Magazine Cinéma

Inglourious basterds

Par Kinopitheque12

Quentin Tarantino, 2009 (États-Unis, Allemagne)

Inglourious basterds

Les gros plans d’un pied, la blondeur des héroïnes et la motivation d’une vengeance qui a la patience des longues conversations, Tarantino use de motifs familiers [1]. Le contexte est cette fois historique (« Il était une fois sous l’Occupation en France ») et, grâce à une cinéphilie hors norme et au foisonnement de références, la sublimation est celle du film de commando et, plus diffuse, du western spaghetti.

L’Histoire est une pellicule que Quentin Tarantino découpe et recolle en y insérant sa propre version des faits. Comme Shosanna Dreyfus, dont il est significatif de la voir remonter un film de propagande dans un acte de résistance décisif, le réalisateur par son travail de montage fait du cinéma un biais et la matière d’une délectable vengeance.

Au cours de la première séquence, c’est un peu la complexité des relations entre les Français et l’Occupation qui est exposée, voire même de façon simplifiée l’ambiguïté de leur représentation cinématographique nationale. Les draps étendus qui flottent au vent, un gîte isolé sur une verte colline hésite entre la baraque perdue du grand Ouest américain [2] et la maison de campagne française. La demeure de Mathilde la samarienne partageait les mêmes charmes dans le fade et Long dimanche de fiançailles (Jean-Pierre jeunet, 2004). Monsieur LaPadite y habite avec ses filles et la rencontre que le spectateur fait avec cet homme laisse d’abord croire à l’héroïsme de ce dernier. Il est fort et fend du bois à la hache, tout à la fois méfiant et patient envers l’intrus allemand ; la musique de Morricone l’affilie à toute une lignée de tireurs chapeautés. Monsieur LaPadite cache des juifs sous son plancher : le premier Français croisé est résistant, quoi de plus normal ? Rappelons-nous de Jean-Pierre Cassel en aventurier de comptoir dans L’armée des ombres (Jean-Pierre Melville, 1969). Pourtant, après un moment passé à répondre aux questions de l’infâme colonel Landa (Christoph Waltz), Monsieur LaPadite cède et, l’index pointé vers la cachette, condamne la famille Dreyfus. Même trouble, le personnage n’est pas plus jugé par Tarantino que Lacombe Lucien ne l’est par Louis Malle (1974). Un plan à relever dans cette séquence : Shosanna (Mélanie Laurent) fuyant dans la lumière et échappant au redoutable colonel resté dans l’ombre de l’encadrement de la porte.

Les deux séquences suivantes présentent le groupe de juifs américains placés sous le commandement du lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt qu’il est rare de voir aussi bon) et leur cible, le Fürher (Martin Wuttke) et ses sbires. Les Basterds tels qu’ils se surnomment forment un commando semblable à ce que le cinéma américain a déjà produit : chaque membre a son vice ou sa spécialité (le scalp, le couteau…) et tous entretiennent un esprit de franche et virile camaraderie (voir Les douze salopards d’Aldrich, 1967, dont Tarantino se réclame ou la bande de soldats de Quand les aigles attaquent de Hutton, 1968). Lorsque Raine condamne un prisonnier allemand à mourir sous les coups de batte de l’« Ours juif », la mort surgit du fond d’un tunnel, de l’ombre à nouveau. Quel que soit leur camp, ainsi sont présentés les bourreaux.

Paris occupé, ses murs sont partout couverts des affiches de l’époque et particulièrement celles autorisées par la Propaganda Staffel. Tout le soin du cinéaste réside à ajouter parmi les originales les affiches des films portées par ses propres vedettes allemandes, Bridget von Hammersmark (Diane Kruger) ou bien Fredrick Zoller (Daniel Brühl) qui incarne à lui seul, et malgré le déclin des forces de l’Axe en 1944, la fierté de la nation (Stolz der Nation). Lettre par lettre, Shosanna Dreyfus installe et retire du fronton du cinéma Le Gamaar dont elle est propriétaire le nom des réalisateurs et les titres des films diffusés. A cette occasion, outre L’assassin habite au 21 (1942), Tarantino cite Le corbeau de Clouzot (1943), film produit avec l’argent du Reich puisque la Continental créée par Joseph Goebbels en 1940 l’avait financé. Pourtant ses prises de position ne convenaient ni au gouvernement de Vichy ni à ses opposants [3]. Ni tout à fait dans l’ombre, ni complètement dans la lumière, Tarantino montre toute l’incommodité à catégoriser des individus qui, à l’instar de Monsieur LaPadite, sont bien plus nuancés que ce qu’une appréciation hâtive ne voudrait bien reconnaître. C’est aussi pourquoi, l’on peut remarquer l’affiche de L’enfer blanc du Piz-Palu de Pabst et Riefenstahl (1929). Si Leni Riefenstahl est bien connue pour avoir servi à travers ses films l’idéologie nazie (Le triomphe de la volonté, 1934, Les dieux du stade, 1936-1938), Georg Wilhelm Pabst, lui, a souhaité clairement (peut-être tardivement) se positionner contre le nazisme (La fin d’Hitler, 1955).

Ailleurs, un des membres du commando anti-nazis est critique de cinéma (Michael Fassbender) et c’est un stock de bobines de 35mm nitrate qui assure la réussite du complot mené contre le carré d’as nazis (Hitler, Goebbels, Bormann et Göring). Le soir de la première de Stolz der Nation, le cinéma se transforme en un gigantesque brasier et l’art, après avoir été bâillonné et asservi par le IIIe Reich, met fin à la barbarie. Le phantasme n’est-il pas génial et la vengeance totale ? L’opération Kino de Tarantino est un franc succès.

Wonderful ! Wunderbar ! Meraviglioso !

Enfin, à Mélanie Laurent de préciser lors d’une délectable réplique : « Je suis française, chez nous on respecte les réalisateurs » et Tarantino on l’adore !



[1] Le gros orteil de Salma Hayek dans la bouche de Richard Gecko dans Une nuit en enfer de Robert Rodriguez (1996) ; Bridget Fonda dans Jacky Brown (1997), Uma Thurman dans Kill Bill, volume 1 et 2 (2003-2004), Rose McGowan dans Boulevard de la mort (2007)…

[2] C’era una volta il West, Sergio Leone, 1968, ou pour l’herbe grasse Danse avec les loups, Kevin Costner, 1991.

[3] Lire l’éclairante chronique de Margo Channing sur Dvdclassik.


Retour à La Une de Logo Paperblog