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"L'âge héroique" dépecé !

Publié le 19 mai 2008 par Ariane_

Ce texte est extrait d’un recueil de poèmes, et pourtant, il s’apparente plutôt à un récit qu’à une poésie. Il y a alors sans doute un lien entre le démembrement des deux géants, et ce genre poétique que l’écrivain malmène, en composant un recueil où sont aussi présents des réflexions et des récits, et en composant des textes qui semblent très éloignés du genre poétique.


« L’âge héroique » a-t-il un genre ?
Poème ? Récit fantastique ? Fable ? Michaux mélange les genres pour mieux délivrer son texte, pour mieux libérer les mots du carcan générique.
Le refus du genre peut se poser en termes de fragments, par rapport à l’histoire mais aussi par rapport au démembrement des géants qui finissent par perdre toute consistance physique.
Quant à leur consistance orale, elle est niée : « Poumapi ne dit rien » et « Mais il n’y avait rien à dire », sont les deux seules expressions du poème qui mettent en scène leur capacité à parler. Ces deux expressions, courtes, simples, permettent de contrebalancer la nécessité des mots, des phrases pour écrire le texte. Ainsi, texte et histoire divergent une fois encore, comme s’ils étaient, eux aussi, deux frères ennemis. L’un se sert de mots, l’autre d’actions. Ce paradoxe correspond tout à fait à Michaux qui se méfiait beaucoup du langage et lui préférait la peinture.
Déconstructions physique et poétique. Violence.
Quelle est la mécanique du récit ? Michaux choisit une phrase assez longue pour narrer le coup donné, et ensuite, prolonge cette sensation de violence par des phrases très courtes, comme en écho au coup donné juste avant. Michaux choisit donc, en quelques sortes, de plier le texte : il l’étire pour les actions les plus violentes et le rétracte ensuite lors des conséquences des coups, pour faire durer cette impression de violence et de vitesse.
Que nous dit l’ordre des blessures ? Les blessures deviennent de plus en plus importantes : Poumapi perd une oreille, Barabo le nez, Poumapi des orteils, Barabo une fesse, et la dernière perte, pour Poumapi, devient faramineuse puisqu’il perd bras et jambes !
Une confusion par rapport aux orteils, agrémente encore la sensation de fantastique. Qui a vraiment perdu ses orteils ? Barabo ? Poumapi ?
Michaux s’évertue à arracher les cinq sens : l’ouïe avec les oreilles arrachées, l’odorat avec la perte du nez, le goût avec la mâchoire arrachée, le toucher avec les bras démis. Seule la vue n’est pas touchée dans le texte, et cela peut être rattaché à son caractère très fortement visuel, et à la passion de Michaux pour la vue de ces mondes qu’il invente, qui sont comme des films. Il est aussi possible d’ajouter que cette lutte contre les sens semble montrer une certaine interdiction des sensations.
Le texte peut alors mettre en scène la projection d’états intérieurs du poète en accidents corporels : les bras cassés, les jambes cassées, ne sont-ils pas le signe d’une horreur intérieure, d’une recherche à disparaître ? « L’âge héroïque » semble donc proposer un combat mental, situé dans l’intériorité, par le biais du combat visuel entre les deux géants. La violence peut alors sembler positive, puisqu’elle insuffle au texte un rythme dynamique, vivant, qui contraste alors avec les blessures infligées. Peut-être, alors, que la phrase : « L’extérieur ne s’y prêtait pas, l’intérieur non plus », est la clé du poème pour expliquer le lien entre intériorité et extériorité, c’est à dire la présence de la douleur et de la souffrance dans l’une comme dans l’autre.
Il est alors possible de se demander si Barabo et Poumapi ne sont pas une seule et même personne. Plusieurs indices le suggèrent. En effet, le fait que Barabo soit décrit comme étant sans orteils relie les deux frères, puisque c’est normalement Poumapi qui a perdu ses orteils. Ensuite, quand ils essaient de s’étrangler, les deux frères se complètent : l’un a ce qu’il manque à l’autre, et réciproquement, comme s’ils étaient chacun l’un des cotés d’une même pièce de monnaie. De même, aucun des deux frères ne perd la même chose, si bien qu’à la fin, le personnage en jeu dans le récit se retrouve presque sans corps, avec simplement la tête et le buste.
