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Les pauvres gens - Victor Hugo (1802-1885)

Par Helmous
La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire,Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc;Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine!—C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrineElle prit son mari comme on prend un amant,Et lui baisa sa veste avec emportement,
Tandis que lé marin disait:—Me voici, femme!Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flammeSon coeur bon et content que Jeannie éclairait.—Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt.
—Quel temps a-t-il fait?—Dur.—Et la pêche?—Mauvaise,Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise.Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarreA cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?—Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.
—Moi? Dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire,J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,J'avais peur.—Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.—Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit:—A propos, notre voisine est morte.C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,Dans la soirée, après que vous fûtes partis.Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine;L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.La pauvre bonne femme était dans le besoin.L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête:—Diable! diable! Dit-il en se grattant la tête,Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire?Bah! tant pis! Ce n'est pas ma faute. C'est l'affaireDu bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons?
C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.Si petits! On ne peut leur dire: Travaillez.Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtresCette petite fille et ce petit garçon,Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche?D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.—Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!
Victor Hugo,  La Légende des Siècles (Les Pauvres Gens)
Les pauvres gens - Victor Hugo (1802-1885)

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