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Œdipe sur la route [Henry Bauchau]

Publié le 12 septembre 2014 par Charlotte @ulostcontrol_
Hello,

Je vais vous faire une confidence : je suis curieuse à propos de beaucoup de choses, et l’une d’entre elles est la mythologie gréco-romaine. J’ai commencé à m’y intéresser au lycée quand j’ai découvert Antigone (celle d’Anouilh) et c’est depuis un sujet qui m’intéresse beaucoup en littérature. Je ne suis pas encore experte sur le sujet et il me reste énormément d’œuvres à lire, mais je commence doucement à me faire une culture mythologique et littéraire, et ça me plait beaucoup. Je viens donc vous parler de ma dernière découverte : Œdipe sur la route, écrit par Bauchau.

Œdipe sur la route [Henry Bauchau]« La vague, c’est la folie d’Œdipe, c’est la mienne. J’ai pu la faire monter, il faut qu’elle retombe dans la mer. Je n’y arriverai pas, je ne pourrai pas la retenir, tu comprends ? Elle va déferler sur le cap et nous submergera tous. – Mais la vague est en pierre, Clios. – Ne crois pas cela, Antigone, la vague est en délire. Rien qu’en délire. »
Œdipe, le roi maudit chassé de Thèbes, s’avance aveugle et trébuchant sur la route qui le conduira, avec le soutien de la courageuse Antigone et du farouche Clios, vers la clairvoyance. Une errance où les obstacles créent les métamorphose. Une épreuve initiatique où le chant, la danse et la musique permettent le dépassement. Dans cette éblouissante relecture d’un mythe fondateur, Henry Bauchau trouve une nouvelle façon de parler du destin et de la force des passions.

Le mythe d’Œdipe est le suivant : lors de la naissance de leur fils, Laïos et Jocaste, le roi et la reine de Thèbes, consultent un oracle qui leur prédit que ce fils tuera son père et épousera sa mère. Effrayés, ils décident d’abandonner le nouveau-né après lui avoir percé les chevilles. Œdipe est pourtant retrouvé par Polybe et Mérope, qui règnent sur Corinthe et en font leur fils. Mais Œdipe grandit et consulte à son tour l’oracle. Celui-ci lui dit la même chose que ce qui avait été dit à Laïos et Jocaste : il tuera son père et épousera sa mère. Horrifié, Œdipe décide de fuir Corinthe afin de protéger ceux qu’il pense être ses parents. Au premier carrefour, il croise un homme et le tue, c’était Laïos. Il arrive ensuite à Thèbes et libère la ville du Sphinx en répondant correctement à son énigme (Quel est l’animal qui commence sa vie sur quatre pates, la poursuit sur deux et la termine sur trois ?). Afin de le remercier, il accède au trône et se marie avec la reine, veuve. Il s’agit bien de Jocaste. Ensemble, ils auront deux fils (Polynice et Etéocle) et deux filles (Ismène et Antigone).L’oracle s’est accompli, et la peste s’abat sur Thèbes. Afin d’éradiquer la maladie de la ville, Œdipe doit trouver et punir le meurtrier de Laïos. Lorsqu’il réalise qu’il est le coupable, qu’il a épousé sa mère et qu’il est donc responsable de la peste, il se crève les yeux pour ne plus voir ses crimes.

Ce n’est donc pas une réécriture du mythe d’Œdipe que nous propose Bauchau, puisque son roman commence plus d’un an après le moment où Œdipe s’est crevé les yeux. Le roman se situe en effet entre le moment où Œdipe découvre son crime, et celui où il arrive à Colone pour y finir sa vie. Ce que nous raconte précisément cette histoire, c’est l’histoire de l’ancien roi de Thèbes qui quitte sa cité accompagné d’Antigone, et qui part sur la route sans but, sans rien voir et sans savoir où il va. Il trébuche, tombe, se relève, revient sur ses pas, se perd et tourne en rond. Suivi par Antigone, il refuse de se faire aider et tient à affronter seul les obstacles et les éléments qui s’imposent à lui. Ce dont traite ainsi ce roman, c’est du temps nécessaire à Œdipe pour faire le deuil de sa mère-épouse, accepter son crime, apprendre à vivre avec et aller de l’avant.

Car en s’aveuglant, Œdipe a refusé de mourir comme un héros tragique. En effet, ces derniers ne peuvent souvent s’accomplir que dans la mort ou la gloire, Jocaste en est d’ailleurs un parfait exemple puisqu’elle se suicide lorsqu’elle se rend compte de son crime, réalisant ainsi son destin d’héroïne tragique. Œdipe a refusé ce destin en s’aveuglant : ce sont donc les mêmes épreuves et les mêmes sentiments que le commun des mortels qui l’attendent. Et la principale épreuve qu’il doit affronter, c’est la culpabilité. La situation dans laquelle il se trouve avant de partir est terrible puisqu’il ne peut se résoudre à être autre chose que coupable, il ne se définit que par le crime qu’il a commis.


Œdipe sur la route [Henry Bauchau]

La route sur laquelle se lance Œdipe symbolise ainsi le temps qui lui est nécessaire pour se reconstruire, accepter son passé et son histoire afin d’aller de l’avant. Même s’il est aveugle, Œdipe fait comprendre à Antigone qu’il veut et a besoin d’avancer seul, même si cela signifie se perdre, tomber ou tourner en rond.