Un ton badin et léger en contraste
Et si la déconstruction, la négation, n’étaient qu’un jeu ?
L’ordre des actions de Poumapi et Barabo suit une règle très stricte : ils jouent chacun leur tour. Barabo commence, puis c’est au tour de Poumapi de prendre quelque chose à son frère qui à son tour reprend autre chose à Barabo. D’ailleurs, ces deux noms n’ont-ils pas une tonalité enfantine ?
Michaux choisit de comparer les actions de blesser à des actions de prestidigitation, de tours de passe passe. Barabo « après avoir d’abord feint de vouloir jongler avec, les fit disparaître prestement derrière son dos », écrit Michaux en parlant des orteils de Poumapi. Par conséquent, Barabo manipule les orteils de son frère comme s’ils étaient des accessoires utiles pour un numéro d’habileté et un numéro de magie. Lorsque Poumapi arrache l’abdomen de Barabo et y insert l’une des jambes de son frère, là encore, il s’agit d’un numéro d’équilibriste. Les deux frères semblent donc rivaliser d’ingéniosité pour montrer leur habileté et leur créativité. Ces deux numéros, au sein du texte, installent donc une atmosphère de jeu et de spectacle. La thématique du cirque n’est alors pas loin, et dévoile la théâtralité du texte, comme si Barabo et Poumapi essayaient de mettre chacun de son coté le public, c’est à dire le lecteur.
La confusion qu’opère Michaux en parlant de l’absence d’orteils de Barabo peut s’expliquer ainsi : l’amputation est un thème très sérieux, mais dans le texte, le lecteur finit par ne plus bien comprendre qui en est victime. L’absurdité de la lutte est alors suggérée, les deux géants se dépeçant, en quelque sorte, n’importe comment. Le réalisme importe peu, si bien qu’un humour noir assez surréaliste s’empare du texte. En effet, lorsque Poumapi perd ses deux jambes et ses deux bras, et que pourtant il arrive encore à essayer d’étrangler Poumapi, le lecteur, pourtant confronté à une situation finalement terrible, perçoit aussi l’impossibilité de cette situation, son caractère surréel.
Ensuite, le ton décalé du texte incite le lecteur à sourire devant cette avalanche de coups plutôt qu’à être écœuré : « Barabo, on peut le croire, tenait à ses fesses » suit l’amputation, c’est à dire une réflexion assez banale et détournée de la blessure, qui s’oppose à l’extraordinaire violence de la situation. Michaux multiplie ce décalage : « Son équilibre sur une seule jambe sans orteils laissait bien à désirer », écrit-il, proposant là encore une réflexion triviale dans un contexte pourtant douloureux et violent. L’humour utilisé peut donc être défini comme un humour de contraste, qui propose des vérités assez générales, sur les personnages ou sur des postures, quand la situation actuelle, particulière, laissait présager douleur et horreur.
Enfin, les deux géants proposent au lecteur un concours d’acteur : ils mettent en scène des apparences.
Les deux frères vont feindre de ne pas souffrir pendant près de la moitié du texte. Une énumération de ces expressions permet de se rendre compte que cette thématique, dans le texte, est essentielle : « comme par distraction », « après avoir d’abord feint de vouloir jongler avec », « il fit au contraire celui que quelques orteils de moins ne privent pas », « il dissimula son sentiment », « Poumapi essaya même de sourire », « il n’en témoigna rien », etc. Il y a donc six expressions qui montrent le jeu d’acteur que chacun va jouer avec l’autre. A ce niveau, les deux frères sont à égalité puisque trois des expressions concernent Barabo et les trois autres concernent Poumapi. La lutte se situe donc aussi au niveau des réactions quant aux coups provoqués.
Tout le jeu consiste alors à faire comme si, à duper l’autre sur son état présent.


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