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Leslie Péan, économisteLe déficit de gouvernance en Haïti...

Publié le 21 janvier 2014 par 509

Leslie Péan, économisteLe déficit de gouvernance en Haïti...

Leslie Péan, économiste

Le déficit de gouvernance en Haïti (1ère partie)

Par Leslie Péan

Nous sommes loin de penser que le gouvernement Martelly soit issu d’une génération spontanée, donc ancré dans aucune tradition. Nous rejetons systématiquement l’approche voulant que ce gouvernement n’ait rien à voir avec ses prédécesseurs. Nous combattons des attitudes et des comportements des dirigeants qui semblent identiques à ceux du passé sans distinction de classe sociale. Un ordre « culturel ? » qui reproduit une philosophie du pouvoir et des valeurs qui mutilent la société. Au contraire, nous prouvons à chaque intervention que ce gouvernement repose sur le système cognitif d’arriération qui bloque de toujours l’avancement d’Haïti. Dans nos analyses, nous privilégions le mal structurel haïtien par rapport aux manifestations conjoncturelles des gouvernements X, Y ou Z. En ce sens, le gouvernement Martelly s’inscrit dans la problématique de l’ordre social produisant et reproduisant l’image qu’il renvoie.
Le gouvernement Martelly est tombé dans sa propre trappe de pouvoir absolu en refusant d’organiser en 2011, 2012 et 2013 les élections prévues par la Constitution. Le principe juridique hérité du droit romain « Nemo auditur propriam turpitudinem allegans » (Nul ne peut profiter de sa propre faute), s’applique dans toute sa rigueur à la conjoncture actuelle. En manifestant ouvertement sa détermination à confisquer tous les pouvoirs, il s’est lui-même condamné en lésant tous les autres partis politiques. Aucune opposition ayant la moindre intelligence ne peut accepter de faire un cadeau en or au pouvoir en allant sans garantie à des élections en 2014 avec ce groupe de « bandits légaux » contrôlant la machine à frauder du Collège Transitoire du Conseil Electoral Provisoire (CTCEP). Le machiavélisme de l’équipe Martelly ne mérite pas un tel cadeau.
La mouvance Tèt Kale a mis à mal le processus démocratique en le dénaturant avec la manœuvre consistant à ne pas organiser les élections aux dates prévues. Personne n’a confiance dans le CEP d’Emmanuel Ménard. D’ailleurs, le peuple ne se fait pas d’illusions sur le centre de tabulation des CEP qu’il nomme plutôt « centre de fabulation ». Le stigmate est double avec la contrebande autant au niveau du pouvoir qu’à celui de l’organisme électoral. Les erreurs insuffisamment étudiées des aînés indiquent que la compétence alliée à l’intégrité joue toujours perdante face à un pouvoir de mauvaise foi qui compte sur la machine électorale, la communauté internationale et l’argent de la cocaïne. Aller aux élections avec de tels fraudeurs équivaut à se passer la corde au cou et à légitimer d’avance des mascarades planifiées.
De plus, il importe de sanctionner la mouvance Tèt Kale, (équivalent en créole haïtien de Skin Head) en la mettant sur la ligne de touche pour son mépris des institutions et ses violations de l’ordre constitutionnel. Sinon, c’est récompenser la politique du « Fè Wana mache » (1), le cynisme sans honte, d’une équipe qui se refuse toute morale et toute éthique. Les Haïtiens ont raison de trembler à chaque fois qu’on leur parle d’élections. Ils savent que c’est le début de calvaires où les réponses sont loin d’être rassurantes.

