur ses finitions ? Accepteriez-vous que la boîte à gants ne ferme pas ou que le siège conducteur soit fixe sans possibilité d’avancer ou de reculer ? Alors, pourquoi accepter des ouvrages dans lesquels l’outil principal - la langue française - est malmené ?

À chacun son métier et les vaches seront bien gardées, disait mon grand-père.


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