Le récit de l’errance d’Œdipe pourrait alors devenir presque comique : un mendiant aveugle sur la route, marchant, tombant, se perdant… mais la présence d’Antigone raccroche Œdipe à son destin tragique et empêche le récit de devenir grotesque. Comme sa mère, Antigone est une héroïne tragique qui ne peut s’accomplir que dans la mort ; en s’attachant ainsi à Œdipe, elle le maintient dans la tragédie

Plus que la destination, c’est le voyage qui compte puisqu’il permettra à Œdipe de faire son deuil, d’accepter son destin et de vivre avec son crime sans le laisser le définir. L'écriture de Bauchau nous montre d’ailleurs très bien les différentes étapes par lesquelles passe Œdipe (la douleur, la colère, le deuil, la tristesse, etc.) et nous montre également comment il arrive progressivement à se reconstruire. En effet, l’écriture de Bauchau abonde de pronoms personnels (il et elle surtout) et de verbes d’action. Prenons par exemple cet extrait du chapitre 10 :

« Il se lève, il lui dit : « Je vais te porter. » Elle le regarde, jamais il n’en aura la force, il est aussi fatigué et affamé qu’elle. Il la charge sans trop d’effort sur son dos, il franchit le ruisseau, entame la première pente. Elle n’y croit pas, il tombe de nouveau, plusieurs fois. Il ne parvient plus à se relever. Elle dit : « Laisse-moi, essaie de trouver du secours ! » Mais lui, le fou, continue d’y croire. » (p.182)
Vous voyez tous ces pronoms personnels en gras ? Ils témoignent selon moi de la volonté qu’a Œdipe de se reconstruire et de retrouver son identité. C’est par l’action qu’Œdipe se reconstruit, pas par la réflexion. Dans son récit, Bauchau n’analyse pas ses personnages mais les observe afin de savoir comment l’action et le mouvement permettent à ses personnages de se défaire de leur passé.

La reconstruction d’Œdipe est également rendue possible grâce aux nombreuses rencontres qu’il fait sur la route. Clios, Diotime, les bergers, Constance, etc. sont autant de personnages qui lui racontent leur histoire, donnant ainsi naissance à des « récits dans le récit ». En effet, de nombreux récits enchâssés sont présents dans le roman de Bauchau : en racontant leur propre histoire, ces personnages permettent à Œdipe de comprendre que chaque chemin est semé d’embuches et que chacun doit faire face à ses propres erreurs. Toutes ces rencontres lui permettront ainsi de prendre du recul sur sa propre expérience et par rapport à son passé.

Enfin, outre la route en elle-même et les rencontres qu’il a faites, c’est l’art qui permet à Œdipe de se reconstruire. En effet, le chant, la danse, la musique et la poésie sont présents tout au long du roman et sont un moyen pour Œdipe, aède, de transformer en art les histoires qu’on lui raconte, les douleurs et les guerres que les personnages rencontrés partagent avec lui. En sublimant ces récits, il relativise le sien, se l’approprie et apprend à se construire avec sans se résumer à lui.


Œdipe sur la route [Henry Bauchau]→ MON AVIS

Comme je vous le disais en introduction, j’aime beaucoup les histoires qui font référence aux mythes grecs, et notamment à ceux d’Œdipe et Antigone, c’est donc sans surprise que j’ai beaucoup aimé l’histoire et le sujet d’Œdipe sur la route, mais pas seulement. Ce qui m’a particulièrement plu dans ce roman, c’est l’écriture très poétique de Bauchau. J’avais déjà eu l’occasion de découvrir cet auteur avec la lecture d’Antigone et j’avais beaucoup apprécié le fait que son mythe soit réécrit sous la forme d’un roman.

En fait, je trouve que lire la même histoire mais écrite sous une forme différente nous donne de nouvelles perspectives et de nouvelles émotions. En théâtre, j’aime la répartie, la rhétorique et le lyrisme dans les dialogues des personnages ; j’aime voir les actions s’enchaîner sans jamais rentrer totalement dans le psychisme des personnages. Quand je lis un roman comme celui-ci, j’aime en savoir plus sur le psychisme, l’état d’esprit et les sentiments des personnages, plus que ce que le théâtre peut dire. J’aime voir comment la narration arrive à mettre de la poésie dans le récit
« Nuit sinistre pour Œdipe qui ne parvient pas à trouver le sommeil. Il ne se reconnaît pus dans celui qu’il est ici, contraint d’imposer à d’autres les mains impures qui ont frappé son père et enlacé sa mère. Ses mains qui risquent de ranimer chez les malades des forces inconnues et peut-être dangereuses. » (chapitre 8 – p.157)
« Il s’étend à côté d’elle, il lui demande ce qu’elle voit. « Rien que ce que j’ai vu si souvent mais, cette fois, c’est moi qui suis vue. » Il enferme une de ses mains dans la sienne. Elle lui parle des étoiles, de leur présence, de la mer qu’on entend battre au loin sans la voir. » (chapitre 14 – p.235)
Vous ne trouvez pas que ces deux passages sont magiques ? C’est ce que j’aime le plus chez Bauchau : les paragraphes sont rythmés par les pronoms personnels qui mettent les héros au cœur de l’histoire, et leurs sentiments sont sublimés. L’écriture du romancier contribue vraiment à donner à ces personnages leur aura tragique et mythique et à faire du roman (presque) une poésie.
Si vous aimez les mythes d'Antigone et d'Œdipe, je vous conseille fortement les romans de Bauchau ! Ils sont merveilleux et vous donneront un nouveau regard sur ces histoires. D'ailleurs, si vous voulez suivre l'histoire de façon chronologique, il vaut mieux commencer par Œdipe sur la route avant de lire Antigone !
Avez-vous déjà lu des œuvres à propos de ces mythes ? Si oui n'hésitez pas à me conseiller celles que vous avez aimées. Si vous n'en connaissez pas encore, j'espère que cette chronique vous aura donné envie d'en lire :-)
A bientôt !

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