Le vidéo clip Palitos de Coco sur You Tube

C’est tuer pour un autre siècle la jeunesse du pays que de formater leurs esprits avec des Sweet Micky. Haïti est vouée à la comédie du ridicule avec l’intolérable image, fesses à l’air, en petite culotte féminine, du musicien devenu Président. De plus, le vidéo clip Palitos de Coco, habilement exploité par l’anti-haitianisme dominicain sur YouTube, montrant les déhanchements du travesti fait énormément de torts au pays. Avec tout l’amour qu’on peut avoir pour Haïti, on ne peut pas la sauver du déshonneur charrié par une telle image. Au fait, c’est se déshonorer pour elle que de s’associer à des gens manifestant une telle insouciance du qu’en dira-t-on. Même si on a beaucoup d’audace, qu’on n’a peur de rien et qu’on est prêt à donner sa vie pour changer les choses. Le déficit de gouvernance n’est pas uniquement au niveau du corps mais aussi et surtout à celui de la tête.
Comment Haïti en est-elle arrivée là ? Comment un chanteur discrédité pour ses tenues scandaleuses, ses propos grivois et ses accointances avec des assassins et criminels notoires (2) a-t-il pu devenir Président ? Est-ce un phénomène surnaturel qui fait que ce pays n’arrive pas à être dirigé par des gens ayant la tête sur leurs épaules ? Pourquoi notre pays produit-il tant de petits hommes voulant écraser tout ce qui les dépasse pour inscrire leurs noms en majuscules sur tout ce qui est grand ? Le recyclage de l’argent sale et l’odeur de la mafia duvaliériste ne sont pas les seules explications de cette fascination pour des médiocres. La séduction racoleuse a des limites qui se voient dans l’impossibilité pour le gouvernement de recruter des gens sérieux et compétents. Par exemple, le Premier Ministre n’arrive pas à trouver un remplaçant au Ministère du Plan depuis le 9 avril 2013.
La musique est identique au Ministère du Commerce et de l’Industrie depuis le passage de son titulaire au Ministre de l’Économie et des Finances. Absence de mouvement aussi au Ministère de la Communication, depuis que le titulaire a démissionné le 11 avril 2013, étant « dans l’incapacité d’exercer son devoir avec rigueur, honneur et intégrité ». Pas besoin de chercher loin : tout y est, y compris l’impossibilité pour le Ministre Chargé des Relations avec le Parlement de se présenter à la Chambre et au Sénat, car il a insulté les parlementaires en les traitant d’enfants issus de familles monoparentales. Haïti va mal et est condamnée à être l’ombre d’elle-même tant qu’elle sera dirigée par un gouvernement coulé dans un tel moule et au service des puissances étrangères.

La folie des grandeurs

Les manifestations du déficit de gouvernance sont multiples. Nous ne mentionnons pas les sempiternels comportements des chercheurs de pouvoir emportés par la folie des grandeurs et qui, une fois au gouvernement, se croient le centre du monde. Les maigres ressources du pays sont gaspillées par ces gens qui n’ont d’autres objectif que de se « faire voir ». Il s’ensuit une politique de gwo ponyèt, ce que Bourdieu nomme une « valorisation de la force physique comme dimension essentielle de la virilité » (3). Une virilité qui se manifeste par exemple au niveau du langage, dans la transgression véhiculée par le discours de l’obscénité. Sur le plan politique, l’imaginaire de cette virilité malsaine permet au chef une conduite arbitraire. Nous nous arrêtons ici aux aspects les plus criants de cette dérive conduisant à un sectarisme dangereux pour montrer que la gouvernance mérite une réflexion en soi et qu’il ne s’agit pas d’une futilité. Citons à titre d’exemples :
1. La nomination illégale par le Président Martelly de 10 membres de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSC/CA)
2. La confiscation du système judiciaire qui explique que des inculpés tels que Jean-Claude Duvalier, Clifford Brandt junior ne soient pas encore jugés.
3. L’arrestation et l’emprisonnement des frères Josué et Emmanuel Florestal.
4. La nomination par le président Martelly de son épouse et de son fils comme comptables des deniers publics.
5. La mort jamais éclaircie du juge Jean Serge Joseph il y a six mois le 13 juillet 2013.
6. L’incendie le 11 janvier 2014 du camp de réfugiés Vorbe sur la route de l’aéroport international dans le but de faire déguerpir, selon la clameur publique, plus de deux cents familles. Trois fillettes dont Angeline Louis, 5 ans et Sabine Léon, 3 ans et un adulte (Misère Louinord, 40 ans) ont péri dans cet incendie.
7. Les expulsions violentes des réfugiés des camps Mozayik et de la place Jérémie par des bandits et d’autres gros bras recrutés à l’occasion par les autorités.
8. La mauvaise foi manifestée par l’Exécutif en refusant d’organiser les élections pour le renouvellement du tiers du Sénat et des commissions communales en 2011, 2012 et 2013 selon les vœux de la Constitution.
9. L’absence de rapports sur l’utilisation des 432 millions de dollars américains dépensés à l’occasion du passage de l’ouragan Sandy.
10. L’imposition en dehors de tout cadre législatif d’une taxe sur les transferts monétaires et les appels internationaux depuis le 1er juin 2011 ; la publication de l’arrêté dans le journal Le Moniteur augmentant les appels internationaux à 23 centimes ; les montants prélevés et leurs utilisations ;
11. Le non respect de l’obligation d’audit en ce qui concerne le Fonds PetroCaribe et les contrats signés et exécutés dans le cadre de ce Fonds.
Que d’aberrations en deux ans et demi !!!

