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une grand-mère qui ne veut pas mourir

Publié le 03 novembre 2014 par Dubruel

d'après EN FAMILLE de Maupassant

Dans le tramway ‘’Concorde-Porte Maillot’’,

Un homme petit et gros,

Tout habillé de noir et décoré

Causait avec un grand maigre débraillé.

Le premier parlait lentement.

C’était M. Caravan,

Commis principal.

L’autre, ancien officier de santé,

S’était établi à Champerret

Où il appliquait

Sur la population du quartier

Ses vagues connaissances médicales.

Il se nommait André Chaval

Et se faisait appeler docteur.

(Sur ses capacités courraient des rumeurs.)

Caravan essayait de glaner

Des conseils gratuits.

Il s’y prenait

Plutôt bien

Car il obtint, pour sa mère de 86 ans,

Une consultation à prix réduit.

Madame-mère souffrait de maux d’intestins.

Elle avait même des syncopes de temps en temps

Mais ne consentait pas à se faire soigner.

À l’Étoile, Caravan descendit du tramway.

Il habitait une petite maison

Située près de l’avenue Mac-Mahon.

Lui, sa femme et leurs deux enfants

Occupaient le rez-de-chaussée.

La mère de M. Caravan

Avec leur servante, Rosalie,

Qui couchait à côté d’elle dans un petit lit.

Étaient installées au premier

Ce soir-là, madame-mère tardait

À descendre. On commença à diner.

-« Elle le fait exprès !

Va chercher ta grand-mère. »

Ordonna Mme Caravan

À sa fille aînée.

L’enfant revint fort pâle :

-« Grand-maman,

Elle est tombée par terre.

Elle bouge plus. Elle a dû se faire mal. »

Caravan

S’élança dans l’escalier,

Suivie par sa femme, plus lentement.

De tout son long, la vieille gisait

Immobile, tout son corps maigre raidi,

Les yeux clos, les dents serrées.

La peau de son visage semblait plus jaunie,

Plissée et tannée

Qu’avant.

Caravan

Gémit : -« Ma pauvre mère,

Ma pauvre mère ! »

L’autre Mme Caravan déclara :

-« Elle a encore eu une syncope. Voilà. »

On la posa sur son lit. On la déshabilla.

On la frictionna.

Comme elle ne reprenait pas connaissance,

On envoya en urgence

Rosalie chercher le médecin.

Le docteur Chaval vint,

Palpa,

Ausculta et prononça :

-« C’est la fin. » -« Êtes-vous sûr,

Docteur, êtes-vous bien sûr ? »

Caravan larmoyait comme un gros enfant,

Les jambes molles, les bras pendants.

Le docteur s’apprêtait

À s’en aller

Quand Caravan lui a demandé :

-« Vous resterez bien dîner ? »

Chaval accepta.

-« Tenez, asseyez-vous là.

Ma femme est une cuisinière admirable. »

Tout le monde se mit à table.

Au cours du repas, Caravan s’enivra de vin.

Sa raison, culbutée par le chagrin,

Se brouillait et lui paraissait danser.

Le docteur aussi se grisait.

Mme Caravan n’écoutait pas leurs bavardages.

Elle ne songeait qu’à l’héritage.

Elle servit le café

Chaval prit soin d’y ajouter

Deux doigts de cognac : -« Je le refroidis. »

Caravan, obéissant au besoin de s’étourdir,

Reprit plusieurs fois de l’eau de vie.

Puis le docteur se leva pour partir :

-« Venez avec moi ; l’air frais vous fera du bien.

Quand on a du chagrin… »

Caravan et Chaval sortirent en titubant.

Caravan, se cramponnant

Au docteur, gémissait.

-« Ma mère, ma pauvre mère,

Ma pauvre mère ! »

Ses jambes flasques tremblaient.

Impatienté par cette crise de chagrin,

Chaval quitta son ami

Dont la fraicheur de la nuit

Lui avait procuré un apaisement certain.

Caravan rentra dans un café

Qu’il connaissait.

Il voulait se rendre intéressant

Et exciter la commisération.

Il s’accouda au comptoir de l’établissement,

Et murmura : -« Donnez-moi un canon. »

-« Vous êtes malade M. Caravan ? »

Demanda le bistrotier.

-« Non, mon pauvre Jean,

Mais ma mère vient de décéder. »

Le patron lâcha un « Ah ! » indifférent.

Se voyant aussi mal reçu, fâché,

Caravan sortit et rentra chez lui.

Sa femme l’attendait en chemise de nuit :

-« Nous avons à causer.

Sais-tu si ta mère a fait un testament ? »

-« Non. » -« Je suis indignée car voilà dix ans

Que nous la soignons, la logeons

Et la nourrissons.

Ce n’est pas ta sœur qui en aurait fait autant

Ni moi non plus si j’avais su comment

J’en serais récompensée. »

Éperdu, Caravan répétait :

-« Ma chérie, ma chérie, je t’en prie. »

Elle se calma et reprit :

-« Demain matin, il faudra prévenir ta sœur. »

-« C’est vrai… ma sœur,…

Je n’y avais pas pensé. »

-« Envoie ta dépêche en fin de matinée,

Que nous ayons le temps de nous retourner

Avant son arrivée.

Ta mère t’avait bien donné sa pendule ? »

-« Oui. Elle m’a dit : la pendule

Sera pour toi

Si tu prends bien soin de moi. »

-« Alors, il faut aller la chercher.

Ainsi ta sœur ne pourra nous en empêcher. »

-« Tu crois ?... »

-« Sûr que je le crois ;

Ni vu ni connu : ici, elle est à nous.

Sa commode aussi, elle nous l’a donnée, à nous.

Nous la descendrons en même temps. »

-« Mais, c’est une grande responsabilité ! »

-« Ah, Vraiment ?

Tu ne changeras donc jamais ?

Viens, allons,

Que nous la descendions ! »

Ils montèrent l’escalier sans bruit,

Trouvèrent Rosalie endormie,

Et descendirent la pendule à deux.

Lorsqu’ils furent chez eux,

Elle poussa un grand soupir

Et dit : -« Maintenant,

Allons chercher la commode empire. »

Le meuble étant plein de vêtements.

Mme Caravan eut une autre idée :

-« Prends son petit garde à manger. »

Quand ce coffre fut arrivé

Au rez-de chaussée,

On y rangea les nippes de la maman.

Puis ensuite on descendit

La commode, avec l’aide de Rosalie.

Le lendemain, Mme Caravan

Dit à son mari :

-« Fais la déclaration à la mairie,

Commande le cercueil aux pompes funèbres,

Passe chez le notaire et fait imprimer les lettres. »

Vers sept heures du soir, la fille Caravan,

Pâle et effarée,

Descendait du premier.

Elle entra dans la salle à manger :

-« Grand…grand… grand-maman…

Est réveillée. Elle s’est levée et habillée. »

Caravan se précipita,

Saisit les mains de sa mère et les embrassa

Tandis

Qu’avec hypocrisie,

Sa femme répétait : -« Quel bonheur !

Ah ! Quel bonheur ! »

La vieille demanda seulement :

-« Le diner,

Est-il bientôt prêt ? »

-« Mais oui, nous t’attendions, maman. »

-« Après, vous remettrez en place, je vous prie

Ma pendule, ma commode et mes habits. »


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