Le recul brutal de toute pensée structurée

La confiscation du pouvoir politique par la bande à Martelly est faite sans la moindre élégance. Ainsi un chantage est organisé avec les 10 millions de gourdes alloués annuellement pour financer des projets locaux dans les communes. Depuis trois ans, les députés des groupes parlementaires tels que Parlementaires pour le Renforcement Institutionnel (PRI), qui ne soutiennent pas la politique du gouvernement, ne reçoivent pas un sou de cette allocation. Les 10 millions de gourdes sont versés uniquement aux députés du groupe présidentiel Parlementaires pour la Stabilité et le Progrès (PSP). On comprend donc les justes protestations des députés Arnel Bélizaire, Patrick Joseph, Pauly Faustin, Sadrac Dieudonné, etc. contre un tel sectarisme
L’absence de scrupules des dirigeants politiques ne s’arrête pas là. Des choses impensables même chez de parfaits idiots sont considérées comme normales en Haïti. C’est notamment le cas quand, dans le décompte d’un vote, le chiffre 4 est déclaré supérieur à 14, comme on l’a fait le 4 novembre 2013 au Sénat de la République (4). Au-delà de la stupeur ou du vertige que peut provoquer une telle arithmétique, on se demande jusqu’où sont prêts à aller une catégorie d’Haïtiens pour avoir l’illusion du pouvoir ? La recherche effrénée du pouvoir pour se sentir exister nous fait battre tous les records de la bêtise humaine.
Pour assurer au président de la République un pouvoir sans partage, on commence par affaiblir les institutions parlementaires. C’est le tournant stratégique qu’avait inauguré le président René Préval en refusant de tenir des élections du renouvellement du tiers du sénat en novembre 2007. Technique utilisée par le président Martelly en s’abstenant d’organiser les élections sénatoriales et municipales en 2011, 2012 et 2013. Le sursis ainsi acquis permet de se faire une certaine popularité en distribuant des prébendes et en préparant tranquillement des élections frauduleuses pour 2014. En ce sens, les scrutins sont l’incarnation de l’idée que c’est l’électorat lui-même qui place les moins aptes au sommet de l’État.
Un mois après la prestation de serment de Martelly, le Nouvelliste des 23 et 24 juin 2011 avait subodoré la magouille en présentant la caricature ci-dessous en première page sous la rubrique « Martelly cherche "Le Petit Préval corrigé" ». Par-delà le matraquage publicitaire de Martelly pour se garder une popularité surfaite, le caricaturiste Teddy nous oblige à écarquiller les yeux devant le contenu prévalien des combines du nouveau pouvoir. En faisant semblant d’afficher un goût pour la lecture, Martelly avoue ses penchants. Il va à Livres en Folie pour acheter « Comment gérer le parlement » et « Le Tchala de la gouvernance », deux ouvrages qu’aurait écrit Préval dans son arrière-boutique.
Teddy indique la voix que Martelly écoute pour tenir le haut du pavé et élaborer son plan de carrière. Dans la conjoncture électorale qui se profile en 2014, son éminence grise Préval lui a surtout appris comment faire pour contourner l’adage romain mentionné précédemment. Après avoir refusé d’organiser les élections pendant trois ans pour handicaper le Parlement et se donner le temps de mettre en place les structures de son Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) avec l’argent de l’État, il se prépare à faire à la société haïtienne un enfant dans le dos. Les Tèt Kale, version haïtienne des Skin Heads, sont de dignes représentants du fascisme duvaliériste et des courants revendiquant la croix gammée de l’hitlérisme.
Leslie Péan, économisteLe déficit de gouvernance en Haïti...


Au lieu de répondre « Non plus » au sujet du second livre, j’aurais mieux aimé que la vendeuse dise : « épuisé ». Les personnalités politiques ont tout acheté dès le soir du lancement. La destitution de Jacques Edouard Alexis, c’est lui. Le renvoi de Michelle Pierre-Louis, c’est encore lui. Le retour de Jean-Claude Duvalier, c’est avec lui. L’homme qui a abandonné son poulain Jude Célestin en cours de route pour organiser, à l’insu de ce dernier, le couronnement du vainqueur, c’est toujours lui. Les personnalités politiques veulent connaître la formule secrète permettant à un médiocre de rester dans le peloton de tête et de fait franchir en premier la ligne d’arrivée.

Un autre séisme dans la conscience collective

Depuis le XXI siècle, Haïti a connu deux tremblements de terre : le premier le 12 janvier 2010 et le second le 14 mai 2011. Le premier a détruit des personnes et des biens. Le second a détruit des consciences et des symboles. Le décompte des dommages du premier a été fait en termes de dégâts en biens et en vies humaines. Celui du second ne fait que commencer car les dommages causés dans les consciences de la jeunesse haïtienne, c’est-à-dire des moins de 35 ans qui forment 70% de la population, sont plus difficiles à mesurer. Un désenchantement infini dont Haïti mettra longtemps à se défaire. Le sort du pays se joue dans le choix prémédité par la communauté internationale en propulsant Sweet Micky au pouvoir. Un choix qui ne laisse même pas la liberté de réflexion aux Haïtiens. Ce que nous avons appelé en février 2010 « l’épée de Damoclès d’un autre séisme dans la conscience collective » (5) est tombé en enlevant au peuple haïtien même l’illusion de la honte. Quand le livre est remplacé par l’alcool et le cahier par la guitare, on aboutit à un abrutissement général. La conscience haïtienne est abattue à bout portant par les francs-tireurs embusqués du duvaliérisme maléfique qui préparaient leur retour au pouvoir.
Michel Martelly a été élu président de la République avec les leviers que l’on sait quelle qu’ait été par ailleurs la manière de l’utilisation de ces leviers. Sa prise de pouvoir perpétue la tradition dénoncée par le Dr Legrand Bijoux qui veut que : « la société haïtienne considère au fond comme débrouillard et intelligent tout magouilleur, tout menteur et tout voleur (6). » C’est un rude coup à la lutte démocratique. Boites de nuits et bars ont remplacé les bibliothèques comme point de rencontre. L’ignorance carabinée ridiculise la connaissance théorique avec la formule Ou pa ateri ! Les jeunes sont victimes de la destruction de leur conscience. Leur esprit n’est plus dans les livres et cahiers qui ne mènent à rien, Martelly ayant battu à plate couture l’intelligentsia haïtienne. Une autre étape de la manœuvre de diversion laissant croire que les catégories de tous poils qui vivent dans le noir, l’obscurantisme et l’ésotérisme sauront toujours tirer les ficelles pour battre les partisans de la lumière, de la transparence et de la modernité.
En réalité, Martelly, en mettant sa clientèle dans les rues après les résultats du premier tour des élections du 28 novembre 2010, a manifesté une meilleure compréhension des principes d’agitation qui sont l’abc de la lutte politique. Il a affiché une capacité d’acteur dans la tragicomédie mise en scène par le duvaliérisme sanguinaire. En mettant en avant l’arme redoutable du divertissement et en s’en servant allègrement. L’idéologie dominante est celle d’Épicure avec les réjouissances et autres carnavals comme marques de la petitesse d’esprit. Le séisme Martelly a tourné la tête des jeunes. Ce ne sont plus les études qui passent avant tout. Ils ont découvert l’ordre véritable de la postcolonie dont les commanditaires utilisent la délinquance et la débauche comme armes favorites. Un ordre d’autant plus pertinent à Haïti que personne ne semble s’émouvoir des malheurs et des morts qu’il produit. Les besoins légitimes de gouvernance de soi et des autres peuvent être satisfaits par la perversité. Mais en réanimant la flamme duvaliériste dans cette mauvaise cuisine présentée aux Gonaïves le 1er janvier 2014, Martelly se trompe, car le peuple haïtien dans ses différentes associations a indiqué clairement qu’il n’est pas prêt à digérer les plats servis(7) . (à suivre)

Notes
(1) Leslie Péan, « Diriger un pays au rythme de Fè Wana mache », 1ère partie, Radio Kiskeya, 16 janvier 2013.
(2) Jeb Sprague, « Michel Martelly, Stealth Duvalierist », Haiti Liberté, Vol. 4, No. 22, 15 au 22 Décembre 2010.
(3) Pierre Bourdieu, La distinction, Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
(4) Leslie Péan, « L’histoire bégaie au Sénat », Alterpresse, 8 novembre 2013.
(5) Leslie Péan, « Pour la construction d’une conscience haïtienne après le séisme de Janvier 2010 (2e partie) », Alterpresse, 17 février 2010.
(6) Dr. Legrand Bijoux, Des Mœurs qui blessent un pays (Haïti), Media Texte, P-au-P, Haïti 1997, p. 42.
(7) « Déclaration conjointe contre la présence de Duvalier aux cérémonies officielles du jour de l’indépendance d’Haïti », Le Nouvelliste, 7 janvier 2014.Yon gwo AYIBOBO pou ou men m zanmi m ki vizite lakou sa pou pwan nouvèl zanmi lakay ak lòt bò dlo.

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